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http://trefaucube.free.fr/IMG/Paul_Deschanel.jpgDepuis le 18 février de cette année 1920, le président de la république française se nomme Paul Deschanel. Elu à l'âge de 65 ans et prenant la succession du très populaire héros de guerre Raymond Poincaré, cet homme a déjà derrière lui un long passé de sous-préfet, député de l'Eure-et-Loir ou encore président de la Chambre des députés. Il est en outre reconnu comme un homme de lettres intelligent et cultivé, et est d'ailleurs membre de l'Académie Française depuis 1899 : ses discours sont toujours remarquables, et son éloquence est fameuse ! Mais la charge et les responsabilités qui pèsent sur ses épaules semblent affecter l'homme de façon assez inquiétante : le président Deschanel est sujet a des crises d'angoisse, des insomnies, et consomme beaucoup de médicaments...



http://trefaucube.free.fr/IMG/Deschanel_3.jpgLe 23 mai, Paul Deschanel se trouve dans un train à destination de Montbrison (département de la Loire), ville où il doit prononcer un discours et inaugurer un buste à la mémoire d'Emile Reymond, sénateur et pionnier de l'aviation, mort dans les tous premiers mois de la guerre 14-18. Peu après 23 heures, le train se trouve non loin de Mignerette, un petit village du Loiret. La chaleur est étouffante, et le président Deschanel est pris de malaise, il se sent oppressé et anxieux : il ouvre la fenêtre de son compartiment pour respirer un peu d'air frais, mais, perturbé par sa sensibilité aux médicaments et entraîné par le système d'ouverture de la fenêtre, il bascule hors du train et tombe !


Fort heureusement pour lui, le train roulait lentement à cet endroit précis : vêtu d'un simple pyjama, le corps couvert d'égratignures, Paul Deschanel ne tarde pas à croiser André Rateau, un ouvrier qui surveille un chantier situé non loin du lieu de la chute. Le président lui dit alors : « Mon ami, cela va vous étonner, mais je suis le président de la République ». André Rateau, incrédule et persuadé d'avoir affaire à un ivrogne, le conduit cependant chez le garde-barrière le plus proche, Gustave Dariot. Ce dernier soigne comme il peut le président Deschanel, et, constatant sa relative lucidité et la dignité de son maintien, il court prévenir la gendarmerie[1].


A 7 heures du matin, à Montargis, le ministre de l'intérieur et toute la délégation qui devait recevoir Paul Deschanel en sont pour leurs frais, et sont informés de l'infortune du président de la République... La mésaventure ne tarde pas à se savoir, et les journaux s'en donnent à coeur joie : des dizaines de caricatures cruelles tournent le président en ridicule, et les chansons satiriques fleurissent un peu partout.


Finalement, après d'autres déboires parfois embarrassants (somnambulisme, surmenage, fatigue extrême), Paul Deschanel fait preuve de lucidité et démissionne de sa fonction de président de la République, le 21 septembre 1920, quelques mois seulement après son accession au pouvoir.

http://trefaucube.free.fr/index.php?id=104


1. La femme de Dariot aurait prétendu plus tard devant les journalistes avoir reconnu que le malheureux était un grand monsieur, car il avait les pieds propres !


Biographie de Paul Deschanel

Paul Deschanel - Homme politique
13 février 1855 - 28 avril 1922

Par Éric Labayle


http://lewebpedagogique.com/cailleaux/files/2009/11/paul_deschanel-v2.jpgS'il est des hommes qui ont joué leur réputation et leur passage à la postérité sur un seul événement, une anecdote ou un ragot, Paul Deschanel est bien de ceux-là. Comme son prédécesseur Félix Faure (et sa célèbre "connaissance"), il a laissé le souvenir d'un fait unique, qui doit beaucoup plus à la rumeur populaire et aux médisances d'opposants politiques qu'à la stricte vérité historique...

Paul Deschanel est né le 13 février 1855 à Bruxelles. Son père, ardent républicain et ancien acteur de la révolution de 1848, y vivait alors en exil, proscrit depuis le coup d'État du 2 décembre 1851.

Très jeune, il entame une carrière politique qui s'annonce vite prometteuse : à vingt-deux ans, il devient sous-préfet de Dreux ! Quelques années plus tard, il est élu député d'Eure-et-Loir, mandat qu'il conservera jusqu'en 1919, au fil des réélections. Rapidement, il se fait remarquer comme tenant et théoricien du progressisme, aux côtés de Raymond Poincaré, dont il partagera en partie le destin. Son aura et ses qualités d'homme consensuel lui permettent d'accéder au "perchoir". Il est en effet président de l'Assemblée Nationale à deux reprises, de 1898 à 1902, puis de 1912 à 1920. C'est donc lui qui assuma cette lourde tâche pendant les heures tragiques de la Grande Guerre. Entre temps, il avait été élu à l'Académie française en 1899, à l'âge de 45 ans ! Un tel parcours en dit long sur la valeur de cet homme qui, pour n'avoir sans doute pas fait l'unanimité parmi la classe politique de son temps, n'en est pas moins resté à l'écart des scandales et des crises diverses qui brisèrent bien des carrières à l'époque.

Après l'armistice, c'est sur sa personne que s'est faite l'union des opposants à Clemenceau. Le 18 janvier 1920, Deschanel était élu président de la République à la place du "Tigre", dont il ruinait ainsi l'ultime ambition. 

Très vite, le nouveau Président surprend par son style peu conventionnel. Il montre avec effusions son attachement au souvenir des anciens Poilus de la "Der des Ders". Au cours d'un voyage officiel à Bordeaux, en mars 1920, il témoigne d'une affection sans bornes pour une "Gueule Cassée" venu l'accueillir. Un tel comportement, on s'en doute, sort des conventions du genre. Deschanel n'a ni le prestige distant ni le sens du protocole d'un Poincaré. Toujours lors de sa visite à Bordeaux, il abandonne les officiels pour prendre un bain de foule, déclame deux fois le même discours, quitte un banquet avant la fin du repas, etc. Son attitude intrigue, dérange et commence à inquiéter le monde politique. 

Devenir président de la République fut à la fois une belle consécration et une grande désillusion pour Paul Deschanel. Les hautes ambitions qu'il nourrissait avant son élection se sont vite évanouies après celle-ci. Ses projets de réformes se sont un à un trouvés réduits à néant. Il faisait l'apprentissage de l'impuissance du Président face au régime parlementaire de la IIIème République. Désabusé, il s'est lui-même défini comme un "rouage inerte" de la république... Cette désillusion, associée à une grande fatigue physique, nerveuse et intellectuelle, est sans conteste à l'origine d'une série de mésaventures qui scellèrent pour longtemps son sort politique et historique. 

Le 23 mai 1920, le Président prend le train en gare de Lyon. Il doit se rendre à Montbrison pour l'inauguration d'un monument à la mémoire d'un sénateur mort à la guerre. Il est grippé et très fatigué. Peu avant minuit, il ouvre la fenêtre de son compartiment, bascule dans le vide et tombe sur la voie. Il n'a pas de mal, mais se retrouve seul dans la nuit et en pyjama dans une région qu'il ne connaît pas. Il est recueilli par André Radeau (un cheminot) et sa femme, qui avertissent immédiatement les autorités. Mais dans le train présidentiel, on croit que ces nouvelles sont sans fondement. Le Président dort et il ne faut pas le réveiller. Ce n'est que le 24 mai, après 7 heures du matin, que l'on se rend à l'évidence : le chef de l'État a bel et bien disparu ! Et si l'inconnu recueilli par le couple Radeau était bien Monsieur Deschanel ? Une délégation revient le chercher. Madame Radeau, quant à elle, avait vite compris qu'elle avait affaire à un personnage haut placé : son hôte "avait les pieds si propres"...

Dès que l'incident fût clos, le président Deschanel reprit une activité tout à fait normale. Le 25 mai, il présidait comme à l'accoutumée le conseil des Ministres. Mais la rumeur s'est vite emparée de l'affaire. Des chansonniers la mettent en musique, des ragots circulent, la vérité est amplifiée, déformée et contrefaite. La chute qui, médicalement, serait la conséquence d'un syndrome "d'Elpenor", sert de prétexte à une véritable campagne de calomnie, à laquelle Georges Clemenceau ne reste pas étranger. Très vite, un mot est lâché : la folie. Dès lors les bruits les plus fous circulent : le Président aurait tenté de grimper à un arbre lors d'une promenade dans le parc du château de Rambouillet, en compagnie de deux députés ; en septembre 1920, il aurait été retrouvé pataugeant dans le bassin du parc de Rambouillet ; il aurait reçu une délégation diplomatique entièrement nu, seulement vêtu de son écharpe de grand-croix de la Légion d'Honneur ; il aurait signé des décrets du nom de Napoléon, etc., etc., etc.

Il serait vain d'essayer de démêler le vrai du faux dans tout cela. Aucun témoignage tangible, aucune archive, ni aucune preuve digne de foi n'ont pu être retrouvés pour être mis au crédit de cette légende malveillante. Mais il y a pire : un certain nombre d'historiens ou d'écrivains, la prenant pour argent comptant, l'ont "officialisée" dans leurs écrits. La cause est entendue depuis longtemps : Paul Deschanel est un fou. Point à la ligne. Comment ne pas imaginer la jubilation de Clemenceau, face à cette destruction en règles de la notoriété de celui qui lui avait ravi la magistrature suprême ? Son implication dans l'établissement puis la propagation des rumeurs n'est pas évidente à établir, mais de toute évidence celles-ci ont bien servi sa cause.

Le 21 septembre 1920, c'est un Paul Deschanel fatigué, désabusé et miné par la calomnie qui donne sa démission. Après un trimestre de repos, il reprend une activité politique. Le 9 janvier 1921, il est élu sénateur d'Eure-et-Loir. Les personnes qui le côtoient à cette époque ne relèvent pas le moindre signe de démence. Au contraire. C'est un homme en pleine possession de ses moyens intellectuels qui commence une seconde carrière. Mais celle-ci n'est que de courte durée, puisqu'il meurt subitement le 28 avril 1922, sans avoir pu faire oublier une légende noire qui le poursuit jusqu'à nos jours...

http://www.grande-guerre.org/biographie.php?id=45

Pour en savoir plus :


Ouvrages biographiques :

  • Billard (Thierry), "Paul Deschanel : un Fou à l'Élysée ?", in L'Histoire, n° 110, Avril 1988.

Ouvrages de Paul Deschanel :

  • La France Victorieuse, Paris, 1919. Recueil de ses discours prononcés pendant la Grande Guerre.

Divers :

  • Un téléfilm, intitulé "Le Président et la Garde-barrière" a été réalisé voici quelques années. Il traite (bien entendu) de la chute du 24 mai 1920. L'incident y est toutefois évoqué avec beaucoup plus de finesse et de nuances que dans la plupart des écrits sur la question. Le souci de vraisemblance historique l'emporte sur la légende, dans ce film plein de charme, de sensibilité et de nostalgie.

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