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La bande dessinée « 20 ans ferme » est la résultante du travail et de l’association du scénariste Sylvain Ricard et du dessinateur Nicoby. S’adjoint à ces deux professionnels le témoignage de Milko, fondateur et président de l’association « Ban public ». Cette association à but non-lucratif a pour objet « la collecte, l’organisation et la publication d’informations sur la prison ».


Sylvain Ricard et Milko se rencontrent en 2008 « suite à une campagne de sensibilisation au parrainage de prisonniers » menée par « Ban public ». Les deux protagonistes échangent, et de cette rencontre entre eux germe le projet qui s’appellera bientôt « 20 ans ferme ».

 

Publiée aux éditions Futuropolis, « 20 ans ferme » est un « docu-fiction » qui relate l’emprisonnement d’un homme – Milan – de son arrestation à sa sortie de prison. En une centaine de planches nous suivons le héros sur 10 années de sa vie.


Je me suis interrogée sur un certain nombre de points, suite à la lecture de cet ouvrage. En effet la question de l’enfermement est une des questions fondamentales de notre société. Et sa mise en perspective dans le médium bande dessinée n’est ni commun, ni aisé à mettre en œuvre a priori. J’ai donc demandé à Sylvain Ricard s’il acceptait de répondre à quelques questions. Il s’est prêté à l’exercice et je l’en remercie :

 

 

Pourquoi la thématique de la prison ?


Pour de multiples raisons. La première est une raison très personnelle, qui tient à la fascination qu’exercent sur moi les lieux d’enfermement et les « bandits ». La prison c’est le lieu où se retrouvent tous les gangsters qui ont peuplé mes jeux de gamin, la menace qui plane sur les fauteurs de troubles dans les romans et les films policiers, le lieu où, normalement, étant donné ma condition et ma vie, je n’irai jamais, lieu que je ne connaîtrai jamais. D’où cette fascination morbide qu’exerce cet endroit secret.

 

 

Était-ce une interrogation de longue date, ou suite à une rencontre, à un fait particulier, ou plus personnel, qui aurait bousculé ta conscience ?


C’est le fruit de mes réflexions sur cette société à laquelle j’appartiens. Il est de notoriété publique que la France est relativement mal placée du point de vue des conditions carcérales, fréquemment condamnée par diverses instances européennes, et ce malgré une attitude très moralisatrice du point de vue de son histoire et de la déclaration des droits de l’homme. Au regard de son histoire, de son passé colonial en particulier, la France s’est souvent illustrée dans le registre de la violence faites aux populations carcérales, instaurant bagnes et camps militaires (comme les camps Biribi par exemple), mais aussi en instaurant la torture au rang de « l’indispensable » outil de répression. Pour toutes ces raisons, et en particulier pour ce paradoxe français qui veut que la nation soit celle de la tolérance, de l’accueil, des droits de l’homme et de la justice, et qu’en même temps elle soit le fer de lance de la répression féroce qu’elle impose à ses prisonniers, j’ai voulu m’attaquer au problème des conditions carcérales en France.

 

 

Tu expliques ta rencontre avec Milko, mais je n’ai pas saisi si ton désir d’écrire sur l’incarcération existait déjà antérieurement ?


La rencontre avec Milko Paris, ancien braqueur et ancien prisonnier des prisons françaises durent les années 80/90 est la dernière raison de ma démarche, mais non la moindre. Milko à une vraie personnalité, une vraie histoire, et un point de vue sur le sujet qu’il connaît sur le bout des doigts. Durant de très longues conversations, j’ai pu appréhender l’étendue du problème des prisons françaises, mais aussi du système, d’un point de vue plus théorique, qui veut que la société doive punir par l’enfermement et les privations toute personne ayant eue une conduite indélicate ou dangereuse pour la société à laquelle il appartient. De ses discussions il est ressorti que j’avais une matière forte et dense pour nourrir un récit qui parlerait de ce sujet, des ressorts dramatiques mais également des informations que le public ne connaît pas obligatoirement, la prison étant cachée à tous.


Pour toutes ces raisons, la thématique de la prison m’a donné envie d’écrire l’histoire de Milan, condamné à effectuer une lourde peine de prison.

 

 

Est-ce que « écrire sur la prison » était dès le départ pour toi lié à « dénoncer une situation» ? Considères-tu cet ouvrage comme un acte politique (dans l’idée antique de ce qui cherche à imaginer le régime idéal) ?


Oui, sans aucun doute. Dès le départ, j’ai eu la conviction qu’il fallait dénoncer le système, d’une manière qui ne soit pas trop didactique, par le biais de plusieurs histoires vraies, dont celle de Milko en particulier. Dans certains de mes ouvrages précédents, en particulier « les boules vitales », « … A la folie » ou « La mort dans l’âme », j’avais posé des interrogations, certes orientées, mais qui restaient sous la forme d’un questionnement sur certains aspects de notre société. Qu’en est-il de notre relation à la violence conjugale, à l’obscurantisme galopant, de l’euthanasie. Dans « 20 ans ferme », la question se pose moins et j’ai voulu proposer au lecteur une vision de ce qu’est réellement la prison française, dans toute sa violence et son absurdité, sans laisser trop de place au questionnement. C’est un plaidoyer, s’il on veut, contre ce système barbare et entretenu, qui va à l’encontre du bien commun. Dans ce sens, c’est un acte politique, bien sûr, celui que tout citoyen devrait revendiquer, au nom de la liberté d’expression et du fait d’appartenir à une « démocratie » qui, sous couvert de grands discours, n’est rien d’autre qu’une république autoritaire dont les chiens de garde, police et justice, ne respectent ni les lois ni les droits fondamentaux des individus. Les prisonniers ne sont pas des « citoyens ordinaires » mais des fauves qu’il convient de mater derrière les murs. C’est une façon absurde de traiter les problèmes, et qui a maintes fois prouvé son inaptitude à gérer la violence des individus.

 

 

Comment t’est venu le choix du découpage du type 3 cases sur 3 strips (quasi systématiquement) qui rappellent les grilles d’une cellule de prison ?


Le travail de découpage en gaufrier de 3 cases sur 3 s’est imposé immédiatement comme nécessaire, inévitable, pour deux raisons. La première est bien entendu la similitude qu’il y a entre la disposition des cases dans les pages et les barreaux d’une prison, mais plus essentiellement, la narration choisie est fonction de la notion du temps. En prison, la notion du temps qui passe est essentielle, et ce temps ne s’écoule pas de la même façon que l’on est en cellule, en promenade, au mitard ou en permission. Une scène de 30 jours de mitard peut être traitée dans le même volume de temps qu’une scène d’une année de cellule ou qu’une scène de 24 h de semi-liberté. Cette notion de temps qui passe est essentielle dans le découpage au case à case, rythmée par les bruits, les sons, l’ennui, la réflexion et le repli sur soi. Dans le même ordre d’idée, le traitement de la couleur a été essentiel, avec des teintes vives et claires hors les murs, des tons beiges et mornes en cellule et une ambiance bien plus sombre, grise, dans les moments d’enfermement en quartier disciplinaire. C’est la conjoncture des textes narratifs, de la couleur, du temps et du gaufrier qui permet de rendre « palpable » la notion d’enfermement, dans tous les sens du terme.

 

 

À ce propos, le héros est déjà « emprisonné » dans cette mise en case  sur les 3 premières planches (case 1 planche 1 exceptée) : le considères-tu comme déjà détenu dès ce moment ? (En lui-même, de sa situation,…)


Qui peut dire qu’il n’est pas victime d’une forme d’enfermement ? Nous le sommes tous, de notre éducation, de notre passé, de nos habitudes, enfermés dans une société ou certains droits ne sont pas acquis, enfermés dans un mode de pensée formaté par les médias… Alors bien entendu, de ce point de vue-là, Milan est enfermé dans un système de banditisme duquel il ne peut pas sortir et qui finira, très probablement, en prison. Le fait de garder le système de gaufrier pour les pages ou il n’est pas encore en prison est un peu artificiel, sous-entendu que nous aurions pu faire une mise en scène plus éclatée pour signifier qu’il est encore « libre » de ses mouvements, dans la ville, mais dès lors qu’il met le pied dehors, le jour de son arrestation, il est déjà un pied en prison. Son cas est réglé d’avance. Son cas était réglé dès le jour où il a pris son premier revolver pour réaliser son premier braquage. En cela, oui, Milan est déjà prisonnier.


On a coutume de dire que tous les innocents sont des coupables en sursis. Personne n’est à l’abri de se retrouver derrière des barreaux, pour un acte ou une suspicion quelconque. Le système policier et judiciaire de surveillance des individus est tel qu’il ne fait pas de différence entre un suspect (incarcéré de longs mois en attendant son procès) et un coupable. En ce sens, nous sommes tous potentiellement des enfermés. Milan ne fait pas exception à la règle…

 

Interview de Sylvain Ricard à propos de son album de bande-dessinée : « 20 ans ferme »

 

 

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