… Vous voulez découvrir un grand livre méconnu du XIXe siècle ? Un volume indispensable à mettre à côté de Balzac, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust ? Une étude précise, passionnante, ahurissante ? Voici : c'est un roman policier situé pendant le Second Empire et la Troisième République, et d'autant plus policier qu'il est écrit au jour le jour par la police elle-même. Epoque lointaine ? Mais non, puisque la prostitution court à travers les âges, et que nous avons eu droit, récemment, à des Mémoires féminins intitulés carrément « la Putain de la République ». Comme disait Céline à propos des romans publiés autrefois dans la « Revue des Deux Mondes », vous ajoutez des avions et des téléphones et vous obtenez les clichés du roman moderne. Encore un effort : vous balancez dans la narration des portables, des fax, des mails, des textos, des SMS, du web en folie, et la même comédie séculaire continue de plus belle, le carnaval sexuel se poursuit, autrement dit le tourbillon des prix du désir.

Voyez ces femmes galantes, ces cocottes, ces intrigantes, ces proxénètes avisées (les « procureuses »), ces femmes d'affaires du grand monde, du demi-monde ou du bas monde, de la richesse à la misère, des hôtels particuliers à la rue. Certaines sont célèbres, et méritent de figurer dans « A la recherche du temps perdu ». Mais il y a aussi toutes les autres : petites actrices oubliées, modistes, employées de commerce, couturières, marchandes à la toilette, marchandes de poisson ou d'éponges, fleuristes, lingères, gantières, plumassières, filles de salle, peintres ou écuyères. De ces dernières, la police ne parle pas, sauf pour des raisons sanitaires. Les vedettes, entre politique et finance, ont droit, elles, à une surveillance d'Etat. Elles ont des noms épatants : Fanny Lear, Cora Pearl, Léonide Leblanc, Blanche d'Antigny, Lisette Buval, dite Moussy, Félicie Marmier, Thérésa, Catherine Schumaker, Alice Regnault, Marie Beecher. Des surprises ? Oui, pour Mme Feydeau (mari paralysé), ou Sarah Bernhardt (dont les prix, pour séances courtes, sont exorbitants). Voyez : les registres et les fichiers minutieux des flics ne demandent qu'à s'animer et à vivre. Les personnages défilent, s'agitent, ont leurs spasmes de malentendu, perdent ou amassent des fortunes, puis sombrent. Tous ces squelettes ont joui, paraît-il, et ce grand cimetière sous la lune est émouvant à la longue. La police, aujourd'hui, ne s'intéresse plus à ces dérapages ? Allons donc. Ce sont plutôt les romanciers qui faiblissent sur ce terrain escarpé. Voilà peut-être la vraie raison de la morosité en littérature…

http://sollers.jubiiblog.fr/blog.php?id=118/%22_C%27est_si_vite_fait_%22




 

Commenter cet article

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest