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Le Mot de l'éditeur : "L'oeil de la police"

La Belle Époque n'était sans doute pas tout à fait l'âge d'or que l'on se plaît à imaginer aujourd'hui. La presse populaire, très dynamique, bénéficiant d'une liberté presque totale, nous renvoie souvent l'image d'une société violente et instable.

Le camp conservateur, à travers ses journaux, se déchaîne contre le bloc des gauches, au pouvoir depuis 1902, l'accusant de laxisme contre les voyous, les fameux «apaches», et les criminels en tout genre. Des journaux spécialisés dans le fait divers crapuleux, illustrés de dessins particulièrement suggestifs, voient le jour. La campagne de presse atteint son paroxysme après 1906, lorsque le président Fallières décide d'utiliser largement son droit de grâce pour les condamnés à mort et lorsque Clemenceau, en 1907, soumet au parlement une loi sur l'abrogation de la peine de mort.

C'est dans ce contexte que paraît, en 1908, le premier numéro de L'Œil de la police, un douze pages, populaire, peu cher, mettant en scène avec un raffinement suspect crimes et faits divers les plus sanglants. Chaque numéro livre son lot de meurtres, d'égorgements, de catastrophes avec le plus grand souci du spectaculaire, toujours à la limite du racolage et du sadisme. Imprimée sur du mauvais papier, cette publication a rarement été conservée. Aucune collection complète n'existe aujourd'hui dans les bibliothèques publiques. Ce livre présente une sélection des dessins de la revue, réalisée à partir de l'intégralité des numéros. Il propose - par la reproduction de pages entières du journal - une vision étonnante de cette Belle Époque, pleine de maris jaloux, de femmes infanticides, de voyous sanguinaires et de catastrophes apocalyptiques.

L'utilisation à des fins politiques et électorales du thème de l'insécurité n'est pas nouvelle, mais on ne peut que s'étonner, aujourd'hui, de la violence de cette exploitation.

Michel Dixmier est enseignant et collectionneur. Passionné par la presse, le dessin satirique et l'affiche politique, il est auteur et coauteur de plusieurs ouvrages notamment La République et l'Eglise, images d'une querelle, paru aux éditions de la Martinière.

Véronique Willemin est diplômée en architecture. Egalement photographe, elle s'intéresse à l'image sous toutes ses formes. Elle a notamment collaboré au Dictionnaire mondial des images, paru aux Editions Nouveau Monde. Aux éditions Alternatives, elle a publié récemment Maisons mobiles et Maisons vivantes dans la collection Anarchitecture.

Extrait du livre :
La peine de mort en débat

Les passions s'exacerbent à partir de 1907 quand le gouvernement Clemenceau, fidèle à ses engagements électoraux, envisage la suppression de la peine de mort. Une grande partie de la presse s'indigne de cette proposition. Le Petit Journal organise même un sondage auprès de ses lecteurs qui expriment nettement leur volonté de conserver les exécutions capitales. Face à ces campagnes de protestation extrêmement efficaces et très populaires, rares sont les publications qui osent défendre le projet d'abrogation. L'Assiette au Beurre, revue satirique lue par une bourgeoisie progressiste, est une des seules à relever le défi, sous l'impulsion de deux dessinateurs d'extrême gauche, Grandjouan et Delannoy.

L'abolition de la peine de mort n'étant en réalité soutenue que par les socialistes et une partie seulement des radicaux qui formaient pourtant la majorité gouvernementale, la Chambre des Députés finit par la rejeter le 8 décembre 1908.

Ce n'est évidemment pas un hasard si L'Oeil de la Police avait été créé au moment même où le débat sur la peine de mort enflammait l'opinion publique, les milieux politiques et la presse. Pourtant la revue ne s'exprimera directement sur ce sujet qu'en décembre 1908, au moment du vote à la Chambre des Députés. Sous un titre évocateur, «Le Bourreau se croise les bras», son rédacteur commence par établir la liste des 95 condamnés à la peine capitale soit déjà graciés par le Président de la République, soit en attente de la décision parlementaire. Puis il conclut : «Il s'agit de savoir si les criminels n'abusent pas de la bonté excessive du président de la République. Avant d'abolir la peine de mort pour les Apaches, les meurtriers et autres scélérats, il faudrait abolir l'assassinat, le cambriolage à main armée, l'agression nocturne. Alphonse Karr, à qui l'on demandait s'il était partisan de la suppression de la peine de mort, répondait avec beaucoup d'à-propos : «Que MM. les assassins commencent» (1er année n°50).

Après le vote qui maintenait la peine capitale, les exécutions reprennent sur la place publique dès janvier 1909, à un rythme soutenu pour «rattraper les retards». «Les bois de la justice», «la Veuve», sillonnent la France et l'Algérie.
http://livre.fnac.com/a1965864/Michel-Dixmier-L-oeil-de-la-police

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