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Il est 8h du matin ce lundi 7 septembre 1970 lorsqu’une patiente sonne à la porte de l’appartement 38, au domicile de sa psychiatre, 59 Weymouth Street, dans l’ouest londonien. Depuis sept ans, trois fois par semaine, il est toujours 8h du matin quand elle se rend chez elle pour sa séance. Sauf que ce jour-là, pour la première fois, personne n’ouvre. Le cadavre de sa psychiatre repose dans la salle de bains. Dépression+alcool+barbituriques : à haute dose, le cocktail est mortel. Mort accidentelle, conclura le médecin-légiste. Suicide, traduira l’entourage, non sans préciser qu’elle se suicidait tous les jours peu à peu. La patiente s’appelait Carmen Callil, la psychiatre Anne Darquier. La première, née en 1938 à Melbourne, est un peu libanaise et un peu irlandaise par ses origines, un peu britannique par osmose avec le milieu ambiant, et tout cela fait une excellente australienne, ce qu’elle n’a jamais cessé d’être de cœur et d’état-civil. La seconde, née en 1930, est une britannique d’origine française, confiée à l’âge de trois mois par ses parents à Elsie Lightfoot, une nourrice de l’Oxfordshire, et depuis par eux abandonnée ; quelques pourboires envoyés au début à la nanny pour subvenir aux besoins du bébé, puis plus rien.


De la rencontre entre ces deux femmes devenues amies sans jamais cesser d’être étrangères, est né Darquier de Pellepoix ou la France trahie (Bad faith. A forgotten history of family and fatherland, traduit de l’anglais par Françoise Jaouen, 400 pages, 25 euros, Buchet-Chastel). Amies ? C’est déjà étrange car tout psy bien né, eut-il la double qualité de psychiatre et de psychanalyste jungien, s’interdirait formellement cette intimité avec son patient. Et pourtant, au fil des séances, l’une et l’autre assises sur leurs chaises du même côté du bureau, elles se sont livrées. Carmen Callil, réchappée d’un suicide, lui a dit son amour impossible pour l’homme qui hantait ses jours et ses nuits ; en retour, Anne Darquier a légèrement levé le voile sur le secret qui l’empêche de respirer depuis si longtemps. Jusqu’à cette funeste dernière séance du  septembre 1970 qui n’eut jamais lieu. Deux semaines avant, elle avait revu son père. A son retour, défaite, troublée, anéantie, elle avait confié à son amie : « Il y a certaines choses qu’on ne pourra jamais pardonner à certaines personnes ». Une ellipse et puis plus rien. Depuis, la patiente a fait ce que l’on peut appeler une belle carrière : après avoir fondé et animé Virago, une maison d’édition féministe, elle a dirigé les prestigieuses éditions Chatto&Windus. Personnage à part entière, drôle, cultivée et directe, dont on n’imagine pas qu’elle mourra un jour d’une pensée rentrée, elle est devenue une grande dame de l’édition anglaise. A la retraite depuis dix ans, elle ne s’en est pas moins lancée dans une aventure inouïe.


Sa maison londonienne de North Kensington où elle me reçoit est à l’image de sa double vie : au rez-de-chaussée, ses centaines de livres de chevet, ceux qui l’ont faite et ceux qu’elle a édités ; au premier étage, ceux qui lui ont permis de documenter ses recherches pour son propre livre. Là se trouve son bureau. Des livres, mais aussi des correspondances, des journaux de l’époque, des documents, des photocopies, des dossiers consacrés au petit et au haut personnel de la collaboration parisienne. Elle léguera bientôt cette masse de renseignements au Mémorial de la Shoah à Paris. En attendant, on se croirait plutôt dans la salle de rédaction de Je suis partout vers 1942. Sept ans qu’elle s’y est immergée, elle qui n’est pas historienne, et moins encore spécialiste de l’Occupation. Le déclic est venu du hasard : «  Je regardais Le Chagrin et la pitié sur la BBC et soudain, en voyant un Français serrer la main de Heydrich, le patron des services de sécurité du Reich, alors que le commentaire le présentait comme celui qui avait envoyé des milliers d’enfants à Auschwitz, je lis sur le banc-titre : Louis Darquier de Pellepoix, commissaire aux questions juives de mai 1942 à février 1944… Je n’en revenais pas. » Aussitôt, elle se rend au cimetière où longtemps auparavant, elle avait assisté à la crémation de son amie Anne Darquier. Et là, elle lit pour la première fois : « Anne Darquier de Pellepoix ». C’était cela, son secret.

 

D’un tempérament naturellement porté au combat, voire à la guérilla culturelle, Carmen Callil se met alors à enquêter pour recoller les morceaux du puzzle. A 15 ans, Anne Darquier avait enfin rencontré sa mère : une actrice ratée d’origine australienne, mythomane qui avait sombré dans l’alcool. Puis elle avait fait connaissance de sa grand-mère Louise Darquier, qui lui parla si bien du Christ, de la musique et du savoir-vivre français mais ne lui dit mot sur le passé trouble de son père. Peu avant ses 20 ans, elle s’était mise en quête de ce fantôme, un homme qu’elle avait idéalisé sous l’identité d’un brillant aristocrate. Quand elle fit sa connaissance à Madrid où il était réfugié, elle tomba de haut : celui qui se faisait donner du « baron » n’était qu’un mégalomane, un aventurier sans gloire ni panache. Quand elle su l’homme qu’il avait réellement été, elle tomba de plus haut encore : une petite frappe antisémite avant la guerre, un escroc sans envergure à la veille de la guerre, un criminel de guerre ensuite. L’un de ces médiocres comme seules les époques les plus glauques peuvent en mettre provisoirement sur orbite. Lui et sa femme connurent leur heure de gloire grâce à l’Occupation. Sans la présence des Allemands à Paris, Darquier aurait mariné dans sa médiocrité. Voilà les parents qu’Anne Darquier se découvrit à l’âge adulte. Un traumatisme qu’elle ne parvint à surmonter qu’en s’immergeant dans ses études de médecine brillamment réussies à Oxford, tout comme sa carrière par la suite. Elle rata sa vie privée, murée dans son secret. « Des années après, elle était encore effondrée par cette révélation. Elle avait une telle haine pour ce père qui fantasmait sur son prétendu arbre généalogique… » se souvient Carmen Callil. Ses parents la hantaient. Plutôt que de les tuer, elle se tua.

 

Que faire d’une telle histoire ? On imagine ce qu’un écrivain en aurait fait : une méditation sur le secret et l’abandon à travers un bref récit sur la relation entre ces deux femmes et le spectre envahissant de cet homme honni… Carmen Callil a préféré se jeter sur lui pour essayer de comprendre comment le fils d’un notable de la bonne bourgeoisie catholique de Cahors, avait pu glisser ainsi dans l’abjection. Dans un cas comme dans l’autre, un livre sur l’oubli. Elle qui n’avait jamais écrit a bénéficié des conseils et des encouragements de ses amis écrivains qu’elle édita naguère, David Malouf, Colm Toibin, Julian Barnes, Michael Holroyd, Margaret Drabble, Margaret Atwood, Anthony Beevor… Pas mal comme comité de lecture. Alors que faire d’un tel anti-héros ? Une sorte de biographie, énorme enquête dont la prétention à l’exhaustivité est vertigineuse. « C’est aussi un livre sur Vichy, sur la justice et finalement sur l’injustice. A mes yeux, Pétain et Bousquet sont les deux grands coupables. Darquier moins parce que lui assumait sa haine. » Elle le dit calmement car le passé l’enflamme moins que le présent. Ne la lancez pas sur Blair et l’Irak ! Le livre paraît donc en français ces jours-ci chez Buchet-Chastel : «  Gallimard l’a refusé parce que je ne suis pas un intellectuel français, et Denoël parce que je n’ai pas l’imprimatur d’un historien français ! Dès ce moment là, j’ai laissé faire mon agent »    

 

Non seulement son père a réussi à faire rajouter « de Pellepoix » au nom de sa fille au cimetière, supercherie à laquelle s’était toujours refusée de son vivant, mais il a même hérité d’elle ! Suffisamment pour accéder à la propriété pour la première fois de sa vie. Il est mort dix ans après sa fille, recru de jours.  Cela lui avait laissé le temps d’accorder une interview délirante de négationnisme à Philippe Ganier-Raymond pour L’Express :” A Auschwitz, on n’a gazé que des poux !”  Primo Levi y avait réagi en quelques lignes dans Les naufragés et les rescapés : «  Distinguer la bonne et la mauvaise foi se paie : cela demande une profonde sincérité avec soi-même, exige un effort continuel, intellectuel et moral. Comment peut-on réclamer cet effort à un Darquier et à ses semblables ? » Des lignes qui figurent en épigraphe au livre de Carmen Callil. Tant d’années à travailler sur la vie d’un tel minable, sur un personnage aussi grotesque, pour en écrire plus de 600 pages… « Pétain et Bousquet étaient pires ! Leurs beaux discours ont couvert l’horreur ». Encore ! Comme si cela excusait son ignominie ! « Mais lui au moins n’était pas un hypocrite comme eux ! De toute façon, la pensée des enfants au camp m’a empêchée d’éprouver la moindre sympathie pour lui. » Cette image l’a protégée d’une trop grande proximité avec son personnage principal. N’empêche qu’elle l’appelle « Louis » tout au long du livre : « C’est vrai, comme un cousin malfaisant mais particulièrement malfaisant. » Elle reparle de la déportation des petits, sa voix faiblit : « J’ai été élevé chez les sœurs à Melbourne. Le couvent n’est pas le camp, n’empêche que je me suis identifiée, désolée si je vous choque… ». L’ancienne éditrice a pris goût à l’écriture. Si elle refuse toujours de rédiger ses souvenirs de la vie littéraire, elle se passionne pour la solitude de De Gaulle à Londres pendant la guerre : « Extraordinaire, non ? »Alors qu’elle me raccompagne à la porte, ses deux terriers nous font cortège. Ils s’appellent Louis et Deborah. « Mon bon Louis me permet de supporter le mauvais Louis. Au fond, Darquier était une tragi-comédie à lui seul : une comédie qui crée la tragédie. » Son livre est dédié à un mystérieux « PBH ». Je l’interroge à son sujet, elle baisse les yeux. « C’était l’amour de ma vie. Celui pour lequel j’ai voulu mourir. » Anne Darquier l’a sauvée. Alors Carmen Callil a pensé qu’elle lui devait bien ça, un livre. ( Photographie de Louis Darquier de Pellepoix en 1942 ).


Le blog de Pierre Assouline
01 novembre 2007 


De collaborateur zélé des nazis, Louis Darquier de Pellepoix (Cahors 1897-Madrid 1980), souvent surnommé le " Eichmann français ", devint Commissaire général aux questions juives sous le régime de Vichy, entre mai 1942 et février 1944.

Dès 1933, il avait trouvé dans un antisémitisme forcené un marchepied à son plan de carrière. Il s'enrichit personnellement par la spoliation et la vente des biens des Juifs arrêtés ou enfuis, et incarna jusqu'à la caricature une certaine droite française enracinée dans une tradition antisémite portée par Charles Maurras et défendue par Pierre Laval et Philippe Pétain. Responsable en partie de la déportation de soixante-quinze mille Juifs français vers les camps de la mort, Darquier de Pellepoix se réfugia à Madrid en 1944 où il vécut, protégé, jusqu'à la fin de ses jours.

Condamné à mort par contumace en décembre 1947, il vit sa peine prescrite en 1968. La France ne demanda jamais son extradition. Très jeune, cet escroc portant canne et monocle épousa Myrtle, une Australienne aussi alcoolique et mythomane qu'il était vantard, coureur de jupons et violent. Elle lui donna une fille, Anne, qui, abandonnée par ses parents en Angleterre, deviendra psychanalyste ; c'est en se rendant à sa séance d'analyse chez Anne Darquier que Carmen Callil apprit son décès brutal.

" Certaines choses et certains individus ne méritent pas le pardon ", avait confié Anne peu avant sa mort. Cette enquête exceptionnelle, détaillée, poignante, souvent révoltante, éclaire les zones laissées dans l'ombre par les historiens officiels. Elle nous livre les destins croisés d'une jeune femme et d'un peuple entier, abandonnés et trahis tous deux par un père et par un homme dont la mémoire des crimes ne doit jamais sombrer dans l'oubli.

L'auteur en quelques mots... Carmen Callil, Australienne née en 1938, s'établit en Angleterre en 1960.

Fondatrice en 1972 des éditions Virago, elle fit carrière dans l'édition jusqu'en 1998, date à laquelle elle entama ses recherches sur Louis Darquier de Pellepoix, qui dureront une dizaine d'années. Carmen Callil vit à Londres.


Editeur : Buchet/Chastel
Date edition : 2007
Support : livre
Genre : biographie
Période concernée : de 1870 à 1970
Région concernée : Ouest Europe

Guerre 1939 -1945 - Vichy (92)

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