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Nous avions utilisé la notion de « violence extrême » à propos de la guerre en ex-Yougoslavie (Nahoum-Grappe 1993). Après une enquête ethnologique effectuée auprès de réfugiés sur le terrain [1], il désignait pour nous à l’époque ce qui ne pouvait être compris seulement en termes de violence politique de guerre, à savoir toutes les pratiques de cruauté « exagérée » exercées à l’encontre de civils et non de l’armée « ennemie », qui semblaient dépasser le simple but de vouloir s’emparer d’un territoire et d’un pouvoir.


En 1992, il était difficile encore de comprendre pourquoi ces massacres, ces tortures, ces viols, ces déportations, ces camps de concentrations, se multipliaient dans ce pays européen – pourtant le plus riche et ouvert des anciens pays du bloc communiste. L’article de Roy Gutman dénonçant ces pratiques, paru le 2 août 1992 dans Newsweek et traduit en français l’année suivante (Gutman, 1993 ; Gutman, Rieff, 1999), apparut à l’époque comme incroyable.


Une grande méfiance entoura ces informations jusqu’à leur confirmation progressive. Depuis, le programme de la cruauté politique contemporaine nous a abreuvé de terribles récits, d’horreurs en tout genre dans des contextes hétérogènes, dont un historien de la Grèce ancienne peut écrire en 1999 : « sans aucun doute notre siècle est le plus cruel de tous ceux que la civilisation ait connus » (Bernand, 1999, p. 15).


Nous pouvons maintenant, presque dix années après nos premières observations [2], mieux comprendre ce que nous avions tenté de désigner grâce à ce terme de « violence extrême ». À savoir une catégorie de crimes, non seulement particulièrement graves, mais aussi différents quant à leur sens sur le terrain des autres pratiques de violence : la cruauté ici semble faire partie du programme que l’on désignera par la suite du terme « purification (ou nettoyage) ethnique » (« ethnic cleansing » en anglais ; traduction littérale du mot čišćenje, qui signifie précisément « nettoyage »).


Le crime cruel et absurde déborde la question de la violence historique proprement dite ; l’écart entre les deux semble être inscrit dans une évidence de bon sens. Si la violence est toujours liée à une effraction destructrice, productrice de plus ou moins de souffrance, la cruauté ajoute une intention de faire souffrir plus encore, et ce « plus » ajoute un coefficient de souillure, d’avilissement à la franche douleur.


Notre propos ici n’est pas de traiter de ces crimes d’un point de vue historique ou même du point de vue d’une sociologie politique prenant pour étayage une généalogie de textes. Ce travail voudrait plutôt interroger l’écart entre violence et cruauté du point de vue d’un regard ethnologique, discipline qui privilégie la description du sens des actions réelles, toujours inscrites dans une scène physique matérielle ordinaire. Mais la description de pratiques réelles dont témoigne les victimes pose toute une série de problèmes très spécifiques, méthodologiques et déontologiques, que nous n’avons pas la place ici de traiter. À ce stade de notre étude, il nous est apparu que les textes de grande littérature pouvaient être lus anthropologiquement et que, bien souvent, leur contenu tragique repose sur cet écart entre violence et cruauté que nous tentons de cerner ici...

Anthropologie de la violence extrême : le crime de profanation

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (ehess). Au sein du cetsah (Centre d’Études Transdisciplinaires, Sociologie, Anthropologie, Histoire), ses recherches s’orientent vers l’anthropologie des pratiques corporelles et de la différence des sexes dans notre société contemporaine. Elle a publié Le Féminin (1997), et dirigé Vukovar Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie (1993). Elle travaille actuellement à un essai sur l’usage politique de la cruauté dans les sociétés contemporaines.

Revue internationale des sciences sociales  2002- 4 (n° 174)| ISSN 3034-3037 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0045-8 | page 601 à 609

L'intégralité de article est disponible en cliquant sur le lien ci-dessous
http://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=RISS_174_0601

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