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C’est une époque où les campagnes ont peur. Les journaux populaires ont largement raconté les crimes des « Apaches » parisiens, des « bandits d’Hazebrouck » (1) ou des anarchistes de la Bande à Bonnot. Alors, en 1907, Clemenceau, président du Conseil et ministre de l’Intérieur, crée les fameuses Brigades du Tigre, histoire de rassurer la population, de lutter efficacement contre les bandes errantes...

PAR ÉRIC DUSSART

En 1920, Michel Bauw n’a que dix-huit ans. Il n’a sans doute pas lu Le Petit Journal, ni aucun autre quotidien, d’ailleurs : il est analphabète. Il est bien allé à l’école jusqu’à treize ans, mais tous ses enseignants ont eu à s’en plaindre : effronté, provocateur, libertin, il fait le désespoir de sa mère.

En revanche, il connaît le succès grandissant des Brigades du Tigre, les ancêtres de la police judiciaire. Même si on ne peut l’accuser formellement de rien de très grave – juste quelques bagarres au cabaret, des vols également... – c’est souvent à lui que pensent les policiers, lorsqu’une agression se produit dans la région de Dunkerque.

Une série de cambriolages ponctués de viols et d’autres violences empoisonnent les campagnes, et les époux Hontschoote-Bultel, comme beaucoup d’autres, ne sont pas toujours rassurés, dans leur ferme de Saint-Georges, près de Bourbourg.

Le début du malheur

Le vieux Hontschoote se dépêche même de rentrer, à la fin de l’après-midi du 29 février 1920, pour retrouver son épouse. C’est un dimanche, et le midi, ils ont reçu leur fils et leur belle-fille, avant que le vieux aille boire une pinte à l’estaminet Costenoble, comme d’habitude. Ce jour-là, il y a trois jeunes gars, étrangers au village, qui ont laissé leurs bicyclettes à la porte et parlent bas. M. Hontschoote ne reconnaît pas le plus vieux, qui est pourtant passé chez lui en début d’après-midi. Il ne sait pas, non plus, qu’il est son futur assassin.

Michel Bauw est accompagné de son frère Henri, un peu plus jeune, un peu plus calme que lui. Plus timide. Il y a aussi Hector Hennequart, leur copain, qui a moins de vingt ans, lui aussi.

Bauw, comme il le fait souvent, a repéré la ferme en se présentant humblement pour demander s’il n’y aurait pas de l’embauche « pour un gars courageux ». Occupés avec leur famille, M. et Mme Hontschoote l’ont renvoyé poliment, mais le jeune Michel a eu le temps de voir la ferme. « Si on n’en trouve pas d’autre, on fera celle-là », dit-il à ses deux complices. « Il y a de la richesse.» À 19 h 30, les époux, 73 et 68 ans, sont à table avec Bertha Teuf, leur jeune servante. On frappe, Bertha ouvre, et ce sont trois hommes, le visage couvert d’un masque de boue, qui demandent le chemin de Calais. Le vieux Hontschoote, vaguement inquiet, vient voir de quoi il retourne, c’est le début de son malheur.

Bauw l’empoigne, le traîne jusqu’à la cuisine, et sans autre forme de procès, devant son épouse, l’abat de deux balles de pistolet. Il espère ainsi que la vieille va craquer, qu’elle va lui dire où elle cache l’argent. Mais c’est tout l’inverse qui arrive. Pourtant handicapée, Mme Hontschoote se lance vers les agresseurs, un bâton à la main. Bauw l’abat, elle aussi.

Bertha est terrorisée. Elle vit un cauchemar, tant de violence et de drame l’affole... « Ne crains rien, nous ne te ferons rien, tu es une ouvrière comme nous. » Bauw veut être rassurant. " Si ta patronne nous avait dit où est l’argent, on ne l’aurait pas tuée..." Bertha est obligée de prendre le trousseau de clés sur le cadavre de sa patronne, de faire le tour des pièces. Alerté par le bruit, Ovide Gressier, un autre employé, arrive. Il est obligé lui aussi de suivre les trois jeunes gars, et c’est lui qui force le coffre, sous la menace.

Il y a là un peu plus de 4 500 francs et quelques bijoux. Michel Bauw fait le partage et lance une pièce à Ovide. « Tiens, les rapaces de patrons ne paient jamais bien... » Cinq minutes plus tard, les trois hommes sont loin. Bertha et Ovide effondrés, leurs patrons gisant dans le sang.

Mais la jeune servante a entendu le prénom de l’un des trois : Hector. Et Ovide a vu son vélo, dont il décrit quelques caractéristiques particulières.

Alors, si le lendemain du crime un vagabond reconnaît les faits et désigne deux innocents, les policiers savent vite qu’ils ne tiennent pas les bons gars.

C’est grâce à son vélo qu’Hector Hennequart sera retrouvé, dans un café.

Tête haute

Il avoue, désigne les frères Bauw et les trois hommes sont jugés en octobre 1920 par la cour d’assises du Nord, à Douai. Hennequart est condamné à 15 ans de travaux forcés, Henri Bauw aux travaux forcés à perpétuité, et son frère est condamné à mort. Leur mère ne le saura jamais : après leur arrestation, elle est morte de folie et de douleur, le 5 avril 1920.*

Le 2 février 1921, à 7 heures du matin, le procureur vient dire à Michel Bauw : "
Votre pourvoi est rejeté. L’heure est venue d’expier votre crime. "

On le laisse écrire une lettre à son frère (« Fais comme moi, aie du courage jusqu’au bout. »), boire deux verres de rhum et fumer une cigarette après avoir distraitement écouté la messe, et puis Anatole Deibler, l’homme aux quatre cents têtes coupées, fait son office. Dans L’Écho du Nord, on lira que « Michel Bauw a gardé la tête haute jusqu’au bout »...  •  

Deibler, l’homme aux 400 exécutions

Dans L’Écho du Nord du 16 octobre 1920, on décrit l’homme au « chapeau rond, pardessus quelconque, bien portant », à l’allure « presque sympathique sous sa barbiche grisonnante ».

Anatole Deibler était fils de bourreau, petit-fils de bourreau, et c’est avec son grand-père, en Algérie, qu’il a appris son métier.

Seul exécuteur légal des hautes oeuvres de 1885 à 1939, marié et père d’une petite fille, Deibler était un homme sans grand relief, souffre-douleur de ses camarades, lorsqu’il était enfant. Mais la presse de l’époque louait unanimement sa précision, son calme et son savoir-faire.

En quarante ans, il a actionné trois cent quatre-vingt-seize fois la guillotine qu’il amenait avec lui par fourgon partout où son office le conduisait. Il est mort d’une crise cardiaque le 2 février 1939 en allant exercer son art à la prison de Rennes.

La Voix du Nord - 30/07/2006


Affaires criminelles - Criminalité (61)

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