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Le chroniqueur judiciaire a sa pudeur, c’est bien connu. D’ailleurs, il a rarement besoin de déranger les mots qui heurtent pour cueillir son lecteur à l’émotion : le récit sensible et précis des faits suffit le plus souvent. On est donc surpris de lire de Casimir Danquerque, en 1935 et 1936, qu’il est un « odieux criminel », un « monstrueux personnage ». Tant de superlatifs étonnent. Mais il faut bien reconnaître que le bonhomme y a mis du sien…

PAR ÉRIC DUSSART


La foule est versatile. En un instant, parfois, elle passe de la colère à la haine. Comme ce jour de novembre 1935, où il ne lui fallut que le temps d’un… sourire de Casimir Danquerque.

Le juge d’instruction avait ramené le criminel sur les lieux de ses atrocités, pour une reconstitution. À Pommier et à Achicourt, près d’Arras. Les villageois étaient là, encore bouleversés par la sauvagerie des quatre crimes de ce type qu’ils insultaient copieusement, quand ils l’ont vu, à sa sortie du fourgon cellulaire, les toiser en ricanant.

Jean Lesieux, le reporter de L’Écho du Nord, est alors formel : ce n’est pas un rire nerveux, ni même un rictus apeuré, encore moins la réaction d’un fou. Non. « C’est le rire d’un être dépravé, lucide, fier de voir pareille affluence réunie pour lui-même », écrit le journaliste. « Le bandit cynique se doublait d’un cabotin. » Alors, la foule rugit, hurle bien sûr, et crache cette haine qui lui vient là, pour cet homme dont elle ne veut plus, déjà. « Ce n’est que par une révolte de tout leur être que les gendarmes durent manoeuvrer pour rester dans la légalité et éviter à leur prisonnier l’implacable et immédiat châtiment des Arrageois », raconte Lesieux. Bigre…

Quatre assassinats

Ce sera pareil au procès, au mois de mai de l’année suivante. Une nouvelle fois, à son entrée dans le box, Danquerque toise la foule d’un «  sourire de fatuité » et le chroniqueur y va de plus belle dans le portrait de l’accusé honni : « L’éclair sournois de ses yeux durs abîme son masque brutal » ; il pose pour les photographes montrant « un cou énorme, des mâchoires de jouisseur brutal  »… Casimir Danquerque est un type d’une quarantaine d’années au passé chaotique. Abandonné par son père très jeune, maltraité par sa mère, on le découvre au procès « enfant sournois », puis « ouvrier paresseux », et enfin « vagabond  », après avoir divorcé et pourtant obtenu la garde de ses trois enfants.

Il est de marbre, face au président qui lui relate ses crimes. Ils ne sont pourtant pas faciles à raconter, ces quatre assassinats qui lui vaudront de finir sur l’échafaud.

À court d’argent, Danquerque a d’abord jeté son dévolu, un matin de septembre 1935, sur deux vieilles soeurs, veuves et isolées, qu’il avait rencontrées au temps où il livrait du charbon, pour le compte de son père. Elles commandaient beaucoup à la fois, donc elles étaient riches… Alors, à cinq heures du matin, le 24 septembre, il sort de la grange où il est tapi depuis trois heures et s’introduit dans la maison. L’une après l’autre, les deux soeurs le surprendront occupé à fouiller, à chercher l’argent. Mme Demailly, d’abord, puis Mm e Delporte auront la même mort, le crâne et le visage massacrés à coups de bâton par un homme déchaîné, qui s’acharne et s’acharne encore, avant de retrouver son calme et de reprendre ses fouilles.

De Pommier, il part avec plus de deux mille francs, après avoir pris le soin de se laver dans la maison de ses victimes.

Deux mille francs. C’est une somme, tout de même. Pourtant, un mois après, il n’a plus rien. Les cafés, les virées, les maisons de nuit ont tout englouti.

Alors, il recommence. Chez les époux Duflos, cette fois, à Achicourt, le 27 octobre. Par la même violence aveugle et inouïe, il défonce d’abord le crâne de la retraitée, avec le lourd tuteur de rosier en chêne dont il a pris soin de se munir avant de pénétrer dans la maison.

Le malheureux Duflos verra sans doute le corps massacré de son épouse avant de mourir de la même manière, quelques minutes plus tard. Handicapé, il n’avait que sa canne pour se défendre, et sa tentative l’a fait chuter tout seul. Danquerque n’a pas eu besoin de le pousser, il a frappé à terre, longuement, sauvagement, là encore.

Avec les 2 200 F volés chez les époux Duflos, il continue sa vie de plaisirs et d’excès, et c’est d’ailleurs parce qu’il laisse des bijoux volés en gage dans une maison de nuit d’Avion qu’il est arrêté. Les neveux des époux Duflos reconnaissent une chaîne, une bague, une montre de leurs parents…

Impassible

Une seule fois, à l’audience, il semble ébranlé. C’est au moment où l’avocat général évoque ses trois enfants, « ces malheureux innocents »… Danquerque écrase une larme, furtive, puis entend M. Martin détacher ses mots : « Pour la première fois, au cours de ma carrière, c’est sans émotion, sans trouble de l’âme, que je réclame la peine de mort. » Il écoute ça sans broncher, toujours impassible en apparence, comme il le sera au moment du verdict, après un court délibéré, puis au matin blême du 13  août 1936, quand est venue l’heure de l’exécution de la peine capitale, sur la place d’Arras.

À la cour d’assises, avant que le jury se retire, il avait timidement lâché quelques mots : « Je regrette sincèrement ce que j’ai fait… Je demande pardon à la société… » Ce seront ses seules phrases, elles n’ont pas suffi… 

Était-il fou ?… Le comportement étonnant de Casimir Danquerque a indigné la population, et fortement troublé les magistrats, à l’audience de la cour d’assises du Pas-de-Calais.

Tant de détachement, tant de provocations ont même fait dire aux journalistes qu’il avait une attitude « suicidaire » face à ses juges, alors qu’il savait parfaitement qu’il jouait sa tête.

Mais son avocat a soulevé une autre question, quant à sa santé mentale. « Une de ses tantes et deux de ses oncles sont morts fous, dans un asile.

L’a-t-il dit au médecin qui l’a examiné et l’a déclaré responsable de ses actes ? Si oui, il faut lui demander son avis, si non, il faut ordonner une contre-expertise ! » Après avoir délibéré, la cour est passée outre cette demande et Danquerque est mort trois mois plus tard, toujours aussi imperturbable, jusqu’au dernier instant …

La Voix du Nord - 06/08/2006


Affaires criminelles - Criminalité (96)

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