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Le Royaume-Uni et l’Espagne, après tant d’autres, venaient de trancher le fiévreux débat et d’en finir avec la peine capitale. En France, de nombreux députés, déjà, et de toutes tendances, avaient déposé des textes réclamant l’abolition et on sentait bien, alors, que l’opinion, doucement, basculait…

PAR ÉRIC DUSSART
reportages@lavoixdunord.fr
PHOTOS « LA VOIX »

Jérôme Carrein, lui, avait basculé depuis longtemps dans l’errance et la misère. La vie ne lui avait pas fait que des cadeaux, c’est vrai.

Abandonné par son père peu après sa naissance, sorti de l’école à 14 ans et marié à dix-neuf avec une fille plus jeune de trois ans – dont il aura cinq enfants –, Carrein suivait une route tortueuse, balisée par des accès de violences récurrents.

Pour avoir « corrigé » son épouse avec une chaise, il écopa de huit mois de prison, déjà. À sa sortie, bien sûr, il n’était plus question de vie de famille. C’est sa mère qui l’accueillit… jusqu’à ce qu’il frappe un jour son beau-père, qui avait le tort de se plaindre de son apathie, de son goût pour le zinc des bistrots du village… Il le dira plus tard : « Je ne travaillais pas. Je dépensais au café l’argent que ma famille me donnait pour subvenir à mes besoins. » À la fin de l’année 1975, alors, Carrein était ce qu’on appelle pudiquement un marginal, qui vivait miséreux sous un baraquement de fortune, dans les marais d’Arleux, perdus entre Arras, Cambrai et Douai. « Une fois par semaine, mon petit frère m’apportait de la nourriture  »… Son bistrot préféré, c’était celui de Fernande Devimeux, qui avait la gentillesse de lui faire crédit. Elle avait de nombreux enfants, Fernande, dont la jolie Cathy, qui venait d’avoir huit ans. Une toute petite vie, qui s’arrêtera dans les marais le 27 octobre 1975.

« J’ai vu rouge »… Ce jour-là, à 16 h 30, Carrein attend Cathy à la sortie de l’école. Il lui propose de l’emmener à la pêche aux vifs, dit à son frère de rentrer, qu’il ramènera Cathy, et la petite le suit, en confiance.

Sur leur chemin, une dame du village s’étonne de les voir ensemble – une si petite fille, avec un clochard… –, au point qu’elle les suit un instant, mais les perd de vue… Cathy n’a plus aucune chance.

C’est parce qu’elle se rebiffe, qu’elle le griffe quand il veut la déshabiller, qu’elle se débat et lui dit, alors qu’il n’a pas réussi à abuser d’elle, qu’elle va tout raconter, que Carrein la tue.

« J’ai vu rouge. Je me suis senti perdu à l’idée qu’elle me dénoncerait, je l’ai jetée dans la mare »… Elle est à demi-inconsciente, la pauvre. Il l’a serrée si fort à la gorge… Mais elle vit. Il le sait : il écoute sa poitrine, voit battre fébrilement ses paupières… Il la jette à la mare, maintient sa tête sous l’eau plusieurs minutes… C’est terminé.

Carrein, alors, se débarrasse du cartable de l’enfant, pour faire croire à un accident. Il rentre au village, et… va boire un coup chez Fernande, qui est folle d’inquiétude.

D’abord, il dit avoir laissé la petite depuis un bon moment, qu’il la pensait rentrée, mais le beau-père de la gamine n’y croit pas. Il insiste, secoue Carrein qui se contredit, bafouille, tente de fuir. Il reçoit une correction du beau-père en colère, et ce sont certainement les gendarmes, ce jour-là, qui le sauvent à temps.

Le corps de Cathy sera retrouvé le lendemain, et Carrein avouera, racontera tout… La cour d’assises du Pas-de-Calais le condamne à la peine de mort le 12 juillet 1976. L’horreur de son crime, l’âge de sa victime ont pesé lourd. Et puis, M. Tabuteau, l’avocat général, a cogné fort : « On se prend pour des êtres civilisés parce qu’on reclasse des criminels. Mais quel reclassement ! Nous ne nous défendons plus parce que nous sommes des lâches… » La tâche est rude, pour Me Pierre Lefranc. Il est habile, pourtant, et sa plaidoirie remarquable. Il y dessine le portrait d’un homme «  qui n’a pas eu les mêmes chances que vous et moi, au départ de la vie », raconte ses infortunes, sa misérable existence. «
 Aujour-d’hui, ce n’est plus le même homme que vous avez devant vous. Faut-il encore, à notre époque, que le sang appelle le sang ?

 » Il faut croire que oui. Trois quarts d’heure de délibéré suffisent. Mais, coup de théâtre, la cour de cassation casse l’arrêt de Saint-Omer, pour vice de forme, et Carrein est rejugé à Douai, tout au début de l’année 1977. « Si le procès de Saint-Omer s’est déroulé relativement sereinement – excepté la pétition de trois cents personnes qui réclament la tête de l’assassin – l’ambiance fut tout autre à Douai », racontera Me Lefranc.

Et pour cause : quinze jours plus tôt, à Troyes, Robert Badinter, au terme d’une époustouflante plaidoirie, vient de sauver la tête de Patrick Henry, lui aussi meurtrier d’un enfant.

Le 23 juin 1977… Et Me Lefranc, une nouvelle fois, plaide derrière un avocat général qui n’a trouvé aucune circonstance atténuante, qui veut même balayer le verdict de Troyes : « On voudrait que je me lève pour défendre je ne sais quelle jurisprudence, dit M. Le Flem.

Mais le laxisme, la veulerie conduisent nécessairement à l’extension du crime ! » Pierre Lefranc met les jurés devant leurs responsabilités : « Si la peine de mort, dans un an ou deux, était définitivement abolie, souhaiteriez-vous que Carrein fût le dernier guillotiné de France ? » Rien n’y fait. Pour la deuxième fois, son client est condamné à mort, le 1er février 1977. Quelques mois plus tôt, au coeur du débat sur la peine capitale, Valéry Giscard d’Estaing s’est dit favorable à l’abolition… sauf pour les crimes d’enfant.

Le recours en grâce de Carrein est refusé, et le 23 juin 1977, à 4 h 30, dans la cour de la prison de Douai, il a la tête tranchée.

Ce jour-là, à l’Assemblée nationale, la commission Peyreffite sur la violence annonce qu’elle se prononcera pour l’abolition de la peine de mort. Carrein est l’avant-dernier, en France, à avoir été exécuté. •

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