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Résumé : Une bande dessinée révèle les blessures des « femmes de réconfort ».


Pendant l'occupation de la Corée par le Japon, lors de la seconde guerre mondiale, près de 200 000 femmes coréennes ont été kidnappées, déportées, violées, battues, tuées, abandonnées. Peu en ont réchappé, et les survivantes sont restées blessées, physiquement et psychologiquement.


Jung Kyung-a, jeune auteure coréenne, raconte avec ce livre l’histoire vraie de ces "femmes de réconfort", envoyées dans les camps de l’armée japonaise pour y servir d’esclaves sexuelles.


Les ouvrages abordant ce sujet douloureux de l’histoire commune du Japon et de la Corée étaient jusqu’ici des travaux académiques et universitaires, s’adressant surtout aux chercheurs. Femmes de réconfort retrace les itinéraires poignants d’un médecin japonais chargé de la santé des détenues, d’une fille de colon hollandais et d’une jeune Coréenne, ces deux dernières étant toujours vivantes aujourd’hui.


Tout en restant précis et documenté, ce récit expose désormais, par le biais de la bande dessinée, la réalité de ce drame au grand public.


(Editions 6 Pieds Sous Terre / Au Diable Vauvert)

parution : 18 octobre 2007

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Depuis des millénaires que les hommes pratiquent l'un de leurs sports de masse favori qu'est la guerre, les femmes sont soumises à la double peine. D'abord celle de risquer de perdre un père, un frère, un fils, un ami ou un compagnon. Puis de risquer de servir de repos du guerrier, quelle que soit sa bannière. Curzio Malaparte en a fait l'un des chapîtres centraux de "La peau". Ce n'est par exemple que depuis peu que l'on commence du bout des lèvres à évoquer un épisode peu glorieux du débarquement des forces alliées de juin 1944. Mais certaines armées ont carrément planifié le viol comme une véritable troisième mi-temps sexuelle. Ce fut le cas de l'armée japonaise dans les années 30-40, quand elle occupa la Mandchourie, les îles du Pacifique et des pays d'Extrême-Orient comme la Corée. Un crime que les autorités nippones continuent de nier en bloc. Depuis 1992 jusqu'à aujourd'hui, des manifestations ont lieu chaque mercredi devant l'ambassade japonaise à Séoul pour exiger réparation. Les différents gouvernements nippons qui se sont succédés ont joué sur plusieurs tableaux afin d'étouffer ce crime d'état. D'abord la Guerre Froide puis le double espoir que ces femmes n'osent parler par honte et que leurs griefs s'éteignent avec l'âge. Le terme coréen qui désigne ces victimes de viols est "Halmuny", qui signifie "grand-mère". Ils ont failli réussir puisque cela ne fut révélé que 50 ans après les faits. La réponse des officiels japonais : la négation totale et pire encore, accuser ces femmes d'avoir été des prostituées volontaires ! Détail sordide, symptomatique du monde actuel (rappelez-vous le tsunami en Asie du Sud-Est) : ils s'en seraient sortis à bon compte d'un point de vue médiatique si seules des Coréennes avaient élevé la voix mais l'armée nippone s'est aussi "servie" de femmes occidentales, comme à Java, alors colonie néerlandaise.


Le sujet est si terrible que Jung Kyung-a, dès les premières pages a recours à l'humour, cette politesse du désespoir comme Art Spiegelman l'avait fait pour "Maus" sinon la lecture serait insoutenable. Les personnages sont dessinés de façon grotesque mais jamais cela ne fait oublier l'horreur des récits et des descriptions relatées par ces femmes appelées avec un cynisme immonde des "femmes de réconfort". "Plus que tout, je refuse catégoriquement le terme de 'Femme de réconfort' puisqu'il signifie quelque chose de chaleureux et doux" déclare Jan Ruff O'Herne, une Hollandaise victime de ces exactions.


Le second chapitre relate l'entretien entre le journaliste et écrivain japonais Senda Kako et le Dr Aso Tetsuo qui fut médecin militaire à Shanghaï et en tant que gynécologue, examina les premières "femmes de réconfort", dès 1938. En fait, il y eut un précédent, dès 1932 avec les "maisons de réconfort" pour la marine stationnée à Shanghaï. Un "cadeau divin offert par sa Majesté" Hiro Hito en droite ligne d'une prostitution militaire institutionnalisée depuis le début du siècle (guerres sino-japonaises et russo-japonaise). Ce chapitre est une excellente leçon d'histoire sur la politique expansionniste du Japon et le rôle ambigu des puissances occidentales. Tout commence par des bordels cachés derrière l'appellation de "maisons culinaires de luxe", en réalité un "marché de viande humaine" comme le raconte une coréenne vendue en Mandchourie.


Le récit du médecin prouve que cette organisation qui devint si méthodique en rappelle une autre et que certains baraquements n'étaient que des camps de concentration avec des prisonnières au service des soldats. Ultime hypocrisie afin de préserver la bonne image de l'armée, ces établissements étaient confiés à des tenanciers civils, japonais, chinois, coréens... Les jeunes femmes, souvent de très jeunes filles étaient soient kidnappées (avec une collaboration très active de la police) soient trompées par des recruteurs leur promettant du travail. L'ignominie est totale, jusque dans l'appellation guerrière des préservatifs obligatoires, les "sakou" ou "assaut n°1" ! Peu à peu, ces femmes sont devenues l'un des "matériels de guerre" les plus importants de l'armée japonaise, à la fois récompense, défouloir contre les humiliations des supérieurs et moyen d'éducation virile de combattants envoyés au front de plus en plus jeunes.

 

En lisant ce chapitre où le médecin complice de ces horreurs fournit sans honte un compte-rendu si détaillé (tout ce qui l'intéressa, c'est d'avoir autant de sujets d'études pour rédiger son mémoire sur la prévention des maladies vénériennes), j'ai repensé à l'interview des fonctionnaires nazis par Claude Lanzmann pour "Shoah". Même envie de vomir. Utiliser des Chinoises à Shanghaï ? Non, la situation était assez explosive comme ça. Quant à "importer" des Japonaises, pas question, elles devaient être préservées pour pondre de nouvelles générations de guerriers. Les Coréennes, elles étaient considérées comme des sous-êtres et même comme... des toilettes publiques !


Dans la seconde partie du récit du médecin, on le retrouve en 1942 pendant la guerre du Pacifique. Oubliée l'imagerie romanesque des kamikaze buvant une dernière coupe de saké avant de se faire sauter avec leur "Zéro". Quand ils arrivaient au front, la première chose qui attendait les soldats, c'étaient les "femmes de réconfort", parfois installées avant même les télécommunications ! Allez les gars ! L'armée impériale vous offre un dernier coup avant de mourir pour le Fils du Ciel ! Et quant cette même armée, sentant venir la défaite ordonna des suicides collectifs plutôt que la reddition, certaines "femmes de réconfort" subiront le même sort ou furent abandonnées sur les îles. La fin de la guerre ne signifia pas la fin du cauchemar. En août 1945, un document administratif de l'armée transforma le statut des "femmes de réconfort" en... "infirmières assistantes" et pour prouver sa bonne volonté (et surtout préserver ses honorables citoyennes), le gouvernement proposa des "centres de réconfort" aux autorités d'occupation alliées en recrutant des filles parmi les Japonaises les plus démunies et souvent orphelines au nom du "tourisme patriotique", les yakuzas remplaçant les militaires pour l'organisation !! Cet organisme s'appela la RAA, "Recreation & Amusement Association". No comment !


Le cas de la Corée explique aussi le chemin de croix des femmes de ce pays où l'on estime qu'il y a de nos jours 600000 viols par an et où, comme presque partout ailleurs, les hommes préfèrent montrer du doigt les victimes plutôt que les criminels, considérant pour ce qui concerne le temps de guerre qu'il ne s'agit que d'un dommage collatéral. Un autre fait sinistre tient aux traditions confucianistes qui accordent une très grande importance à la virginité des femmes. Or, l'armée japonaise a systématiquement enrôlé de force des vierges afin d'épargner tout risque de maladies vénériennes à ses glorieux soldats. Parquées dans des bordels de campagne, elles furent ensuite renvoyées dans leurs familles après avoir été contraintes de signer une "lettre de volontariat" et menacées de représailles si jamais elles osaient l'affront de raconter ce qu'elles avaient subi. De plus, elles furent placées isolées dans les camps d'internement afin d'être stigmatisées au regard des autres prisonniers qui en vinrent facilement à les considérer comme des prostituées.


Pourquoi ces crimes imprescriptibles sont restés si longtemps étouffés ? La Corée n'était pas considérée comme pays allié et la nouvelle donne géopolitique mondiale concentra tous les amis du bloc occidental (dont fait désormais partie le Japon) contre l'URSS.


Dans le dernier chapitre, Jung Kyung-a accompagne Mme Lee Ok-Sun de retour en Mandchourie où elle fut l'esclave des Japonais et vécu jusqu'en 2000 avant de revenir en Corée. Cette partie est peut-être moins intéressante que ce qui a précédé mais on devine au comportement de cette dame âgée l'extraordinaire force de caractère et le courage qu'il lui a fallu pour survivre à ces horreurs.

 

Le style graphique, la composition des planches (assez proche des strips militants des années 60-70) et le format carré de ce livre accentue l'impression d'un ouvrage peu commun. Pour affirmer l'aspect documentaire, historique et pédagogique de son travail, Jung Kyung-a a recours à des inserts photographiques (terrifiantes images du massacre de Nankin) et à des métaphores. Ainsi, ces femmes déjà âgées dissimulant le terrible fardeau du souvenir sous un haut chapeau, l'enlèvent enfin et dévoilent des baguettes japonaises plantées dans leur crâne. Ces "waribasi" sont devenues le symbole de leurs souffrances si longtemps enfouies.


Jung Kyung-a fournit une vaste bibliographie accompagnée de liens Internet. J'y ajouterai le film "Paradise road" de Bruce Beresford, réalisé en 1997 sur des femmes australiennes et européennes prisonnières des Japonais sur l'île de Sumatra pendant la guerre du Pacifique. Un film de facture très classique mais porté par de grandes actrices (Glenn Close, Frances McDormand et Cate Blanchett). Il y a également (mais je ne sais pas ce qu'il vaut) le roman de Juliette Morillot, "Les orchidées rouges de Shanghai" sorti en 2001 aux Presses de la Cité.

Dernière question : ce livre indispensable sera-t-il traduit et publié au Japon ?

http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=17485


 « Femmes de réconfort » est conçu en co-édition avec Au Diable Vauvert.

Date : 22/10/2007 18:02

 


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