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Edward Teach, le plus redoutable pirate de la mer Caraïbe, d'origine anglaise, sema la terreur et la désolation durant deux courtes années avant d'être mis en pièces par la Navy. Mais il restera de lui un souvenir cuisant et une légende.

Le boucan grésille sur le feu de bois vert. S'en élèvent des tourbillons de fumée aux parfums de viande et de poisson qui font tourner la tête des filles à califourchon sur les cuisses dures de deux mille tristes sires de la pire espèce. Des tortues, des oiseaux de mer rôtissent à côté de quartiers de chevreau séchés et frottés d'épices précieuses. Un salmigondis de canard aux oignons, choux, raisins et olives mijote dans un fumet rare. Et, bien évidemment, la bière et le rhum coulent à flots sur des gémissements de violons et des salves prétendument à la gloire du roi George. Même s'il y a longtemps que le souverain anglais a mis à prix les têtes de ces forbans. Scène coutumière sur l'île de la Nouvelle Providence hantée par ce diable de Edward Teach depuis 1716.


Ce dernier adore les mondanités et n'hésite pas à inviter à ces orgies raffinées ses concurrents flanqués de leurs sbires. Ces Bahamas, quelle aubaine ! Mais pas seulement. Les côtes de la Caroline sont tout aussi juteuses. D'ailleurs, c'est là que le plus fameux pirate anglais, redouté dans toute la Caraïbe, les Antilles et l'Inde occidentale, a établi son quartier général. À Ocracoke, un îlet où il a pris demeure et d'où il rayonne avec son armada de trois cents hommes toujours prêts à fondre sur tout ce qui arbore pavillon.


Mais cette fois-ci, Barbe Noire, comme on n'a pas tardé à appeler ce Teach aux yeux globuleux, à la barbe de fleuve et au chapeau garni de brandons fumigènes, Barbe Noire n'est pas content. Ses hommes ont poussé le bouchon un peu loin. Il écrit : «Aujourd'hui tout le rhum a été bu. Notre compagnie est peu sobre. Les scélérats complotent. Ai fait une prise avec une grande quantité de liqueur à bord.» (1) Les beuveries futures sont sauves. On ne s'attache pas les mouches du coche avec du vinaigre. Ni la pire bande de rufians avec de l'eau claire.


Comment cet enfant de Bristol, plutôt bien né en 1680 sous le vrai nom d'Edward Drummond, en est-il arrivé à devenir le pire cauchemar des goélettes ? Bien éduqué, rompu à la chose sportive - ses larges épaules et sa haute taille ne passent pas inaperçues -, il s'engage de 1702 à 1713, durant la guerre de succession d'Espagne, sur un bâtiment corsaire anglais au service de la reine Anne. Malgré sa bravoure dans l'abordage des navires français, le jeune navigateur n'est pas reconnu à sa juste valeur. Aucun avancement. Pendant que les vedettes de la flibuste organisée, Woodes Rogers, Benjamin Hornigold, Thomas Burgess, Charles Vane, font ployer tout le gratin des mers.


Un jour, Teach fait connaissance du fameux capitaine pirate Hornigold, justement, qui lui confie le commandement d'un sloop. Puisqu'il excelle dans l'abordage du Français, il continue, Hornigold à ses côtés. Ce dernier lui octroie, pour ses bons et loyaux services, un navire «froggy» dénommé Le Concorde et bien vite rebaptisé La Revanche de la Reine Anne. Avec ce bâtiment de quarante canons, il tire sa révérence à son mentor et cingle vers des aventures plus particulières.


Une prise en amenant une autre, il se retrouve à la tête de quatre vaisseaux et écume chaque récif des Caraïbes. Bientôt, sa face de crapaud ébaubi, sa barbe crasseuse - il se vantait de ne jamais se laver, les remugles faisant foi -, ses tresses tissées de rubans et son chapeau hanté de deux mèches de souffre fumant qui lui font une auréole des enfers seront la bête noire des capitaines. Ses pillages sont légion. Des fables courent sur le trésor qu'il aurait accumulé : diamants, rubis, grenats, émeraudes et vaisselle d'or. Comme on ne prête qu'aux riches, on dit qu'il a eu quatorze femmes. Parfaitement, quatorze ! La dernière n'avait que seize ans. On raconte qu'il coupa la main du prétendant d'une des donzelles convoitées parce qu'elle lui avait offert la bague dont le pirate lui avait fait présent. La ribaude reçut la main de son soupirant, ornée de l'anneau dans un paquet cadeau. Bref, en moins de deux ans, Edward Teach est devenu l'ennemi public numéro un entre Caroline et Caraïbes.


Revenons à nos petits soucis d'intendance. Barbe Noire traite mal ses hommes certes. De temps à autre, il tire dans le tas, tuant au hasard, histoire de montrer qui est le chef. Mais, quand il faut ce qu'il faut, il n'hésite pas à prendre un enfant comme otage pour obtenir un ravitaillement de médicaments. Donc, avec la dernière prise, les beuveries sont sauves. Mais pas les planteurs de Caroline du Nord ni les pêcheurs, ses anciens amis qui n'en peuvent mais, rançonnés et mis à sac avec la bienveillante complicité du gouverneur de l'État, Charles Eden, le mal nommé. Lequel bénit cet enfer en palpant, outre des impôts exorbitants, les généreux pots-de-vin du pirate qu'il a pris sous sa protection. Il est de bon ton de considérer Edward Teach comme un notable. Et surtout plus prudent. Sa folie meurtrière est son gage d'impunité. Le souvenir du blocus de Charleston est trop cuisant.


Les plaignants se tournent donc vers le gouverneur de Virginie. Cet Alexander Spotswood, pas mieux servi par une administration totalement pourrie, est lui aussi furibond d'avoir vu piller plus de vingt navires de sa colonie par cet ogre des flots. Or, un cadeau du Ciel se présente. Il s'appelle le capitaine Maynard, commandant pur et dur qui arme aussitôt à Ricquetain, au bord de la James River, ses deux plus beaux vaisseaux, la Perle et la Lime. Le 17 novembre 1718, ce sauveur prend la tête de l'expédition punitive. On allait voir ce qu'on allait voir…


Et on a vu. Maynard remonte la rivière en signifiant à tout navire l'interdiction de prévenir le pirate de son arrivée. Le combat entre le bien et le mal peut commencer. Mais un secrétaire véreux de Spotswood a réussi à faire parvenir un message à Barbe Noire. Si bien que ce dernier fait brutalement volte-face et se met à tirer.


Les cadavres pleuvent sur le pont de la Perle, mais le vaisseau résiste.


À tout hasard, le bandit fait hisser son pavillon, un squelette qui brandit un sablier d'une main et de l'autre pointe une lance vers un cœur rouge. Il écarquille les yeux qu'il a déjà exorbités, se les frotte et se rend à l'évidence : cette fois-ci, il a affaire à la Royal Navy et non à un simulacre d'attaque à la petite semaine.


Face à lui, des centaines de soldats hermétiques à la corruption. Il fait préparer un nouveau contingent de grenades dont il a le secret : «Bouteilles remplies de poudre, de morceaux de fer, de plomb et d'autres ingrédients». (2) Et vlan ! Sur le pont de la «Perle».


Puis c'est le corps-à-corps. Le duel des deux capitaines au pistolet. Maynard touche Teach à l'abdomen, mais le blessé semble ne pas même s'en être aperçu. Quand le capitaine anglais voit fondre sur lui un démon nimbé de fumée bleue qui roule des yeux fous, il se dit que cette créature doit être immortelle. D'ailleurs, lui-même est blessé. Il croit sa fin arriver, quand l'un de ses hommes se jette sur le forban et l'égorge proprement. Le monstre se retrouve à genoux, mais continue de ferrailler.


Maynard vise entre les deux yeux et, cette fois, Barbe Noire s'écroule. Les mèches de chanvre et de salpêtre sur sa tête brûlent toujours. Une voix hurle, à l'intention d'un matelot : «Coupe-lui la tête ! Coupe-lui la tête !» Mais du prétendu cadavre sort un râle : «Foutaise de merde !» Le matelot fait un saut en arrière : «Il bouge encore !» Un siècle et demi plus tard, un dénommé Raspoutine eut, lui aussi, la vie si bien scellée au corps qu'on le crut acoquiné avec Belzébuth.


Bref, c'est son second, Israël Hands, qui finira par le décapiter. Pour obtenir grâce, il faut ce qu'il faut. Pour solde de tout compte, on accrochera la tête de Barbe Noire en figure de proue du bâtiment de la Navy. Oui, mais le corps du pirate, expédié par-dessus bord, se met à surnager et à décrire des ronds dans l'eau. Puis il suit l'étrave. Comme pour narguer ses vainqueurs.


On comptera sur sa dépouille vingt-cinq blessures, dont cinq par balles.


(1 et 2) «Chasseurs de Trésors» d'Olivier Et Patrick Poivre d'Arvor, Ed. Place des Victoires.



(Au début du XVIIIe siècle, Barbe Noire, chapeau garni de brandons fumigènes, écuma les Caraïbes à la tête de quatre vaisseaux pirates. Le capitaine Maynard, de la Royal Navy, dut lui tirer une balle entreles deux yeux pour qu'il rende enfin grâce, avant que sa tête (ici reproduite pour un musée américain) ne soit accrochée en figure de proue du Perle, le bâtiment à bord duquel le légendaire flibustier succomba.
Crédits photo : ASSOCIATED PRESS)

Véziane de Vezins - Le Figaro
14/08/2008


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