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Comment Taser, le fabricant du pistolet électrique, a-t-il collecté des renseignements privés sur le leader d'extrême gauche ? Florence Aubenas retrace ce fichage abusif qui implique policiers, fonctionnaires à la retraite et officines privées

 

Le brigadier major s'est assis dans le bureau des inspecteurs de l'IGPN, la police des polices. Il a déjà compris qu'il était convoqué pour cette affaire d'espionnage qui fait tant de bruit : Olivier Besancenot a été traqué par un cabinet de renseignement privé, pour le compte supposé du représentant en France des pistolets à impulsion électrique Taser. En poste dans une ville du Sud-Ouest, le brigadier major a été repéré par les mouchards informatiques quand il a plusieurs fois consulté les fichiers de police sur le jeune dirigeant de la gauche anticapitaliste «Besancenot avait dit dans une émission télé qu'il utilisait une simple voiture Peugeot. On a voulu vérifier», explique-t-il. Les inspecteurs de l'IGPN lui demandent : «Qui, «on» ?» Lui : «Tout le service.» Les inspecteurs continuent : «Vous avez l'habitude de passer les gens au Stic [NDLR, le plus gros fichier de police, lire ci- contre] après les émissions de télé ? Votre hiérarchie était-elle au courant ?» Non. «Besancenot était-il venu alors dans le cadre d'un mouvement social ?» Non. «Est-il normal que des recherches aient aussi été faites sur la compagne de Besancenot, qui n'exerce pas d'activité politique ? Vous avez consulté à nouveau les fichiers sur lui le 22 février 2008 à 14h32 et 14h33, alors qu'à ces heures-là il est indiqué que vous étiez en patrouille. Tout ça n'est pas logique.» Plus d'une dizaine de fonctionnaires ont été convoqués, comme le brigadier-chef, depuis que l'affaire a été révélée par «l'Express» l'an dernier. Immédiatement, les enquêteurs se sont rendu compte que le dossier allait les entraîner dans les profondeurs de leur propre système, flics contre flics, une plongée dans le Grand Bleu de la police, où des réseaux entremêlent les fonctionnaires en service et des agents privés. Et là, nul ne sait plus très bien qui travaille pour qui, ni pour quoi.

 

 

Le club des ex

 

Le premier rendez-vous a eu lieu des mois auparavant dans le 16e arrondissement, un soir de 2007 à Paris. Il est tard. «Je préférais être discret», dit Antoine Di Zazzo. Lui, «c'est l'homme qui se prend pour James Bond», résume en blaguant un de ses contacts. Di Zazzo possède la société SMP Technologies, qui commercialise en France les produits Taser. L'intérêt de Di Zazzo pour Besancenot remonte à une interview sur Canal+ où il expliquait que le fameux pistolet avait fait «150 morts aux Etats-Unis». Di Zazzo a commencé «par lancer une veille médiatique pour être averti chaque fois que le mot Taser était prononcé par Besan cenot». SMP Technologies compte alors 8 salariés, 450 000 euros de bénéfices et un chiffre d'affaires en pleine expansion, pour peu que les commandes se maintiennent. A ses visiteurs, Di Zazzo offre volontiers de luxueux tirés à part où s'étale quelque article flatteur à son sujet. Mais ce soir-là, l'ambiance n'y est pas. Son rendez-vous de minuit s'appelle Gérard Dussaucy policier à la retraite qui a fondé son «agence de droit privé». Le cabinet Dussaucy ressemble à ces sociétés qui poussent le ministère de l'Intérieur à tenter de réglementer ce secteur où travaillent aujourd'hui davantage de personnes que dans la police et la gendarmerie réunies.

«Les cabinets privés, c'est le club des ex», s'amuse un commissaire. La plupart des dossiers que traite le cabinet Dussaucy arrivent en effet grâce à deux autres retraités de prestige, jadis grands patrons dans la police. Même l'assistante est une figure mythique de la judiciaire, où elle a fait sa carrière comme secrétaire à la direction de Paris. A l'époque, Dussaucy est aussi un des piliers de Perspective 21, association où se retrouvent «poulets et ex-poulets, dont certains ont repris du service dans le privé», explique un de leurs contacts. Selon l'ISN à Zurich (International Relations and Security Network), la privatisation du renseignement est en passe de devenir «un nouveau filon d'or». En France, un texte devrait sortir ces prochaines semaines fixant un délai de trois ans après leur retraite aux fonctionnaires de la sécurité et du renseignement avant de pouvoir travailler dans la même branche, côté privé. «Cela éviterait à certains la tentation d'exploiter leurs carnets d'adresses et leurs connexions avec les collègues toujours en poste», espère le ministère de l'Intérieur. Ce n'est pas le cas aujourd'hui, on l'a compris.

 

Autour de Besancenot, les téléphones portables ont commencé à chauffer. On cherche l'argent, surtout. Dans le dossier, tout le monde a noté qu'Antoine Di Zazzo semble obsédé par le train de vie du jeune dirigeant politique. N'aurait-il pas acheté un appartement de prix ? Sa compagne ne serait-elle pas riche et puissante ? Et lui, ne l'aurait-on pas vu monter dans une Porsche Cayenne ? Di Zazzo croit avoir lu tout ça quelque part sur le Net. Ce fantasme d'un révolutionnaire masquant son luxe sous un sweat-shirt à capuche va traverser toute l'affaire, comme le fantôme de la fameuse Porsche Cayenne, dont chacun croit avoir entendu ronronner le moteur sans jamais la trouver. En France, l'usage veut qu'un policier soit détaché au siège de chaque grande banque pour la «sécurité financière», la lutte contre le blanchiment, par exemple. Quand X. Y. a pris son poste au Crédit lyonnais, le collègue qu'il remplace lui présente le cabinet Dussaucy. On déjeune entre soi, à la bonne franquette, fonctionnaires et privés, flics d'active et retraités. En novembre 2007, une jeune femme ? reprend contact avec X. Y, au nom du cabinet Dussaucy. Elle cherche des «éléments» sur Besancenot et sa compagne : les comptes bancaires. «J'ai trouvé la demande à la fois surprenante et anodine», dira plus tard X. Y pendant son interrogatoire. Et qu'est-ce qui surprend le fonctionnaire délégué X. Y ? Qu'un cabinet privé lui demande ce «service» ? Qu'on porte atteinte aux libertés ou à la vie privée ? Pas du tout. Ca, c'est ce que X. Y. trouve «anodin». Sa surprise vient de la Porsche Cayenne. X. Y. ne pensait pas que Besancenot pouvait être si riche. Il affirmera s'être borné à regarder si «les comptes ne dysfonctionnaient pas» et s'il existait des crédits, notammentun crédit automobile. Il aurait ensuite transmis par téléphone les réponses - négatives - au cabinet Dussaucy. «J'aurais fait pareil», lance benoîtement le collègue qui a servi d'intermédiaire. X. Y. a toutefois pris la précaution de «passer au broyeur» la demande de la jeune femme. C'est elle aussi qui a pris les photos volées où l'on voit Besan cenot sortant de chez lui, son gamin sur les épaules. L'ensemble de sa mission a été facturé 14 000 euros. Elle dit : «Je l'ai fait par gentillesse pour Gérard [Dussaucy], je n'aime pas travailler sur les personnalités médiatiques.» Elle a 32 ans, a fait des études de comptabilité : son compagnon travaille dans le renseignement.

 

Sentiment d'impunité totale

 

Aux Douanes, un autre fonctionnaire pianote le nom de «Besancenot» sur Ficoba, un fichier chaud qui recense les millions de comptes ouverts en France, notamment pour la Direction des Impôts. Lui dit avoir été contacté par «un informateur. Je sais que c'est limite mais c'était un échange de services». L'» informateur» en question enquête comme sous-traitant pour Dussaucy. Lui aussi est un ancien policier. Lui aussi travaille dans un cabinet privé, en région parisienne. Lui aussi est membre de l'association Perspective 21. Un autre officier, à Mantes-la-Jolie cette fois, explique, de son côté, avoir fait «une dizaine de recherches», dont une sur Besancenot, à la demande d'un ex-collègue. «Il m'appelle, me laisse un numéro. Je lui retéléphone dans l'heure qui suit.» Il n'est pas le seul. «Ce copain sollicite de la même façon tous ceux qui ont travaillé avec lui.»

 

De son côté, à Lyon, un policier croit avoir noté que la compagne de Besancenot dirige un journal et qu'ils vivent dans les beaux quartiers : il se met à son tour à vérifier dans les fichiers, «par curiosité intellectuelle». Et voilà que, de Honfleur à Bergerac, de Bobigny à Valence, c'est un listing d'une quarantaine de policiers que révèlent les contrôles informatiques de consultation des fichiers lancés dans le cadre du dossier. Tous se sont connectés sur le nom de Besancenot. «Inutile de rappeler qu'aucune enquête officielle n'est en cours contre Olivier Besancenot pouvant justifier ces recherches, dit Antoine Comte, son avocat. Que dire du respect des libertés aujourd'hui si les policiers qui sont censés les protéger sont les premiers à les bafouer ?»

 

Dans le bureau de l'IGPN, l'interrogatoire se poursuit pour le brigadier-chef, venu du Sud-Ouest. Avec qui est-il en contact ? Un cabinet privé ? Mais un autre encore ? Lui finit par s'énerver : «Je n'ai rien fait dans cette affaire. Je suis blessé d'être accusé, malgré mes états de service irréprochables. Je suis honnête.» Ses protestations n'ont pas étonné grand monde dans la police. «Les agents savent que chacune de leurs consultations est traçable. Pourtant ils n'hésitent pas à le faire, souvent avec un sentiment d'impunité totale, explique un commissaire. Pour eux, la barrière morale est d'autant plus faible qu'ils ont l'impression de rester du bon côté de la ligne rouge. La plupart du temps, le «service» leur est demandé par une connaissance ou un cabinet, pas par un délinquant notoire. Ou bien ils considèrent que le sujet des recherches est, à tort ou à raison, quelqu'un dont la société pourrait avoir des raisons de se méfier. Les deux choses se cumulent souvent.»

 

Sylvie Feucher, du SCPN (Syndicat des Commissaires de la Police nationale, majoritaire, droite), estime de son côté qu'il va de toute façon «falloir trouver un modus vivendi avec les boîtes d'intelligence économique autour des fichiers». Depuis longtemps, des cabinets privés protestent contre le fait que les compagnies d'assurances aient accès, par exemple, aux données sur les cartes grises et pas eux. «Un gros lobby est en train de s'organiser», explique un autre inspecteur.

 

Dans l'appartement de Gérard Dussaucy, une version du rapport d'enquête «confidentiel», remis à Antoine Di Zazzo, a été trouvé sur une clé USB. Tout y est ou presque sur Besancenot, les filatures devant son immeuble dans le Paris populaire, l'immatriculation de la Peugeot 106, l'adresse de l'école de son fils, les comptes bancaires, le trajet et les horaires du leader du NPA, la couleur de l'imperméable de sa compagne quand elle rentre le soir, «un panier de courses à son bras». «Je n'ai jamais demandé à Dussaucy de les espionner. Il a voulu nous épater», a dit Di Zazzo aux enquêteurs. Des chèques, pour 40 000 euros environ, ont été interceptés. Mis en examen, tous deux sont présumés innocents comme les quatre autres personnes poursuivies, la jeune femme et trois policiers. Entre-temps, le 24 novembre 2008, Antoine Di Zazzo a été débouté de son procès en diffamation contre Besancenot. Lequel maintient ses accusations contre le pistolet Taser.

 

Qu'est-ce que le Stic ?

 

Créé en 1985, le Système de traitement des infractions constatées est un fichier du ministère de l'Intérieur regroupant les informations concernant les auteurs d'infractions interpellés par la police nationale. Il comprend aussi les données relatives aux victimes de ces infractions ainsi que l'identification des objets volés ou détournés. L'identité des personnes mises en cause peut être conservée pendant vingt ans. Cette durée peut être portée à quarante ans pour les crimes aggravés. Mais elle peut être réduite à cinq ans pour les contraventions de cinquième classe, les délits routiers, l'usage de produits stupéfiants ainsi que les crimes et délits commis par des mineurs.

 

 

En six dates

 

1974. Naissance à Levallois-Perret (Hautsde-Seine).

1991. Adhésion à la Ligue communiste révolutionnaire.

1997. Facteur à Levallois-Perret puis à Neuilly (depuis 2000).

2002. Candidat de la LCR à l'élection présidentielle : 4,25 % des suffrages.

2004. Tête de la liste LCR aux élections européennes : 2,78% des votes.

2007. 4% des voix à l'élection présidentielle.

2008. Il fonde le Nouveau parti anticapitaliste.

 

 

L'affaire Taser

 

Juin 2007. Olivier Besancenot écrit sur son blog que le pistolet à impulsion électrique Taser «aurait probablement déjà fait taire plus de 150 personnes aux USA», des chiffres tirés d'un rapport d'Amnesty International.Octobre 2008. Mise en examen du directeur de Taser France, Antoine Di Zazzo, soupçonné d'atteinte à la vie privée d'Olivier Besancenot.Novembre 2008. La société SMP Technologies, qui importe le Taser en France, perd son procès en diffamation contre Olivier Besancenot.Janvier 2009. Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, saisit une commission spécialisée afin de déterminer si la commercialisation du Taser auprès du grand public est ou non légale.

 

 

Florence Aubenas

Le Nouvel Observateur
SEMAINE DU JEUDI 26 Février 2009

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