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Commandant de police, Philippe Pichon dénonce le Stic, un fichier liberticide dont ses confrères raffolent

 

Cela fait quelques années que les salles de rédaction avaient reniflé «le bon client» dans Philippe Pichon, commandant de police. Fils de fleuriste, ex-étudiant en lettres, Pichon n'a rien à voir avec grands flics de légende. «10% des trains n'arrivent pas à l'heure et 5% déraillent Devinez lesquels me passionnent ? demande-t-il. Les 85% restants. Je ne suis pas entré dans la police pour les «belles affaires». Ce sont les gens normaux qui m'intéressent.» Pichon, 39 ans, c'est le policier nouvelle vague, taillé comme dans les feuilletons télé, avec des bleus sous l'uniforme et la mission de courir derrière les statistiques autant que derrière les voleurs. En 2007, avec «Journal d'un flic» (Flammarion), il est un des premiers antihéros de la police à capter les lumières du 20-heures, du «Monde» ou de «Paris Match». Pichon s'expose. Il aime ça.

 

Fric-frac à Saint-Tropez

 

En décembre dernier, le commandant Pichon a été mis en examen, et il passe en conseil de discipline le 26 février. Il a piraté le Stic, la plus grosse base de données de la police, et fourni les fiches de Johnny Hallyday et de Jamel Debbouze au site internet Bakchich. Pichon l'a fait gratuitement, et par conviction. «Ce fichier fonctionne de manière illégale, il est de mon devoir de le dire. J'ai averti mes supérieurs, qui n'ont rien fait. La presse m'est apparue comme le seul moyen de me faire entendre.» Selon William Bourdon, son avocat, Pichon est de la famille des «lanceurs d'alerte», ces «agents privés ou publics auxquels la Cour européenne des Droits de l'Homme a commencé à accorder sa protection quand, face à l'illégalité et à l'impunité d'une institution, ils n'ont d'autre choix que de la dénoncer».

 

Quand il atterrit à Coulommiers, en 2005, Pichon affiche d'excellentes notes et la réputation de «se prendre pour un chevalier blanc». Ce dernier point n'est pas forcément une qualité. «Dans la police, on n'aime pas qu'on vienne nous faire la morale», dit un de ses collègues. Pichon avait déjà dénoncé les fric-frac du commissariat de Saint-Tropez après s'être pris de passion pour les «gens du voyage» qu'il était censé surveiller. A Coulommiers, c'est sur le Stic (1) que Pichon tombe.

 

Le Stic est un monstre, tout le monde le sait, personne n'y échappe. Pour se retrouver en fiche, il suffit d'être passé par un commissariat comme victime ou mis en cause supposé d'une infraction. Voilà pour la théorie, déjà contestable. En pratique, c'est pire : un Français sur deux est «stické», soit 32 millions d'entrées.

 

Tout le système pousse, en fait, à gaver le monstre. «Prenons un exemple, explique Eric de Montgolfier, procureur à Nice. Dans une procédure, six personnes sont entendues, mais l'enquête conclut qu'une seule est impliquée. Elle devrait donc être l'unique mise en fiche.

Or on s'aperçoit qu'il faudra beaucoup de chance aux cinq autres pour y échapper. Les policiers vivent souvent comme une faute le fait de ne pas inscrire quelqu'un. Ils se disent : et si on retombe sur lui plus tard et que je n'ai rien enregistré ? Le Stic est un moyen non dépourvu d'intérêt, mais aussi un problème pour les libertés.»

 

De la même façon, Pichon note qu'à Coulommiers il y a environ dix inscriptions au Stic par jour pour trois gardes à vue seulement. «Plus on fait d'entrées au Stic, mieux on est jugé par la hiérarchie.» Pour remplir les fiches, des circulaires ont été fournies dans les commissariats. Au hasard, celle sur les «violences urbaines». Dans la case «mobile du délit», il est recommandé d'écrire : «violence urbaine». Autrement dit, l'infraction elle-même devient le mobile «On veut à tout prix faire entrer les gens dans les cases», reprend Pichon. Il a, par exemple, relevé un enregistrement pour «suspicion de tentative de vol de scooter». Légalement, les procureurs sont chargés de vérifier et d'actualiser les données en fonction des suites judiciaires. Or les magistrats sont débordés. En moyenne, 12% des fiches sont à jour.

 

« Allô, Courteline ?»

 

On pourrait s' interroger sur l'intérêt d'un fichier qui mélange rumeurs et condamnations, vrai et faux. «Un flic ne pourra jamais se résoudre à détruire des données, mêmes sales, explique un commissaire. Qui a envie d'effacer sa mémoire ? En plus, policièrement parlant, un fichier nettoyé ne vaudrait pas le coup. Chez nous, on aime l'informel, ces petites choses qu'on est les seuls à savoir. Le Stic est même devenu notre chouchou. Vous nous le supprimez, on est morts.» A l'arrivée, cela donne, sur la fiche de Johnny, une inscription pour «rébellion» datant de 1972. «Selon la prescription, elle aurait dû être effacée en 1992, dit Georges Moréas, ex-commissaire devenu écrivain Sauf qu'en 1992 le Stic n'existait pas encore. La mention a donc été inscrite après qu'elle aurait dû être effacée. Allô, Courteline ?»

 

En février 2007, Pichon écrit à son chef de service : «Suite à de nombreuses discussions avec vous sur le fichier et à l'indiscrétion selon laquelle serait mis en oeuvre un audit national du Stic par la Cnil, je voudrais vous rendre compte de nombreux dysfonctionnements.» Personne ne lui répond. Quand il insiste, on le décourage. Depuis, la Cnil a rendu son rapport en janvier 2009. Qualifié de «liberticide», le Stic contient plus de 25% d'erreurs.

 

(1) Système de traitement des infractions constatées.

 

Philippe Pichon

 

Officier de police, Philippe Pichon, 39 ans, est en poste à Coulommiers depuis 2005. Il a publié en 2007 «Journal d'un flic». Il a été mis en examen en décembre 2008 pour avoir piraté le fichier Stic.

 

Florence Aubenas

Le Nouvel Observateur
SEMAINE DU JEUDI 26 Février 2009

Journal d'un flic
http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26322532.html

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