Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’ « Affaire suisse » constitue l’une des crises les plus graves de la Résistance. 

En 1943, les grands mouvements de Résistance de la zone sud qui viennent de donner naissance aux Mouvement unis de la Résistance (MUR), sous l’impulsion de Henri Frenay, décident d’implanter une « ambassade » à Genève, en territoire neutre. Elle doit permettre à la Résistance intérieure d’accéder à des sources de financement américaines, de recevoir des matériels divers (armes etc.), de transmettre des renseignements aux Alliés et à la France combattante. Elle est soutenue par Allen Dulles, le patron des services secrets américains et le représentant personnel de Roosevelt. Mais à un moment où les relations entre de Gaulle et l’allié outre-atlantique sont teintées de méfiance, cette initiative suscite de violents débats au sein des états-majors de la France du refus. 

Jean Moulin, chargé d’unifier l’ensemble de la Résistance sous la seule autorité du chef de la France libre, parle de « trahison ». Les incriminés accusent à leur tour Jean Moulin de commettre un « crime » contre la Résistance, dès lors que ce dernier menace l’existence de la « Délégation ». Le soupçon s’installe durablement et insidieusement au cœur de la Résistance. 

Aujourd’hui encore, l’épisode suscite toujours la polémique. Quel fut le rôle exact de cette Délégation suisse ? A-t-elle constitué une menace pour le général de Gaulle ? Fut-elle un cheval de Troie américain ? Grâce à des archives exceptionnelles, il est enfin possible de jeter toute la lumière sur ces luttes fratricides et, chemin faisant, de découvrir au quotidien les réalités du combat résistant. 

Robert Belot est historien de la Deuxième Guerre mondiale. Il est l’auteur notamment de : La France sans de Gaulle (Fayard, 2006), Les Résistants (Larousse, 2005), Henri Frenay. De la Résistance à l’Europe (Seuil, 2005).

Gilbert Karpman, spécialiste de l’histoire de la cryptologie, a pu décoder les télégrammes qui transitaient entre la France et la Suisse.

S'appuyant sur des documents décisifs, Robert Belot et Gilbert Karpman montrent dans «L'Affaire suisse La Résistance a-t-elle trahi de Gaulle» que, loin d'avoir été infidèle à la France libre, la délégation générale de la Résistance installée en Suisse a défendu la cause du gaullisme auprès des Américains.

Au début de 1943, la Résistance intérieure est déjà relativement puissante. Un peu partout, des réseaux clandestins agissent avec efficacité, mais des problèmes jusqu'alors négligés se posent soudain. Nés pour la plupart assez spontanément, hors de la mouvance gaulliste, ces mouvements, à mesure qu'ils se renforcent, doivent trouver des financements nécessaires à leur action. C'est alors qu'Henri Frenay, fondateur de Combat, le mouvement le plus structuré et le plus important, crée en Suisse une délégation générale de la Résistance.


L'idée de cette ambassade officieuse revient à Philippe Monod, homme de gauche, ami de Claude Bourdet, un des adjoints de Frenay. Par une ancienne relation d'affaires, Monod est en effet en contact avec Allen Dulles qui, à Berne, dès l'automne de 1942, a installé les premiers services secrets américains en Europe. Dulles ayant déjà à son actif un bilan impressionnant (il a notamment transmis à Washington des renseignements de premier ordre sur les armes secrètes de Hitler et la bombe atomique allemande) paraît l'homme de la situation. Il l'est d'autant plus que, par son intermédiaire, la Résistance peut espérer trouver le financement dont elle a besoin.


À Londres, le moins que l'on puisse dire est que cette perspective n'est pas toujours perçue avec bienveillance. Le général de Gaulle tient à voir tous les mouvements de résistance unir leurs efforts sous son égide. À cet effet, il a nommé Jean Moulin délégué général en France occupée. Toutes les conditions d'un conflit sont donc réunies. D'autant plus que, face à Moulin, qui interprète strictement les instructions venues de Londres, se trouve un homme avec lequel il ne partage à peu près aucune idée : Pierre de Bénouville, bientôt chargé des relations entre la délégation et les Mouvements unis de la Résistance, journaliste venu de la droite la plus dure, ardemment patriote mais qui a d'abord été pétainiste comme son ami d'enfance François Mitterrand. De fait, des heurts violents se produiront entre ces deux personnages hors série, à telle enseigne que la délégation sera plus ou moins accusée d'avoir trahi de Gaulle, Moulin étant de son côté suspecté à tort de sympathie communiste.

 

La construction d'une France nouvelle

 

Dans un livre dense qui fera date, l'historien Robert Belot, auquel on doit déjà une excellente biographie d'Henri Frenay, rouvre le dossier, apporte à sa compréhension des documents décisifs et démontre lumineusement que, loin d'avoir été infidèle à la France libre, la délégation s'est toujours montrée loyale, mieux, qu'elle a défendu la cause du gaullisme auprès des Américains.


Pierre de Bénouville occupe, à juste titre, une place centrale dans l'ouvrage. Le personnage était complexe, paradoxal, drôle, vindicatif à l'égard de certains, aimant la vie, la liberté, cultivant le mystère et l'amitié. On a voulu l'enfermer dans son passé maurrassien à tort, car s'il ne reniait pas sa jeunesse, l'expérience de la Résistance l'avait amené à évoluer, comme l'atteste à la fois son beau livre Le Sacrifice du matin et les messages retrouvés par Robert Belot. À Allen Dulles il écrivait ainsi en février 1944 : «Le rôle unique qu'a joué le général de Gaulle lui a conféré non seulement dans nos cœurs, mais aussi dans nos esprits, une place qui est assez comparable à celle qu'occupait le roi de France dans l'esprit de ses sujets aux heures les plus fécondes de la monarchie. (…) Qui oserait, contre notre volonté passionnée, lui dénier les droits que consacre chaque jour le meilleur sang de France.»


L'OSS, le service auquel appartenait Dulles et que dirigeait le général Donovan, n'avait malheureusement peut-être pas un grand poids politique à Washington et il n'est pas sûr que les recommandations de Bénouville aient été suivies d'effet en haut lieu. Il n'en reste pas moins que rien, sinon une volonté certaine d'indépendance, ne vient à l'appui des accusations portées contre l'ancien camelot du roi par ses détracteurs.


Autre grande figure éclairée par l'ouvrage : le général Davet, qui dirigea la délégation à partir du 6 mai 1943. Compagnon de Mermoz, cet aviateur venait du même horizon politique que Pierre de Bénouville. Comme lui, il avait été maurrassien, mais comme lui aussi il avait compris que le combat contre l'Allemagne nazie primait tout et faisait passer au second plan les préférences idéologiques. Henri Frenay résumera bien sa démarche : « Cet homme est un Français d'une rare valeur morale, qui n'a jamais rien cédé à la politique de collaboration, a résisté dès le premier jour et a couru volontairement de réels dangers pour la vigueur avec laquelle il a défendu publiquement les gaullistes et les communistes incarcérés pour activité anti-allemande. (…) Il est auprès de nos alliés en Suisse ce qu'étaient certains ambassadeurs de France qui, pour être monarchistes, n'en servaient pas moins avec zèle le gouvernement de la République.»


Grâce à Gilbert Karpman, spécialiste de l'histoire de la cryptologie qui a décodé nombre de messages, Robert Belot retrace en détail la vie de la délégation et surtout son activité dans le domaine du renseignement. Le bilan est impressionnant et l'on n'est guère surpris que Dulles ait toujours défendu ses confrères français. Au-delà de cette minutieuse enquête, l'intérêt du livre est de montrer combien la délégation apporta sa pierre à la construction d'une France nouvelle. À cet égard, il faut souligner le rôle fondamental joué par Jean-Marie Soutou qui fut, pour l'organisme établi en Suisse, une sorte d'attaché de presse clandestin. Autodidacte, adepte du personnalisme chrétien, l'homme était exceptionnel. Devenu diplomate après la guerre, il termina sa carrière au secrétariat général du Quai d'Orsay après avoir été l'une des brillantes têtes pensantes du département, l'infatigable pourfendeur de toutes les illusions sur l'Union soviétique. En Suisse, durant les années noires, il rapprocha tous ceux, Français ou étrangers, qui étaient résolus à construire l'Europe à venir sur d'autres principes que ceux qui avaient conduit à la catastrophe de 1940.


Les enjeux de cette « affaire suisse » jusqu'à présent mal connue ou déformée, dépassaient, on le voit, la simple collecte d'informations ou l'aide aux combattants de l'ombre.

Un nouvel éclairage sur «l'affaire suisse»

Éric Roussel
26/02/2009 | Le Figaro Littéraire




Commenter cet article