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Nestor Pirotte a été le premier tueur en série belge. Son parcours, jalonné de sept meurtres, illustre la faillite d'un système judiciaire trop permissif. Hâbleur et incroyablement persuasif, le bandit qui veut se croire membre de la noblesse tue à chaque fois qu'il est libéré de prison.

Une vague croix de bois plantée au-dessus d'un petit tas de terre : pas de stèle, pas un nom, rien, sinon quelques cailloux. La tombe de Nestor Pirotte, au cimetière de Ham-sur-Heure, est anonyme. Les membres de sa famille, mortifiés de honte, ont tous quitté la région. Ses crimes  ont donné la chair de poule à toute la Belgique pendant de longues années. Nestor Pirotte, premier tueur en série qu'a connu le plat pays, figure criminelle honnie, que seul le pédophile Marc Dutroux a supplanté dans la mémoire collective belge, a mis cruellement à nu les failles du système judiciaire.


L'incroyable force de Nestor Pirotte, c'est avant tout sa verve et son imagination. Fils de bûcheron, Nestor parle comme un livre. Son vocabulaire et sa tenue sont ceux de la haute société. Il en jouera jusqu'à la fin de ses jours.

Même après quarante ans d'emprisonnement, sa superbe frappe encore ceux qui le rencontrent.


Quand Nestor Pirotte vient au monde, en 1933, son père, Léon, est garde-chasse, comme son propre père.

Comme lui, il occupe la maison du «portier» à l'entrée du vaste domaine du château de Beau Chêne. Nestor est le deuxième enfant de la famille. Il sera le seul garçon. Autant le paternel est fruste, autant sa mère, couturière, est connue dans le pays pour sa beauté. Florence Delvaux porte d'élégantes robes de sa confection et adule son fils unique qui, très tôt, se vante d'être l'enfant du châtelain voisin. Sa mère ne dément pas.


Les trois psychiatres qui l'expertiseront, après son septième crime de sang, écriront dans son dossier, archivé à Nivelles, que Nestor Pirotte «ne peut s'identifier à ce père besogneux» et «ne peut échapper au désir de sa mère (…) qui a transféré sa propre insatisfaction sur son enfant».


Bâtard ou non, le petit Nestor joue dans les bois avec les enfants du château et intègre les codes de la noblesse belge. En même temps, grandit en lui une insatiable soif de reconnaissance, de puissance et d'argent.


Ses premières débauches datent du service militaire. Le jeune homme se met à boire et séduit ses premières conquêtes avec son baratin sur ses prétendues origines aristocratiques.


C'est là que la mécanique s'enclenche. Nestor Pirotte ne se contente pas de quelques vantardises, il veut le standing qui sied au monde qu'il s'est inventé. Pour acquérir sa première Vespa, qui lui permettra d'écumer dignement les bals de la région, il fait les poches de ses camarades, détourne la caisse du mess.


Première condamnation : trois mois de prison avec sursis. Il a 20 ans.


Sa carrière de criminel n'en est alors qu'à ses balbutiements.


Il va très vite lui donner un grand coup d'accélérateur.


Le scénario de son premier assassinat reste toutefois extrêmement sommaire. La nuit du 20 au 21 avril 1954, muni d'une barre de fer, le jeune homme avide d'argent se poste derrière l'étable de l'une de ses grands-tantes, dont il vient d'apprendre qu'elle a vendu ses bêtes. Dès que la fermière apparaît, il lui fracasse la tête. Mais il a beau fouiller toute la maison, il ne met pas la main sur le magot. En bonne fermière, Celina Debonny avait déjà acheté un nouveau cheptel. 642 francs belges (environs 15 euros), ramassés sur la cheminée, c'est là la maigre recette de ce premier crime barbare.


Le lendemain, les voisins buttent sur le corps de la fermière étalé dans un bain de sang, la tête en bouillie. Les poules picorent des bouts de cervelle éparpillés au sol.


Nestor Pirotte le savait pourtant bien : le garde champêtre l'avait surpris, plusieurs jours auparavant, épiant depuis les fourrés les faits et gestes de sa tante. L'homme l'avait même prévenu : «Nestor, on t'accusera si quelques méfaits se produisent dans la région…»


Pirotte a 21 ans lorsqu'il est arrêté.


Dans la salle de la cour militaire, où il est jugé, son père s'effondre, en larmes. Florence Delvaux, sa mère, reste «froide et hautaine», racontera plus tard le garde de Septon, ajoutant : «Elle était habillée comme une duchesse se rendant à une soirée de gala.»


Nestor Pirotte est condamné en octobre 1955 à la peine de mort, qui existe alors encore dans les textes belges, mais est systématiquement transformée en prison à perpétuité.


Il décide alors de se faire passer pour malade mental. Il se vante de pratiques sexuelles déviantes, avale des barbituriques. En vain : le psychiatre décèle chez lui la manipulation. Mais son comportement névrotique, ses crises d'hystérie à répétition finissent par s'avérer payants : en 1957, il est transféré dans un établissement de soins psychiatriques spécialisé, baptisé en Belgique «établissement de défense sociale».

Bâti à Tournai, près de la frontière française, cet hôpital pour malades dangereux, Les Marronniers, est aujourd'hui encore régulièrement visité par les parlementaires ou magistrats français qui étudient le projet de «centre de rétention de sûreté» actuellement en cours de construction à Fresnes.


C'est à ce moment que la personnalité de Nestor Pirotte prend tout son essor. Comédien, affabulateur, Pirotte est un conteur hors pair. Il hypnotise pour ainsi dire ses interlocuteurs, qui boivent littéralement ses paroles.

«Imaginez, raconte Christian Baeyens, magistrat qui a suivi son parcours, qu'il est même parvenu à mystifier un directeur de prison, qui est pourtant censé connaître ce genre de personnage…»


À force de persuasion, Nestor Pirotte obtient une libération conditionnelle, après quatorze ans d'enfermement.

Las. Ses démons le mènent directement vers la récidive. Libre, Nestor Pirotte se veut riche. D'ailleurs, il n'est plus Nestor Pirotte : il est un grand aristocrate baptisé comte de Meeûs, de Larivoisière, de Leidekerque…


C'est le comte de Ribeaucourt qui prend rendez-vous, le 14 mai 1968, avec le patron de l'agence de la banque BBL à Genval, au prétexte de négocier discrètement un prêt important. Il tire à bout portant avant de s'enfuir, cette fois, avec un beau butin.


Il n'a eu que le temps de s'offrir une luxueuse montre en or avant d'être arrêté et écroué, quelques jours plus tard.


Mais onze ans plus tard, il obtient encore une libération conditionnelle. Il a miraculeusement convaincu l'administration…


Il investit immédiatement dans une voiture de luxe, se lance dans de multiples commerces douteux, séduit les filles qu'il abreuve de ses mensonges habituels. Quelques mois plus tard, ses finances sont à sec. Il acquiert un calibre 38 et invente une histoire de lingots d'or, avec laquelle il appâte un couple de sa connaissance. Contre 3 millions de francs belges, il aurait abattu froidement les candidats à l'achat de cet or imaginaire, son ancienne maîtresse y compris, ainsi que leur jeune émissaire. Ce soir-là, même le chien a été a été liquidé.


Tous les témoins étant morts, la justice estime les charges insuffisantes pour une condamnation. Toutefois, le parquet décide de révoquer sa conditionnelle… et Nestor Pirotte est de nouveau interné.


Mais il connaît les lieux : une simple corde lancée par-dessus le mur une nuit d'août 1981 suffit à lui rendre la liberté. «Comme ce cousin m'a toujours ressemblé !», fait-il mine de s'exclamer devant sa logeuse lorsque son portrait est diffusé à la télévision. Naïvement, celle-ci l'aide à teindre ses cheveux en roux et à se faire une permanente «crollée» (bouclée, selon une expression belge).


C'est donc un rouquin noble, forcément qui va opérer une dernière fois. Il s'appelle le comte de Meeûs d'Argenteuil, veut vendre le mobilier de son château pour aider sa vieille mère malade. Comme toujours, son bagout et son apparence séduisent un antiquaire, qui prendra le risque insensé de le suivre à travers bois, sur le chemin d'un hypothétique château. L'antiquaire n'a toutefois pas emmené avec lui la somme promise. Furieux, Pirotte l'abat d'une balle dans la poitrine.


Dans la police belge, on commence à connaître ses méthodes. Il est identifié et arrêté. «Jamais il n'a avoué aucun de ses crimes, raconte le commissaire Noël qui a participé à son interpellation. Son imagination n'a pas de bornes.»


Une fois encore, les experts concluent à la maladie mentale. Mais la justice décide là de passer outre. Pour la deuxième fois, il est condamné à perpétuité. Malgré plusieurs tentatives d'évasion, il est mort le 29 juillet 2000, sous les verrous. Il n'a alors reçu aucune visite de sa famille depuis 1980. Le jour de son enterrement, seule une femme de Somme-Leuze, qu'il avait connue dans sa jeunesse, suivait son cercueil.

Fils d'un garde-chasse de châtelain, Nestor Pirotte fera siens les codes de la riche aristocratie qu'il fréquente enfant. Adulte, il s'emploie à obtenir cette opulence qui le fascine. S'attribuant des origines nobles, il se fait voleur avant de devenir tueur en série. Condamné à mort en 1955, interné psychiatrique, élargi, récidiviste puis évadé, il retourne en prison en 1981 après un ultime meurtre. À sa mort, en 2000, ce criminel honni par tout un pays sera enterré dans l'anonymat. Crédits photo : AFP

Nestor Pirotte, le faux aristocrate

Laurence de Charette
15/08/2008  - Le Figaro

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