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http://www.images-chapitre.com/ima0/original/038/936038_5117777.jpgTemps d’héroïsme et de sacrifice des combattants, la Grande Guerre est aussi l’occasion pour d’autres citoyens de s’enrichir ou de se soustraire à leur devoir patriotique. Deux livres récents se penchent sur la place des profiteurs et des embusqués dans l’imaginaire social du temps de guerre et sur la répression de ces pratiques jugées scandaleuses.

 

Recensés : François Bouloc, Les Profiteurs de guerre 1914-1918, Bruxelles, Complexe, 2008 ; Charles Ridel, Les Embusqués, préface de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Armand Colin, 2007.


En 1994, les commémorations du quatre-vingtième anniversaire de l’entrée de la France dans le premier conflit mondial consacrent l’heure du consentement. Dans un petit ouvrage issu d’un cahier spécial du journal Le Monde [1], un collectif d’historiens français et étrangers formule l’hypothèse centrale autour de laquelle l’histoire de la Première Guerre mondiale s’est déployée depuis lors. Le sentiment patriotique fournit la clef d’explication de l’exceptionnelle ténacité du soldat de 1914. La « culture de guerre », c’est-à-dire l’ensemble des représentations du conflit et de l’ennemi véhiculées par les Français, est la « matrice » et non la conséquence de cette radicalité [2]. Seule une minorité d’individus parvient à ne pas se conformer à l’ordre moral du temps de guerre. Pour l’immense majorité des Français, la guerre est une expérience de « tension collective de type eschatologique » [3].


Octobre 2008 : la France s’apprête à commémorer la victoire de 1918. Le même journal publie un hors série qui semble cette fois sonner l’heure des refus. La résignation, la contrainte et la solidarité des combattants deviennent les causes de l’exceptionnelle résistance française au choc de la guerre totale.


Entre ces deux temps forts de la mémoire du conflit, un large débat s’est développé. Bien que chacun se défende d’y appartenir, souvent à juste titre, une série de publications dans des journaux et des revues à grand tirage a figé les positions des historiens en deux « écoles » antagonistes du « consentement » et de la « contrainte ». Le déferlement éditorial des dernières semaines ne correspond pourtant pas à ce portrait manichéen. Il témoigne au contraire d’évolutions significatives du champ historiographique de la Grande Guerre. Les polémiques ont porté leurs fruits : elles ont contraint chacun à un effort de définition et d’investigation érudite. L’heure des refus ne sonne pas le succès d’une « école » contre une autre, mais correspond à un renouvellement de l’histoire non seulement des marges, mais des modalités mêmes du « tenir ».


Les signes d’une convergence et d’une volonté de dépasser la querelle sémantique qui divise ce champ historiographique se sont multipliés depuis plusieurs années. Certains historiens, comme François Cochet, ont proposé une lecture intermédiaire, « entre consentement et contrainte » [4]. Cette position médiane a rencontré le désir d’un retour à une érudition positive et critique. Le dernier livre de Rémy Cazals et André Loez, Dans les tranchées de 1914-18 [5], poursuit ainsi un lent travail d’investigation, nourri par un nombre croissant de témoignages. Au travers d’une description précise de la « vie quotidienne » des soldats du front, il permet de documenter un large éventail de pratiques, qui s’étend de la fraternisation avec l’ennemi jusqu’à l’embusquage.


Ce retour des refus a incliné les historiens du consentement à repenser la définition de ce terme. Dans un récent essai, Christophe Prochasson propose ainsi de rassembler sous celui-ci « la gamme complexe de comportements s’étendant de l’acceptation pleine et entière au refus intime » [6]. Stéphane Audoin-Rouzeau, dans sa préface au livre de Charles Ridel, souligne pour sa part la « flexibilité » nouvelle du « modèle de la culture de guerre » envers l’« authentique refus » que constituerait l’embusquage [7]. À l’insistance sur les postures d’adhésion enthousiaste à la « guerre contre le militarisme », se substitue progressivement l’étude des formes de soustraction au devoir et de négociation du sacrifice de soi présupposé par la conscription.


Ces pratiques d’évitement et de refus constituent un enjeu essentiel pour la République en guerre. Ainsi que le constatait le ministre socialiste belge Louis de Brouckère en décembre 1916, « si la forme républicaine [du gouvernement] est placée au-dessus de toute contestation », c’est « l’esprit républicain » qui est froissé par le favoritisme, la censure et la puissance nouvelle du pouvoir exécutif [8]. Cette tension se trouve au cœur de deux livres récents, Les Embusqués de Charles Ridel [9], et Les Profiteurs de guerre de François Bouloc [10].

L'intégralité de cet article est disponible en cliquant sur le lien ci-dessous
http://www.laviedesidees.fr/La-guerre-des-profiteurs-et-des.html



Présentation de l'éditeur en 2008


" Hélas ! Il y a un vaste front où l'on acquiert rapidement des fortunes trop colossales pour être honnêtes, et un autre où on se fait casser la gueule pour cinq sous " : les combattants de la Grande Guerre, tous pays confondus, émettent à foison de telles invectives. Ainsi s'installe une catégorie à la fois bien déterminée et insaisissable, les profiteurs de guerre, plaie ouverte dans le consensus censément à l'œuvre dans les sociétés en guerre. De toutes parts, les prises à partie féroces, désespérées, peignent un noir tableau, celui de masses citoyennes en proie à des souffrances prolongées rendues plus aiguës par l'idée que dans le même temps, d'autres (patrons, commerçants, financiers) s'enrichissent et mènent la belle vie. Ce livre propose une exploration et une interprétation de ce phénomène d'opinion, à travers les écrits combattants, la presse, mais aussi les lettres de délation reçues par les pouvoirs publics. Face à une telle mise en cause, le monde patronal est contraint de produire un contre-discours fondé sur son inscription patriotique dans l'effort de guerre. Deux visions résolument antagonistes de la France en tant que société capitaliste libérale en guerre se trouvent donc dressées l'une contre l'autre, formant un vrai problème historique. Cet ouvrage entend établir, à travers les archives de l'impôt sur les bénéfices de guerre créé en 1916, une typologie des enrichissements en 1914-1918 en même temps qu'une anthropologie culturelle du patronat. Il place ainsi dans un vis-à-vis sans concessions les conditions et les attentes du " peuple " d'une part, des élites économiques et politiques d'autre part. Il montre que le patriotisme verbal de ces dernières ne se reflète guère dans le concret des affaires, tandis que la rancœur et la critique acerbe du premier s'accompagnent des mille maux réellement vécus face à l'ennemi, des difficultés quotidiennes et du deuil. Enfin, le constat tiré des grandes inégalités de traitement opérées par le régime républicain entre les catégories sociales durant la guerre pointe les finalités ambiguës de la démocratie libérale. Cet essai d'histoire propose la première étude sur les profiteurs de guerre, et s'empare ainsi d'un objet d'histoire fortement polémique, avec le souci de n'en minorer ni les excès ni la part de réalité.

Biographie de l'auteur

François Bouloc est docteur en histoire contemporaine, membre du Collectif international et de recherche 1914-1918 (www.crid1418.org). Il a publié divers articles sur le premier conflit mondial et a notamment collaboré à l'ouvrage collectif Le Chemin des dames. De l'événement à la mémoire, dirigé par Nicolas Offenstadt (Stock, 2004). Il enseigne actuellement à l'ITEP de Grèzes (Aveyron)

Broché: 385 pages
Editeur : Editions Complexe (25 septembre 2008)
Langue : Français
ISBN-10: 2804801527
ISBN-13: 978-2804801526

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