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Le châle jaune des prostituées au XIXe siècle

L'histoire de la prostitution est marquée par une multiplicité d'édits qui n'imposent pas seulement des peines, mais aussi le port de signes distinctifs, tels que des accessoires ou des couleurs. Parmi ces couleurs, l'une revient régulièrement, de l'Antiquité aux représentations des artistes – peintres ou écrivains – du XIXe siècle : le jaune. Mais si, à certaines époques, les prostituées furent tenues de porter cette couleur, le jaune n'est pas pour autant devenu leur signe distinctif, comme ce fut le cas pour les juifs. Depuis le quatrième Concile de Latran en 1215 jusqu'aux lois nazies, la couleur jaune a fini par se confondre avec la judéité. En revanche, pour les filles publiques, le jaune n'a franchi la frontière du XIXe siècle que dans les représentations artistiques. Est-ce dû au fait que, dans la législation des prostituées, le jaune fut parfois en concurrence avec d'autres couleurs, notamment le rouge, ou est-ce lié à la pudibonderie d'un siècle, le XIXe, qui refuse de mettre en lumière – et le jaune est aussi symbole du soleil – ce qui pour lui connote le sexe ?


Car la prostituée est un problème pour le siècle du triomphe de la bourgeoisie. Cette femme représente le vice, le vice ambulant. Elle véhicule le mal, en général, et la syphilis, en particulier. Image de la paresse, de l'embonpoint, de l'alcoolisme et même du tribadisme, image de la lascivité, de la débauche, du désordre, la prostituée, aux yeux de cette société, représente un danger, comme en témoigne le tableau de Degas intitulé La Fête de la patronne. Datée de 1876, et exposée au musée Picasso à Paris, cette toile est une représentation-charge des filles des maisons de tolérance. Avachies, vautrées, difformes, elles forment une masse autour de la taulière, seul personnage habillé de la scène. Le pastel jaune du mur du fond est criard ; la couleur, au lieu de distinguer les corps des filles, renforce l'effet caricatural de forme grotesque et presque inquiétante. Le heurt des couleurs primaires – le jaune du mur du fond, le bleu des bas, seul vêtement des filles, et le rouge de la moquette – fait violence et la présence en noir de la patronne au centre du tableau fait contraste avec les corps blancs des six filles dénudées qui l'entourent et envahissent l'espace de la toile...

 


Le châle jaune des prostituées au XIXe siècle
 
http://www.fabula.org/colloques/document939.php





Le " système français " mis en place au lendemain de la Révolution tend à marginaliser la fille publique et à l'enfermer dans une série de lieux clos (maison de tolérance conçue comme un simple égout séminal, hôpital, prison, établissement de relèvement), invisibles de l'extérieur mais totalement transparents au regard policier.

Il se révélera vite n'être qu'une utopie. Dès la fin du Second Empire, le déclin du bordel, l'émergence de nouvelles conduites prostitutionnelles reflètent le recul de la misère sexuelle masculine au sein du prolétariat urbain, et l'embourgeoisement d'une clientèle qui, désormais, recherche aussi, avec les filles de noce, l'illusion de la séduction. L'essor de la maison de rendez-vous, l'attrait exercé par l'adultère vénal et la quête d'une intimité calquée sur le modèle conjugal témoignent, par la suite, de cette mutation des formes du désir.

Les filles de noce

Auteur : Alain Corbin

  • Date de parution : 17/06/1999
  • ISBN : 9782080811189
  • Editeur : Flammarion
  • Collection : CHAMPS

 

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