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Eric Fougère poursuit ici, avec rigueur, une longue enquête sur l'incarcération insulaire dont l'essor va de pair, comme il le souligne dans son introduction, avec l'achèvement des découvertes géographiques d'une part, avec la popularisation des rêveries utopisantes d'autre part. Ces mouvements parallèles, entre lesquels s'établit comme une compensation, doivent impérativement rester en mémoire à notre époque où l'île est perçue majoritairement comme lieu de loisir par excellence — ultime (?) avatar, banalisé, dénaturé, de l'île heureuse des philosophes et des poètes.

 

Pour apprécier la portée de cet écart, il faut lire les pages consacrées au débat qui, au milieu du XIXe siècle, s'est engagé sur la vocation carcérale de Nuku Hiva, l'une des îles Marquises : « la peine de mort venant d'être abolie pour crime politique, le choix des Marquises et du mode de déportation applicable aux condamnés constituent la matière [d'un] projet de loi déposé le 12 novembre 1849 » (p. 101). Le projet suscite des réactions d'une étonnante vigueur ; celle de Victor Hugo par exemple : « On combine le climat, l'exil et la prison : le climat donne sa malignité, l'exil son accablement, la prison son désespoir ; au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacée ? […] Quittez ces précautions de paroles […] cette phraséologie hypocrite […] dites avec nous : la peine de mort est rétablie » (discours à la Chambre du 5 avril 1850, cité p. 103). Qu'on y pense : c'est dans une île du même archipel qu'un demi siècle plus tard Gauguin fixera son ultime résidence, imposant durablement à l'imaginaire occidental l'image d'un Eden accessible !

 

Des îles du Salut à la Nouvelle-Calédonie, de la Corse à Madagascar, l'enquête d'Eric Fougère traque et oppose rêve et réalité, représentations et expériences ; il s'en dégage, au-delà d'une argumentation solidement étayée sur une riche profusion de documents souvent inédits, le sentiment d'une absolue perversion de la réalité insulaire, d'un déni d'existence infligé aux populations autochtones et d'une radicale inversion des valeurs auxquelles ils sont attachés ; l'île, lieu de l'ouverture, est durablement érigée en symbole de l'enfermement  : « L'île hésite entre deux représentations : la césure et la soudure, comme si, du mouvement des vagues à l'arrêt des côtes, un tel espace était fait pour n'exister en propre que sous une forme autre » (p. 206).

 

ERIC FOUGÈRE : Le récit de voyage, un moment ralenti par les guerres révolutionnaires et impériales, élargit l'espace en deux directions, coloniales et savantes. Les voyageurs, en même temps qu'ils rapportent à leur pays des « possessions », ramènent aussi des modèles. Celui de Botany Bay, colonie britannique en Nouvelles-Galles du Sud, est à l'origine du tournant qui fait se rencontrer la géographie coloniale et l'histoire sociale. Les colonies seront pénitentiaires. La colonisation sera pénale.

 

Le roman d'île déserte attire notre attention sur la complicité d'un espace insulaire et d'une idéologie disciplinaire. Un naufragé, puni pour ses fautes et prisonnier d'une île, redonne un sens à sa vie coupable et solitaire à condition de se repentir et de coloniser. […]

 

L'utopie permet de distinguer l'espace propre d'une île (ou si l'on veut son objet géographique) et le propre de son espace (en d'autres termes un signe idéologique). C'est de l'utopie que se dégage un imaginaire insulaire. Désir, idée, mythe en sont les trois composantes. Elles correspondent à trois types idéaux : l'île heureuse, l'île expérimentale, l'île allégorique.

 

Ce bref aperçu de l'imaginaire insulaire a l'intérêt, si c'en est un, de fonder l'analyse à partir d'un objet constitué par sa définition, mais a précisément l'inconvénient de sacrifier le phénomène (en l'occurence insulaire) à son objet d'étude (exclusivement littéraire). En posant un modèle, où l'île est à la fois sa source et son reflet, nous négligeons de faire une place à ses possibilités de réalisation dans l'histoire, et non plus seulement dans le discours. Sous quelles conditions l'île pensée devient-elle l'île vécue ? […]

 

On est obligé de constater à quel point les représentations de l'île ayant cours à l'âge classique sont décalées par rapport à la réalité coloniale et sociale. Elles jouent sur une compensation (compensation du cannibalisme océanien, de la violence européenne, des revers en terres conquises ...) plutôt, ce qui n'est pas pour étonner, que sur une reproduction pure et simple. Les représentations ne sont pas des copies du monde. Elles en sont la réplique. Sur le terrain, l'espace insulaire est militaro-carcéral. C'est l'île forteresse ou prison (château d'If, Sainte-Marguerite, château du Taureau …) qui prédomine à l'intérieur d'un appareil étatique, et non l'île en tant que refuge imaginaire.

 

[…]

 

Introduction, pp. 8-9

Île-prison, bagne et déportation

http://jacbayle.club.fr/livres/ile_prison/E_Fougere_3.html


Île-prison, bagne et déportation / Eric Fougère
. - Paris : L'Harmattan, 2002. - 248 p. : ill. 24 cm. - ISBN 2-7475-3552-5

 

Bagnes coloniaux (57)

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