Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Au début du mois d'octobre 1704, au terme d'une querelle avec Thomas Stradling capitaine du Cinque Ports, Alexander Selkirk est abandonné sur une île de l'archipel Juan Fernandez à quelques centaines de milles au large de Valparaiso. Quatre ans et quatre mois plus tard, la Dutchess — capitaine Woodes Rogers, second Edward Cooke — fait escale sur l'île et recueille Selkirk ; Rogers, Cooke et Selkirk sont de retour à Londres en octobre 1711.

 

Aussitôt débarqués, le capitaine de la Dutchess et son second s'empressent de rédiger, chacun de son bord, une relation du voyage et des principaux évènements qui en ont marqué le cours ; tous deux mentionnent l'aventure de Selkirk. C'est le récit d'Edward Cooke qui paraît le premier, suivi de peu par celui de Woodes Rogers. Plus tard, Selkirk se confie à un politicien et chroniqueur, Richard Steele, qui à son tour fera paraître dans une publication périodique qu'il venait de créer une brève relation de la retraite insulaire du marin.

 

En 1719 Daniel Defoe, qui fréquentait le milieu où gravitaient Selkirk et les autres protagonistes de son aventure, fait paraître « Robinson Crusoe », tenu pour le premier roman en langue anglaise ; il y décrit le séjour d'un marin abandonné sur une île déserte de l'Atlantique, près de l'embouchure de l'Orénoque.

 

Diana Souhami tente de dégager, de ces versions souvent divergentes, la trame initiale ; l'épisode central — insulaire — des mésaventures de Selkirk s'y inscrit dans le flux chaotique de la vie d'un mauvais garçon qui, après avoir quitté le toit familial, fraye sa voie dans un monde maritime où guerre de course et piraterie se confondent. Dans les récits de l'époque la réclusion insulaire est explicitement présentée comme une sanction de la providence 1. Pour Cooke, Rogers et Steele, l'île exerce un effet rédempteur sur celui qu'elle retient prisonnier. La leçon qui se dégage du roman de Daniel Defoe est plus nuancée ; le commentaire qu'en donne Diana Souhami désigne une voie qui mène à Jean-Jacques Rousseau : « [Robinson] se fit la réflexion, comme Selkirk, qu'il était plus heureux isolé que dans le monde " vicieux, maudit, abominable qu'il avait connu auparavant " » 2.

 

Tout en revendiquant l'objectivité d'un récit basé, dans la mesure du possible, sur des faits avérés et sur de fréquents emprunts aux archives de l'époque, Diana Souhami ajoute une strate supplémentaire aux gloses et commentaires interprétatifs qui ont précédé son entreprise ; deux motifs y sont clairement développés : l'île dispose d'une véritable personnalité, tour à tour hostile et accueillante envers Selkirk ; elle est le lieu d'une utopie à portée de main, ou de rêve ... Le livre se referme sur une brève évocation du présent de Juan Fernandez, en proie aux mirages du tourisme ; des deux îles qui constituent l'archipel, Más à Tierra où a séjourné Selkirk a été rebaptisée Robinson Crusoe et Más à Fuera où il n'a jamais pris pied a été rebaptisée ... Alexander Selkirk.

 

 

Aux premières pages de « Robinson Crusoe », la prophétie du père : « Ce garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison ; mais, s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait jamais été » fait écho au tardif repentir d'Ulysse dans la « Divine Comédie » : « ni la douceur de mon enfant, ni la piété / pour mon vieux père, ni l'amour dû / qui devait faire la joie de Pénélope / ne purent vaincre en moi l'ardeur / que j'eus à devenir expert du monde / et des vices des hommes, et de leur valeur ; / mais je me mis par la haute mer ouverte, / seul avec un navire ... » (L'Enfer, Chant XXVI, v. 94-101).

p. 202

 

EXTRAIT / Selkirk n'ignorait pas l'ironie de son destin. Il avait traversé le monde en quête de fortune et se retrouvait, au bout du compte, plus démuni encore que quand il était parti. Il était abandonné sur une île déserte, sans le sou, et ressemblait à une chèvre.

 

Son seul trésor était l'île. La seule musique qu'il entendait était le vent dans les montagnes, la mer, les bruits des créatures qui s'intéressaient les unes aux autres mais qui n'avaient que faire de lui. L'île imposait un ennui terrible. Il désirait ardemment la quitter. Elle signifiait la mort de toute ambition. Elle le mettait à l'épreuve jusqu'aux limites du supportable. Pourtant, la nécessité de lui survivre le rendit plus fort.

 

Il avait des moments de colère, lorsque les chèvres lui échappaient, lorsque le feu fumait et qu'il ne parvenait pas à en tirer des flammes ; et aussi des moments de satisfaction, quand les navets germaient et que les prunes poussaient en abondance. Il se reposait dans la clairière où il vivait, après avoir pêché et chassé, alimenté le feu, nourri les chats, trait les chèvres, accompli tout ce qu'il fallait pour rester en vie.

 

Cependant, ce ne fut ni la frustration ni la gratification de ses talents pratiques qui l'imprégnèrent et changèrent sa compréhension des choses, ni même les vues panoramiques qu'offrait l'île, son océan turquoise, son rose horizon, ses teintes et ses nuances ; c'était plutôt la manière qu'avait l'île de défaire, de nourrir, d'abriter tout ce qui la visitait, et de dispenser la mort. Parfois, il était écrasé par l'intensité de ce lieu, sans que cela ne fût le fait de ses incantations, de la peur ou du danger. C'était plutôt l'étendue des montagnes, l'omniprésence de la forêt, comme si l'île s'était emparée de lui, de ses secrets, de son existence primaire, l'avait associé à ses rythmes et l'avait élevé, le temps d'un instant, au-dessus de sa condition. Dans son âme de pirate, il savait qu'il mourrait là, qu'on vînt ou non le sauver.

 

pp. 111-112

 

 

COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE

 

« Selkirk's island », London : Weidenfeld & Nicolson, 2001 ; Phoenix, 2002

Edward Cooke, « A voyage to the South Sea and round the world in the years 1708, 1709, 1710, and 1711 », Londres : B. Lintot & R. Gosling, 1712 ; Amsterdam : Nico Israel (Bibliotheca australiana, 51-52), 1969

Woodes Rogers, « A cruising voyage round the world, first to the South Seas, thence to the East-Indies, and homeward by the Cape of Good Hope, begun in 1708, and finished in 1711 », Londres : A. Bell & B. Lintot, 1712 ; « Voyage autour du monde, commencé en 1708 et fini en 1711 », Amsterdam : Vve de P. Marret, 1716

Richard Steele, « Alexander Selkirk », The Englishman, n° 26, December 3, 1713

Daniel Defoe, « The life and strange surprizing adventures of Robinson Crusoe, of York, mariner », Londres : W. Taylor, 1719 

Les folles aventures du vrai Robinson Crusoé
http://jacbayle.club.fr/livres/ile_prison/Souhami.html



 Les folles aventures du vrai Robinson Crusoé / Diana Souhami ; traduit de l'anglais par Mélanie Marx ; préface de Michel Le Bris ; supervision et postface de Sylvère Monod. - Paris : Autrement, 2006. - 236 p. : ill. ; 21 cm. - (Passions complices). ISBN 2-7467-0812-4

 

Commenter cet article