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FRANCE - Accusé d'être un déserteur et un traître à sa patrie durant la guerre de 14-18, le socialiste Roger Salengro, ministre de l'Intérieur du Front populaire, fut ébranlé par une campagne de presse infamante au point de se suicider.

 

1936: Fronts populaires en Espagne et en France; remilitarisation de la Rhénanie par l'Allemagne nazie; apogée des totalitarismes et faiblesse des démocraties; guerre civile d'Espagne... Si le choc des idéologies caractérise les années trente, la presse a reflété les passions et les haines politiques, notamment en France où l'invective, l'injure et la calomnie ont mené à de réelles extrémités. Né en 1890 dans la petite bourgeoisie lilloise, Roger Henri Charles Salengro passe son enfance à Dunkerque avant de s'inscrire à la faculté des Lettres de Lille et d'adhérer à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), l'ancêtre du Parti socialiste français, en 1909. Socialiste de tendance collectiviste (il admire Jules Guesde, un célèbre théoricien porté sur l'action), cet intellectuel fonde un groupe d'étudiants utopistes et milite auprès des cheminots en grève en 1910, l'année où il épouse Léonie Venant, une modeste ouvrière.

 

Incorporé au 33e régiment d'infanterie d'Arras en 1912, sa hiérarchie le considère comme un agitateur et l'inscrit au Carnet B, une fameuse liste rouge. Son commandant, un certain Philippe Pétain, le lui rappelle clairement. Salengro n'en reste pas moins un antimilitariste et manifeste contre l'allongement du service militaire à trois ans durant une permission. Lors du déclenchement de la Grande guerre, en août 1914, il répond à l'appel en tant que volontaire «pour la délivrance de notre pays envahi et pour détruire le militarisme prussien». Mais, politiquement suspect, on l'incarcère. Libéré sur l'intervention de Delory, son mentor socialiste, il est nommé agent de liaison et participe aux combats dans l'Artois et la Champagne.

 

Salengro retourne à Lille

 

Le 7 octobre 1915, l'intrépide Nordiste apprend que le sergent Demailly, un de ses amis, a été tué la veille. Il décide d'aller chercher son corps derrière les lignes allemandes par fidélité à une promesse. Son chef de section l'y autorise sous l'oeil admiratif de ses camarades. Mais il ne revient pas. Tué? Disparu? Déserté?

 

Prisonnier de guerre, il transite par divers camps avant d'être condamné par un Conseil de guerre à deux ans d'internement en Prusse-Orientale pour avoir refusé de travailler au service de la machine de guerre allemande. Cette captivité éprouvante atteint durablement sa santé au point qu'il ne pèse que 42 kilos à sa libération, en 1918, après un séjour médical en Suisse.

 

De retour à Lille, il est élu conseiller municipal et met toute son énergie à reconstruire son parti en tant que secrétaire administratif de la section nord de la SFIO. Mais, pour avoir refusé d'adhérer à la IIIe Internationale, ce démocrate est attaqué par les communistes nordistes qui lancent une rumeur qui fera florès seize ans plus tard: sans apporter de preuves, «Roger-la-Honte» n'aurait pas eu une conduite irréprochable durant la guerre...

 

Delory décédé, Salengro reprend le flambeau et devient maire de Lille à 35 ans. Réélu en 1929 et 1935, il est également député national en 1928, 1932 et 1936. Suite aux élections d'avril et mai 1936 qui portent le Front populaire – un regroupement des forces de gauche (radicaux, socialistes et communistes) – au pouvoir, Léon Blum, le chef du nouveau gouvernement, nomme ce ténor de la SFIO ministre de l'Intérieur. Salengro contient les grèves du printemps et modère les forces sociales antagonistes en présence; il est un des artisans des accords de Matignon qui instaurent les grandes lois sociales du 7 juin 1936: semaine de quarante heures, congés payés, augmentations de salaire, reconnaissance du droit syndical dans l'entreprise et pratique des conventions collectives.

 

Ainsi, il devient un des hommes à abattre pour la droite et, plus encore, pour l'extrême droite: dans une atmosphère haineuse et revancharde, le patronat craint la classe ouvrière, certains dénoncent le «péril rouge» et l'antisémitisme se banalise (Léon Blum, bien que laïc, était de confession juive et cristallisait les animosités).

 

Le 14 juillet 1936, un billet non signé dans l'Action française commence donc par soulever le «cas Salengro». L'influent quotidien néo-royaliste dirigé par Charles Maurras s'indigne qu'un ministre tricolore s'incline devant la tombe du soldat inconnu. Accusé de désertion en octobre 1915, le ministre de l'Intérieur aurait été condamné à mort mais acquitté à la fin de la guerre grâce à l'intervention d'amis socialistes (ce qui lui vaudra le sobriquet de «Propengros» par Henri Béraud, un acerbe polémiste d'extrême droite)... Une honte dans un pays qui cultive le souvenir des anciens combattants. Et peu importe si aucune preuve n'est apportée. Les auteurs de la diffamation savent bien que les archives judiciaires militaires ne peuvent pas être ouvertes avant un siècle: il veulent simplement harceler puis acculer Salengro et, à travers lui, le gouvernement du Front populaire.

 

Le poison insidieux du soupçon

 

Si l'intéressé commence par répliquer sèchement, ce qui lui accorde un répit durant «le bel été 1936» néanmoins terni par le déclenchement de la guerre civile espagnole le 17 juillet, la campagne de presse repart de plus belle le 21 août. Que ce soit par le biais de députés, surtout Henri Becquart, un puissant industriel nordiste et adversaire direct de Salengro, qui interroge le ministère de la Guerre sur le passé du «cycliste Salengro» (référence méprisante à son rôle d'agent de liaison) tout en diffusant ses conclusions toujours provisoires mais lourdes de sous-entendus. Ou le plus souvent par la presse, surtout d'extrême droite, mais également de la droite classique qui est comme contaminée par le poison insidieux du soupçon.

 

Gringoire, un hebdomadaire politique et littéraire extrémiste qui tire à 600 000 exemplaires, donne un écho étrangement complice aux articles de l'Action française, qui sont d'ailleurs relayés dans d'autres titres. Dans ses colonnes, les dénégations et les explications de Salengro (qui se désespère en croulant sous le travail) sont toujours incomplètes et, par voie de conséquence, suspecte. Une réponse est toujours suivie d'une autre question plus malicieuse et d'une demande de documents officiels. En outre, dès début septembre, des témoignages de soldats issus du régiment de Salengro paraissent à raison d'environ un par semaine, ce qui est loin d'être innocent: tous concourent à dresser le portrait d'un traître et d'un lâche. Au gré de recoupements de versions fallacieuses et de piques assassines, les attaques deviennent de plus en plus personnelles. Finalement, Salengro choisit de ne plus répliquer, puisqu'il reste toujours celui qui «se dérobe, une habitude qu'il a prise depuis 1915», selon une insinuation pernicieuse de Gringoire.

 

Le mal est fait

 

La campagne atteint ses sommets en octobre et en novembre, tandis que la presse de gauche ou modérée ne réagit pas assez vivement et que le gouvernement ne souhaite pas s'immiscer complètement. Le mal est pourtant fait. Afin de la dénouer, l'affaire Salengro, qui est devenue une affaire d'Etat sur laquelle chaque Français a son avis, finit par être portée devant le parlement. Léon Blum nomme une commission spéciale sous l'autorité du général Gamelin le 27 octobre. Le 13 novembre, la Chambre repousse très majoritairement (y compris dans les rangs de la droite modérée) les accusations portées contre le ministre de l'Intérieur, désormais lavé de tout soupçon. Ce dernier fait un discours vibrant qu'il conclut par: «Socialiste? Oui! Mais soldat sans peur et sans reproches!»

 

C'est néanmoins trop tard. Le 17 novembre 1936, Roger Salengro réalise qu'il a 45 ans, cinq mois et dix-huit jours, exactement l'âge de son épouse bien-aimée le jour de sa mort, voilà dix-huit mois. Il a trop enduré et il souffre affreusement. Seul, fatigué et abattu. Il choisit alors de mettre fin à ses jours.


L'émotion nationale est immense. Ses calomniateurs balbutient ou se taisent. Lille organise des obsèques émouvantes suivies par un million de personnes; Blum y fait un de ses plus beaux discours et la France célèbre un socialiste populaire, modeste et têtu, à l'image des héros de cet âge d'or de la gauche. Mais si la haine va un temps baisser dans la presse – notamment grâce à une loi contre la calomnie et la diffamation –, elle se déchaînera à nouveau, et cette fois avec dénonciations de femmes et d'hommes à la clef, durant les années sombres de l'Occupation. I

 

 

LA RUMEUR ASSASSINE

Paru le Mardi 12 Décembre 2006


(Le Courrier, journal suisse indépendant) 

   THIBAUT KAESER*

Un livre


  " Quand Roger Salengro fut élu à la Mairie de Lille, on s'était dit " Il est bien jeune.

 

" Mais sa preuve fut bientôt faite. (. ) Quand je l'appelai, il y aura bientôt six mois, au ministère de l'Intérieur, on se dit:" Il est bien neuf. " Mais quelques jours s'étaient à peine passés que tout le monde saluait mon choix. (. ) Un mouvement aussi puissant que les grandes forces naturelles avait soulevé tous les travailleurs de France. Il se composait à la fois du ressentiment des souffrances passées et de l'immense espoir qu'inspirait l'avenir.

 

Le gouvernement entre les mains duquel le peuple souverain venait de transporter le pouvoir politique avait pour devoir, non pas, certes, d'opposer un barrage brutal à ce courant, d'ailleurs irrésistible, mais de l'aménager, de l'ordonner, de le diriger vers des réalisations positives, et dans ce travail difficile, le poste le plus difficile était celui du ministre de l'Intérieur, spécialement tenu de concilier l'ordre nouveau qui s'élaborait avec l'ordre républicain, avec l'ordre égal, avec l'ordre tout court.

 

Roger Salengro fut pleinement égal à cette tâche presque surhumaine. (. ) Mais il n'a été tué ni par le surmenage, ni par la maladie, ni par le souvenir inapaisé de la femme qu'il avait aimée et qu'il avait perdue. (. ) Il est la victime de l'atroce, de l'infâme calomnie. " Ainsi Léon Blum salua son ami Roger Salengro, militant socialiste infatigable, artisan des accords Matignon en mai 1936, poussé au suicide par L'Action française, Gringoire, Charivari, Je suis partout et autres feuilles de la droite ultra.

 

Christian Blanckaert, avec talent et justesse, brosse ici un portrait en pied de Roger Salengro et démonte l'implacable mécanisme ourdi pour assassiner un des plus grands hommes politiques de la France des années trente.

 

Le spectre de l'anarchie

Un socialiste d'acier

Place Beauvau ? Ce sera Salengro !

Quai de Bourbon - mai 1936

Salengro en première ligne

"Y a d'la joie"

Les mots tuent comme des balles

Une invincible meurtrissure

Suicide d'un ministre

Une émotion considérable

Un sinistre dimanche

Des rêves en commun

Que faire ? Que dire ?

 

Roger Salengro - Chronique d'une calomnie

Christian Blanckaert

Broché -Paru le : 13/05/2004

 

Editeur : Balland (editions)

ISBN : 2-7158-1502-6

 

L'auteur en quelques mots ... Christian Blanckaert est l'auteur des Chemins du luxe (Grasset, 1996) et des Portraits en clair-obscur (Balland, 2003).


Yves Boisset retrace « l'affaire Salengro »
http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-30239699.html

 

L'affaire Salengro

http://www.histoire-en-questions.fr/Barricades%20et%20contestations/frontpopulairesalengro.html

 

« L'Affaire Salengro » : l'autopsie d'un suicide sur France 2

Par Augustin Scalbert | Rue89 | 14/04/2009

http://www.rue89.com/tele89/2009/04/14/laffaire-salengro-lautopsie-dun-suicide-sur-france-2

 


Histoire - Documentaires (90)

 

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