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Henri Allainmat a d'abord été surpris. « Vous savez, c'est très loin tout ça... ». Puis il a demandé quelques jours, pour rassembler les souvenirs d'une aventure littéraire aussi passionnante que risquée : l'écriture de L'épreuve, le bagne de la légion, un ouvrage qui fit sensation, en 1977, lors de sa parution. À travers les témoignages d'anciens légionnaires, dont les « disciplinaires » de ce bagne baptisé « section d'épreuve » et implanté au domaine Saint-Jean de Corte. Notre confrère, à l'époque rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire « Spéciale dernière », a rendu publique une enquête menée pendant deux ans, jusqu'aux abords de la terrible « section ». Répondant pour la première fois à Corse-Matin, Henri Allainmat est revenu, trois décennies plus tard, sur le contexte et les conditions dans lesquelles il a écrit cet ouvrage choc mais aussi controversé. Il l'affirme encore aujourd'hui : « J'ai voulu témoigner d'un enfer ».

 

Pas du tout. Nous sommes en 1975, pour mon journal, je me déplace sur Calvi pour réaliser une interview qui n'a rien à voir avec la légion : celle de Pierre Perret. Le soir, avec mon collègue reporter-photographe, nous sortons prendre un verre. De nombreux légionnaires du 2e REP sont présents dans les bars. Nous sympathisons, la discussion s'engage, et l'un d'eux laisse échapper : « Tu ferais bien de faire quelque chose sur la section d'épreuve ». Ces mots m'interpellent, j'essaie d'en savoir plus, et voilà qu'il se met à me raconter des choses terribles que subissent les légionnaires disciplinaires condamnés à passer du temps dans ce bagne de la légion qui se trouve à Corte. J'étais assez incrédule.

 

- Que décidez-vous à ce moment-là ?

 

De retour à Paris, je commence une enquête sans vraiment penser à la préparation d'un livre. Je voulais simplement faire mon travail de journaliste. Je commence par publier une petite annonce demandant à ceux qui ont connu, d'une manière ou d'une autre, la section d'épreuve de la légion à Corte, de me contacter. Des gens m'ont appelé, d'anciens légionnaires dont Michel Trouvain, Marcel Terrier pour la légion. La terrible expérience de cet ancien disciplinaire a constitué l'essentiel de mon livre dont il est, en quelque sorte, le héros.

 

- Pourquoi lui ?

 

Vous savez, j'ai recueilli, analysé et recoupé de nombreux témoignages. Pour beaucoup, il a été difficile de trier le faux et le vrai, tant certains propos étaient douteux de la part de ceux qui rêvaient de passer pour des victimes. Guidé par la rigueur et la prudence, je me suis aperçu que Michel Trouvain n'était pas comme les autres. Il était brut de décoffrage, s'exprimait comme il le sentait. Quand il disait les choses, je savais qu'il ne mentait pas. Tout ce qu'il m'a raconté m'a cloué sur place, car au-delà des brimades et des supplices infligés, il me disait : « Il y a eu des morts... »

 

" La légion demeure pour moi l'entreprise des héros, mais les héros ont-ils tous les droits ? "

 

- Au-delà du premier contact calvais, qu'a représenté votre enquête en Corse ?

 

Je suis d'abord retourné à Calvi où j'ai rencontré d'autres légionnaires dont un ancien gardien et un ancien disciplinaire de la section d'épreuve. Leurs témoignages ne furent qu'une confirmation. Durant les premiers jours de mon enquête j'ai essayé de ne pas trop me montrer à Corte ; car, si vous connaissez le site de la section d'épreuve, vous comprenez qu'il n'était pas facile de se cacher aux abords. J'ai fini par m'y rendre, seul, équipé d'un Nikon et d'un gros objectif. Caché dans le maquis sur une grande butte qui dominait la section, j'ai pris plusieurs dizaines de photos qui n'étaient que l'illustration des témoignages que je détenais déjà.

 

- Qu'avez-vous vu ce jour-là ?

 

D'abord des gens courir tout le temps. Les disciplinaires, crânes rasés, pendant que les cadres marchaient. Je sentais bien que ces jeunes légionnaires qui avaient entre vingt-cinq et trente ans étaient soumis à une discipline de fer et obéissaient au doigt et à l'oeil. J'ai su définitivement que la section d'épreuve méritait son nom.

 

- Que faites-vous ensuite ?

 

Je vous épargne tous mes allers-retours, mais une autre venue à Corte a eu son importance pendant mon enquête. Mon frère m'y a rejoint pour m'aider, nous nous étions installés dans une auberge, à Saint-Pierre-de-Venaco. Nous étions les seuls clients, personne ne nous interrogeait, c'était très bien. Michel, qui n'était plus légionnaire depuis longtemps, nous y a rejoints aussi pour nous apporter son concours. Ensemble, nous avons monté une opération pour nous procurer les preuves de ce qui se passait à la section.

 

- En quoi consistait cette opération ?

 

Nous devions approcher à nouveau le site à la rencontre d'un légionnaire qui, depuis la section, devait nous apporter ces preuves dont je préfère ne pas parler, mais ceux qui ont lu mon livre comprendront. Nous sommes dans le maquis tous les trois, mais au lieu d'un seul homme, une quinzaine de légionnaires montent vers nous en courant avec des intentions très claires. Visiblement, nous avions été balancés. Avec mon frère, nous prenons la fuite, Michel reste pour se battre. Il est arrêté par la légion, conduit ensuite à la police. Je suis intervenu pour le faire libérer, il nous rejoint un peu abîmé, mais avec les preuves que nous attendions.

 

- La parution du livre vous a-t-elle posé des problèmes ?

 

À l'exception de quelques anciens légionnaires qui sont venus rôder autour de chez moi pour me menacer, je n'ai pas eu un seul souci. Aucune protestation, aucune montée au créneau. À mon sens, pour une raison bien simple, personne ne pouvait affirmer que ce que j'écrivais était faux.

 

- Pourquoi, au cours de votre enquête, n'avez-vous pas contacté les autorités de la légion étrangère ?

 

C'est vrai que, pour un journaliste, ma démarche était inhabituelle. Mais quand j'ai constaté que tous les témoignages et les preuves que j'avais rassemblés étaient vraiment solides, je ne voyais pas l'intérêt de m'adresser à des gens dont j'étais sûr qu'ils allaient me dire que toute était faux. Ceci dit, je suis persuadé que la plupart des cadres ignoraient ce qui se passait réellement à la section d'épreuve dont j'ai entendu dire que, une fois fermée à Corte, elle a été transférée en Guyane.

 

- En Corse, on raconte encore que votre ouvrage est très exagéré. Par ailleurs, des critiques le qualifient de « propagande uniquement destinée à frapper l'imaginaire »...

 

Comment peut-on nier la réalité sans rien connaître. Personnellement, j'ai pris un risque, j'ai enquêté et fait ce qu'il fallait pour qu'on me foute la paix une fois le livre publié. C'est ce qui s'est passé.

 

- Le regard que vous portiez auparavant sur la légion a-t-il changé ?

 

J'ai toujours eu un grand respect et une grande admiration pour ces hommes. La légion reste pour moi l'entreprise des héros. Les héros ont-ils tous les droits ? C'est un vrai débat. Je tiens à préciser une chose : les disciplinaires qui ont fait la section d'épreuve n'étaient pas des anges. Il y avait parmi eux des multidéserteurs, des gens pas très équilibrés. Mais une démocratie ne peut s'accommoder d'endroits cachés où on torture les hommes, quoi qu'ils aient fait.

 

Photo : DR « De toutes les expériences professionnelles et littéraires que j'ai pu vivre, l'écriture de L'épreuve se situe pour moi au premier plan », confie Henri Allainmat, 68 ans. Il en avait 37 quand il commença à enquêter sur le bagne de la légion.


 

Propos Recueillis Par Noël Kruslin

Paru le vendredi 14 novembre 2008

CORSE MATIN

Il y a 31 ans Henri Allainmat dénonçait le bagne de la légion

 


Ecoles militaires - Armée (15)

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