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Bagne de Brest. Première expérience totalitaire

Le Télégramme

 

Plonger dans l'histoire des travaux forcés français, c'est d'abord mettre à mal beaucoup d'idées reçues. Après les galères de Marseille, qui durèrent du XVIe siècle à 1749, naquirent donc les bagnes de Brest, Toulon et Rochefort.

 

 Jusque 1850, date du début de la déportation, les trois ports militaires du royaume de France furent en fait construits et entretenus par les prisonniers, ou - devrait-on dire - condamnés, car les peines d'enfermement n'apparaîtront qu'au début du XIXe ...

 

« La chaîne »

 

Quelque soixante mille d'entre eux sont passés par le bagne brestois, implanté approximativement deux rues au-dessus de l'actuel boulevard Jean-Moulin. Ils y sont arrivés par «la chaîne» : les tribunaux rassemblaient les condamnés dans certaines prisons, une à deux fois l'an. Puis, c'était le départ, 200 à 500 à la fois, chaînes au pied, pour des marches de 20 à 40 km par jour. Pour rejoindre Brest, trois itinéraires existent alors : la «chaîne de Paris» est la plus directe. Elle correspond peu ou prou à la Nationale 12. Une deuxième chaîne, qui regroupe uniquement des contrebandiers (de sel notamment), part de Saumur. La plus terrible est «la grande boucle» : elle part de Paris vers Metz, puis c'est Dijon, Orléans, Saumur et des prisonniers accrochés à mesure. Jusqu'à 10 % d'entre eux meurent avant destination.

 

La tentation totalitaire

 

Un tiers d'entre eux n'auront de toute façon plus d'autre horizon. Jusque 1791, c'est perpet' au-delà de 12 ans. Les députés de la Révolution voteront ensuite une condamnation maximale de 24 ans. «Le bagne, c'est un condensé de toutes les horreurs et de toutes les misères sociales, des gamins de rues (le plus jeune avait 11 ans) aux pauvres bougres jusqu'aux bandits de grand chemin», explique Philippe Jarnoux, le spécialise du bagne brestois. Plus que cette promiscuité de marginaux volontaires et involontaires, c'est la première tentation totalitaire qui lui semble le mieux définir l'expérience du bagne. «Avec les registres d'immatriculation, c'est la première fois que l'on trouve des individus mis en fiche. Sous l'ancien régime, la justice n'a pas de mémoire. Les bagnards sont les premiers hommes du royaume de France dont on connaît la description physique. Il annonce le fichage et le codage des XIXe et XXe siècle».

 

 

Les ruses de Vidocq

André Rivier - Le Télégramme

 

Étonnante histoire que celle de François Vidocq. Condamné à maintes reprises, il devint ensuite chef de la Sûreté et fit merveille dans la police. Il reste l'hôte le plus illustre du bagne de Brest.

 

C'est en 1797, à l'âge de 22 ans, que François Vidocq fut condamné à huit ans de fers pour « faux en écritures publiques et authentiques ». Une peine qui l'amena à Brest. Philippe Henwood, qui dirigea le centre de documentation et de recherche du Service historique de la Marine, à Brest, évoque dans son livre passionnant, « Bagnards de Brest », le court séjour ici de ce personnage devenu quasiment légendaire. Conduit à Bicêtre avec un groupe de forçats destinés à la chaîne de Brest, Vidocq tente, une première fois, de fausser compagnie à ses gardiens en forêt de Compiègne. Il échoue mais ne se décourage pas pour autant.

 

Déguisé en matelot

 

La suite, Philippe Henwood la raconte : « Le 21 novembre 1797, la chaîne quitte Paris pour Brest. Le voyage dure 24 jours. Arrivé à Pontanézen, Vidocq tente une nouvelle fois de prendre la clé des champs, mais se foule les deux pieds en sautant du mur. Trois semaines plus tard, il faisait son entrée au bagne... Huit jours après son arrivée, le 28 février 1798, il se procure des habits de matelot qu'il dissimule sous sa casaque de forçat. Une fois sur le chantier, il se cache derrière un tas de planches, ôte sa tenue de condamné, pose sur sa tête une perruque acquise à Bicêtre et quitte l'arsenal sans être inquiété ».

 

Un garde nommé Lachique

 

La suite, Vidocq lui-même l'a évoquée dans ses réjouissants « Mémoires » : « Je me trouvais dans Brest que je ne connaissais pas du tout et la crainte que mon hésitation sur le chemin que je devais prendre ne me fît remarquer, augmentait encore mes inquiétudes. Après mille tours et détours, j'arrivai enfin à la seule porte qu'eût la ville ; il y avait là toujours, à poste fixe, un ancien garde-chiourme, nommé Lachique, qui vous devinait un forçat au geste, à la tournure, à la physionomie. Il fallait cependant passer devant ce redoutable personnage qui fumait gravement, en fixant un oeil d'aigle sur tout ce qui entrait et sortait... ».

 

Échanges de bouffées

 

Vidocq poursuit ainsi le récit de son aventure : « Je payai d'effronterie. Arrivé devant Lachique, je déposai à ses pieds une cruche de lait que j'avais achetée pour rendre mon déguisement plus complet. Chargeant alors ma pipe, je lui demandai du feu. Il s'empressa de m'en donner avec toute la courtoisie dont il était susceptible et après que nous nous fûmes réciproquement lâché quelques bouffées de tabac dans la figure, je le quittai pour prendre la route qui se présentait devant moi ». Voilà comment Vidocq se fit la belle. Par la suite, après force péripéties, il fut de nouveau arrêté et envoyé à Toulon, d'où il s'évadera à la faveur d'un enterrement...

 

  

1858. Le bagne de Brest ferme ses portes

Sophie Desplancques - Le Télégramme

 

Au cours de son siècle d'existence, le bagne de Brest a abrité plus de 70.000 forçats. Son ouverture a marqué l'émergence d'une nouvelle structure répressive après celle des galères. Sa fermeture le 1er septembre 1858 marquera une nouvelle étape, celle des colonies pénitentiaires d'outre-mer.

 

 En 1748, Louis XV rattache les corps des galères à la Marine Royale, afin de permettre à celle-ci de disposer ainsi d'une main-d'oeuvre peu onéreuse. Désormais, les forçats des galères seront hébergés à terre dans des bagnes portuaires. Le bagne de Brest est le deuxième créé en France après celui de Toulon. La première chaîne de forçats arrive à Brest le 25 mai 1749, soit un mois après leur départ de Marseille. Par la suite, c'est principalement de Paris que les chaînes partiront vers le bagne. Une chaîne regroupe 300 à 400 hommes. Pendant le voyage, chaque forçat est enchaîné par une « cravate » qui, comme son nom l'indique, est passée au cou de chaque condamné, également entravé par les pieds. Le transport se fait en charrette, et c'est seulement à partir de 1836 que l'on utilise des voitures cellulaires.

 

« Couplé » pour trois ans

 

Arrivés au bagne, les forçats sont déferrés. Opération délicate et dangereuse : mieux vaut éviter tout mouvement brusque, au risque de mourir. Dépouillés de leurs vêtements qui sont brûlés, les forçats reçoivent une livrée. Chaque nouveau venu est obligatoirement « accouplé » à l'aide d'une chaîne à un forçat plus ancien pour une durée théorique de trois ans. Souvent mal accepté, c'est néanmoins un bon moyen de coercition pour l'administration.

 

Administration et surveillants

 

Au sommet de l'administration du bagne, se trouve le Commissaire des Chiourmes. Responsable de la police intérieure du bagne, cette fonction est rarement acceptée de gaieté de coeur par ceux qui l'occupent. En 1843, le commissaire général de la Marine à Brest, chargé de choisir un nouveau Commissaire des Chiourmes, avoue que « les divers commissaires du port ont tous manifesté quelque répugnance à prendre ce service ». Toute une hiérarchie de surveillants est affectée à la garde, surveillance et direction des forçats dans l'intérieur du bagne, sur les travaux et dans les ateliers. C'est un corps de 330 hommes environ qui surveille 3.000 forçats.

 

Les nouvelles « recrues » sont jeunes

 

Les surveillants jouissent généralement d'une mauvaise réputation qui s'avère souvent méritée. La négligence dans leur tâche, l'abus d'alcool et leur attitude hors des murs du bagne sont quelques-uns des manquements au règlement qui leur seront reprochés. À partir de 1828, une ordonnance fixe la répartition des forçats dans les différents bagnes français. Le bagne de Brest avec celui de Rochefort va accueillir les forçats condamnés à plus de dix ans de peine. Les nouvelles recrues sont généralement jeunes. 60 % n'ont pas dépassé l'âge de trente ans. Presque tous les forçats sont originaires du nord de la Loire. La majorité est d'origine rurale et ne sait ni lire ni écrire. Voleurs et contrebandiers sont surreprésentés par rapport aux meurtriers et assassins. Quelques forçats ont laissé leurs noms dans les archives, comme par exemple Vidocq, qui fut assurément l'hôte le plus célèbre du bagne de Brest. Son séjour en 1797 y fut de très courte durée. Il s'évade huit jours après son arrivée. André Bazile est un autre forçat qui a laissé son nom. Après un an de bagne, il est admis à l'hôpital, où il décédera, pour des douleurs au ventre. Son autopsie révélera que son estomac renfermait 52 objets parmi lesquels une portion de cercle de barrique d'environ 50 centimètres de long.

 

Le bagne et la ville

 

Les forçats ne peuvent rester oisifs. Ils sont employés une semaine sur deux aux « travaux de fatigue » des arsenaux ou dans les « manufactures utiles à la Marine », voire, dans des conditions précises, chez les « fabricants et artisans de la ville ». Certains condamnés sont autorisés à exercer leur métier dans des baraques établies dans la cour du bagne où le public vient y négocier les produits. Jusqu'en 1820, les forçats circulent en ville. La municipalité de Brest demande souvent à utiliser cette main-d'oeuvre bon marché, mais admet difficilement l'activité des forçats ouvriers qui exercent leurs professions au détriment des artisans brestois. Il arrive que des cordonniers libres recourent à la violence en attaquant dans les rues les forçats porteurs de chaussures fabriquées au bagne. Après 1820, la Marine veillera à ce qu'aucun forçat ne soit employé illicitement en ville.

 

La fermeture du bagne

 

En 1830, les bagnes font l'objet d'un vaste débat sur leur utilité sociale. L'idée de leur fermeture au profit des colonies pénales d'outre-mer fait alors son chemin. Cette évolution a été alimentée par plusieurs considérations : morales, avec le spectacle détestable que donnait à voir le bagne dans l'enceinte même d'une ville ; sanitaires, avec des risques d'épidémie accrus et économiques, avec l'abolition définitive de l'esclavage dans les colonies en 1848 qui entraîna un besoin en main-d'oeuvre. Dès 1852, les condamnés sont transportés vers la Guyane. Le bagne de Brest ferme le 1er septembre 1858. Le vaste édifice est converti en dépôt de matériel. Pendant la Première Guerre mondiale, il sera successivement un hôpital complémentaire, un centre de réforme et un magasin. Après la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment sera entièrement détruit.

 

L'architecture du bagne

 

Le bâtiment qui abritait le bagne fut construit entre 1749 et 1751 par l'architecte de l'arsenal, Antoine Choquet de Lindu. D'après lui, la conception du bagne devait répondre à un triple objectif : « Maintenir aisément la police, éviter l'évasion de forçats et leur fournir les besoins indispensables de la vie ». Dominant le port sur la rive gauche de la Penfeld, entre la corderie haute, la caserne et l'hôpital, le plan de l'édifice servira de référence à Toulon lorsque sera décidé de ne plus loger les prisonniers sur les galères. Pour éviter les évasions et faciliter le maintien de l'ordre, ce très long bâtiment est scindé en deux par un pavillon central destiné à l'administration et aux logements des surveillants, ainsi qu'à celui des chirurgiens et des aumôniers. La présence d'un étage participait de la même volonté de division. Ainsi, quatre salles pouvaient accueillir les forçats. Deux pavillons placés à chaque extrémité du bâtiment et où logeaient les surveillants complètent le dispositif. Pour fournir les besoins indispensables à la vie, l'architecte a coupé chaque salle en deux dans sa longueur par un mur d'1m30 d'épaisseur percé à intervalles réguliers de larges ouvertures faisant face aux embrasures des fenêtres, disposition facilitant la circulation d'air. Chaque salle était également pourvue de latrines et d'un robinet d'eau, et la cour disposait de deux lavoirs placés à chacune de ses extrémités.

 

Chronologie

 

Le Télégramme

 

Petit parcours chronologique de l'histoire du bagne de Brest.

 

1749 : 1.000 galériens transférés de Marseille à Brest

 

1830 : Vaste débat en France sur l'utilité des bagnes dans les villes portuaires (Brest, Rochefort et Toulon)

 

1848 : Abolition de l'esclavage dans les colonies

 

1852 - 1854 : Un décret puis une loi engagent le transport des prisonniers vers Cayenne. Mai 1852 : première corvette (298 prisonniers)

 

1853 : Fermeture du bagne de Rochefort

 

1858 : Fermeture du bagne de Brest

 

1863 : Ouverture d'un pénitencier en Nouvelle-Calédonie (le second après Cayenne)

 

1873 : Fermeture du bagne de Toulon.


Sur le blog de Philippe Poisson

Fers (Scènes quotidiennes de la vie des bagnes maritimes XIXe siècle)

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28610983.html

 

La bastonnade

(Scènes quotidiennes de la vie des bagnes maritimes au XIXe siècle)

Fiche pédagogique n °1 – Philippe Poisson

http://storage.canalblog.com/36/65/534743/32678545.pdf

 

« On meurt au bagne comme on mourrait aux galères »

(Scènes quotidiennes de la vie des bagnes maritimes au XIXe siècle)

Fiche pédagogique n ° 3 – document  de Philippe Poisson

http://storage.canalblog.com/52/26/534743/32719207.pdf

 

« Le voyage de la chaîne »

(Scènes quotidiennes de la vie des bagnes maritimes au XIXe siècle)

Fiche pédagogique n ° 4 / Première partie

Document de Philippe Poisson

http://storage.canalblog.com/19/02/534743/32741542.pdf

 

« Le voyage de la chaîne »

(Scènes quotidiennes de la vie des bagnes maritimes au XIXe siècle)

Fiche pédagogique n ° 4 / Deuxième partie

Document de Philippe Poisson

http://storage.canalblog.com/54/29/534743/32750038.pdf

 

Pierre Letuaire : dessinateur "actualiste " toulonnais du XIXe siècle

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28508355.html

 

Les ruses de Vidocq

http://storage.canalblog.com/63/44/534743/32592990.pdf

 

http://www.bretagne.com/index.php/fr/culture/histoire/les_temps_modernes/bagne_de_brest/les_ruses_de_vidocq

 

Vidocq : Le Napoléon de la police

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27490666.html

 

Du garde chiourme au surveillant militaire des bagnes coloniaux (1)

http://philippepoisson.unblog.fr/files/2008/10/dugardechiourmeausurveillantmilitairedubagnecoloni.pdf

 

Du garde chiourme au surveillant militaire des bagnes coloniaux (2)

http://philippepoisson.unblog.fr/files/2008/10/dugardechiourmeausurveillantmilitairedubagnecoloni1

 

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