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L'historien n'exhume jamais deux fois le même passé. Dans «la Foi du souvenir», Nathan Wachtel s'interrogeait sur la culture religieuse des marranes arrêtés par l'Inquisition aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il montrait comment leurs conversions successives, sincères ou simulées, leurs efforts pour reprendre contact avec un judaïsme largement réinventé les avaient conduits au relativisme religieux et à la modernité des Lumières. Il se replonge aujourd'hui dans les abondantes archives de l'Inquisition portugaise mais en déplaçant son projecteur. C'est aux techniques d'enquête des inquisiteurs qu'il s'intéresse et à l'efficacité redoutable de leur appareil répressif dans lesquels il voit se dessiner une autre modernité: celle des totalitarismes du XXe siècle

 

Il ne s'agit pas de comparer des contextes historiques très différents mais d'observer la genèse d'un système de sujétion né au sein de l'Eglise et qui va connaître au XXe siècle, en se sécularisant, une expansion prodigieuse. A première vue, c'est le totalitarisme communiste que l'Inquisition semble annoncer par son aptitude à faire collaborer les victimes à leur élimination. Dès sa création au XIIIe siècle pour combattre l'hérésie, Nathan Wachtel ne le rappelle peut-être pas assez, l'Inquisition enrôle tous les fidèles en les incitant à dénoncer leurs voisins ou leurs proches. Ceux qui sont arrêtés doivent collaborer eux-mêmes à cette lutte puisque la peine qu'ils encourent ne se mesure pas à la gravité avérée de leurs crimes mais à la valeur de leurs aveux et de leurs propres dénonciations.

 

Ce système répressif découle de la nature du christianisme; une religion qu'il ne suffit pas de pratiquer mais dans laquelle il faut s'engager par un acte de foi. Le communisme héritera de cette volonté d'obtenir le consentement et l'adhésion active de l'individu qui ne laisse à la conscience aucun espace de retrait. L'autocritique exigée des accusés dans les procès staliniens prolonge les aveux et les abjurations que recueillent les inquisiteurs. A cet égard, l'Inquisition ibérique, rétablie au XVIe siècle pour débusquer les juifs faussement convertis, n'innove pas. Mais les inquisiteurs sont mieux formés, plus nombreux et leurs techniques d'interrogatoire, d'une efficacité implacable.

 

L'innovation est dans l'acharnement à obtenir de l'inculpé qu'il dénonce ses parents judaïsants, vivants ou morts, en remontant le plus loin possible. Cette enquête généalogique procède de l'idée que le judaïsme n'est pas une pratique mais un héritage. La menace et la souillure qu'il représente pour la chrétienté imposent d'interrompre sa transmission. Le racisme paranoïaque que l'Inquisition espagnole a inoculé à l'antisémitisme annonce directement le nazisme. Nathan Wachtel renouvelle dans cette étude magistrale la question des origines du totalitarisme. - ERL/Sipa Les partisans d'Amaury de Chartres brûlés vifs devant Paris en présence de Charles V le Sage (miniature de Fouquet, 1460)-

 

 

De Torquemada à la Gestapo

Par André Burguière

 

Par ses techniques d'interrogatoire et son racisme paranoïaque, l'Inquisition annonce à la fois le stalinisme et le nazisme

 

"La Logique des bûchers", par Nathan Wachtel,

Un essai de Nathan Wachtel

Seuil, 326 p. 21 euros.

 


Histoire - Documentaires (131)

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