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De la tromperie comme phénomène social

 

Il y a des modes en tout. Même dans les amours extra conjugales. C'est ce que démontre une historienne de l'infidélité

 

Histoire de l'adultère, XVIe-XIXe siècle, par Agnès Walch, Perrin, 404 p., 23,50 euros.

 

Un jour d'avril 1845, à l'aube, Victor Hugo qui vient d'être élu à la pairie est surpris en flagrant délit avec Mme Biart, mariée à un peintre. Hugo, protégé par son statut, est libéré tandis que la jeune femme est incarcérée à Saint-Lazare avec les prostituées et les délinquantes. L'affaire ne gêne en rien la carrière du poète. La suite est plus surprenante encore : partageant sa vie entre deux femmes depuis plusieurs années, Juliette Drouet, sa maîtresse, et Adèle, son épouse, Hugo avoue toute l'histoire dès le lendemain à cette dernière. Adèle, qui n'est pas elle-même un modèle de vertu, rend visite à la prisonnière, ob tient son transfert dans un couvent et la reçoit quelques mois plus tard dans son salon tandis que M. Biart, le cocu, est conspué pour mesquinerie par l'opinion publique. Paradoxe français, diraient les Anglo-Saxons. Lamartine commente : «La France est élastique : on se relève même d'un canapé.»

 

Les Grecs, les Romains, les juifs anciens lapidaient ou tuaient les amants illégaux. Après le concile de Latran en 1139, l'Eglise fait du mariage un sacrement indissoluble : l'adultère devient manquement à la réciprocité conjugale. Il met à mal la certitude de la filiation, mélange bâtards et enfants légitimes, fait tomber l'opprobre sur les familles. A partir d'un dépouillement minutieux des archives de tribunaux, Agnès Walch dresse une longue chronique de l'infidélité et de sa répression à partir du XVIe siècle. Le mot cocu, par exemple, vient du coucou qui pond ses oeufs dans le nid des autres et l'utopiste Charles Fourier en offrira une peinture drôlissime : il distingue le «cocu présomptif», qui redoute le sort commun et souffre le mal avant même d'en éprouver la réalité, le «cocu coalisé», qui choisit les amants de sa femme et s'en fait des amis, le «cocu posthume», dont la femme accouche dix mois après sa mort. Le cocu fait rire, il paie pour son infortune, son incapacité à tenir sa moitié. Mais derrière le tableau fouriériste, c'est une cri tique du mariage bourgeois qui s'esquisse. L'adultère fut classiquement toléré pour l'homme et puni pour l'épouse. Jusqu'à la Révolution, les femmes volages sont soumises au châtiment dit de l'authentique : réclusion à vie dans une prison ou un couvent, privation de la dot, séparation d'avec ses enfants. «Deux destins sont offerts à la femme : la vie maritale ou la vie conventuelle. Si elle a failli dans la première, elle doit se racheter dans la seconde.» Tant que dure l'Ancien Régime, l'adultère reste un privilège royal : le souverain choisit ses favorites, fonde une double famille avec enfants légitimes et naturels (Mitterrand reproduira ce privilège) et voit les grandes lignées aristocratiques pousser leurs filles les plus jolies jusqu'à la couche royale. Mais Louis XV désacralise la monarchie de droit divin en plongeant dans la débauche, prenant ses partenaires dans le peuple et parmi les prostituées. La bourgeoisie montante va dénoncer dans ces pratiques la destruction de l'ordre familial et l'encouragement des mésalliances.

 

La Révolution tentera de résoudre le problème en instaurant le divorce en 1792; aboli par la Restauration, il ne sera rétabli qu'en 1884. Les femmes auront enfin le droit de poursuivre leur mari devant les cours de justice. Le XIXe siècle sera celui du vaudeville, du ménage à trois et de l'interminable assujettissement de l'épouse luttant pour s'affranchir de la tutelle masculine.

La littérature judiciaire de l'infidélité est une longue succession d'histoires sordides, d'assassinats raffinés, de situations grotesques où des maris sans scrupules vendent leurs épouses à des galants fortunés. Mais la justice hésite à publiciser ce genre d'affaires qui nuisent à la réputation, divisent les parents et les enfants, génèrent des drames. D'autant que l'opinion publique pousse les tribunaux à incriminer les hommes coupables de passades ou d'amours ancillaires. L'adultère est dépénalisé en France en 1975. On aurait pu croire qu'il allait disparaître : il est omniprésent, même sous le règne du mariage d'amour, et forme la première cause de séparation des couples. Il concerne autant les hommes que les femmes qui se trompent les uns les autres pour lutter contre l'usure, répondre aux tentations multiples, colmater une insatisfaction, mener plusieurs vies de front. Hier symptôme d'un ordre patriarcal qui privilégiait l'intérêt sur le coeur, il est maintenant le symbole d'une société individualiste déchirée entre l'idéal de fidélité et l'appétit de liberté. On ne rit plus des cocus, on les plaint, on blâme leurs partenaires volages, leur immaturité. L'inconstance continue à former avec le mariage un couple indissoluble.

 

 

Agnès Walch

 

Après un doctorat d'histoire obtenu à Paris-IV Agnès Walch est devenue maître de conférences à l'Université d'Artois. Elle est spécialiste de l'histoire des représentations conjugales et familiales.

 

Pascal Bruckner

Le Nouvel Observateur

23-29 avril 2009

 


Erotisme - Amour - Prostitution (19)

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