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Aurélien Lignereux a déjà publié un grand nombre d’articles parallèlement à la poursuite et à la publication de sa thèse qui paraît sous le titre La France rébellionnaire.1 Avec le livre paru aux PUR, on dispose désormais du travail complet, et remarquable, de ce jeune historien qui vient d’être élu maître de conférences à l’université d’Angers. Il s’agit là, à côté notamment de la thèse d’Arnaud-Dominique Houte, elle aussi en cours de publication, de l’une des pièces les plus importantes du chantier de recherches très fécond lancé il y a quelques années par Jean-Noël Luc sur l’histoire de la gendarmerie au XIXe et au XXe siècle.

 

Dans ce travail, Aurélien Lignereux met au jour, étudie et analyse 3 725 rébellions collectives contre la gendarmerie qui ont lieu entre 1800, « an I de la réorganisation consulaire », et 1859, date où s’interrompt l’une des sources principales utilisées, les comptes mensuels adressés par les compagnies de gendarmerie au ministère de l’Intérieur. Par « rébellion collective », il faut entendre des affrontements collectifs (impliquant trois personnes au moins) et violents contre des gendarmes. Si la date de fin de l’étude ne convainc pas entièrement – du moins son affichage un peu abrupt : la « fin des années 1850 » aurait sans doute largement suffi –, elle témoigne en même temps de l’une des principales qualités de cet ouvrage : la précision, ou, pour mieux le dire, l’extrême minutie avec laquelle l’auteur progresse et entend faire preuve de ce qu’il avance. On est ainsi d’abord frappé par l’ampleur des dépouillements : 1 350 cotes d’archives, principalement aux Archives Nationales, mais aussi au Service Historique de l’Armée de Terre et dans plusieurs dépôts départementaux. C’est ainsi que, rébellion par rébellion, l’auteur est patiemment arrivé à son corpus complet de près de 4 000 affaires dont il peut déployer l’étude dans plusieurs directions, des circonstances de l’attaque aux motivations des émeutiers, des violences perpétrées à la réplique des gendarmes, de leur géographie à leur chronologie. Ce qui frappant à cet égard est la capacité de l’auteur à mêler au moins deux registres, celui d’une histoire sociale soucieuse de quantifier les phénomènes étudiés, pour donner à l’analyse une base solide, et celui d’une histoire sociale et culturelle qui ne tombe pas dans le piège d’une quantification grossière, mais qui s’avère au contraire sensible à la compréhension interne, par les contemporains, des actes en question. Muni de cette base documentaire substantielle, nourri de très nombreuses lectures, il peut donc confronter son objet à un ensemble de questions historiographiques classiques ou plus nouvelles qu’il contribue à faire progresser : l’histoire de la « rébellion française », à la suite du moderniste Jean Nicolas 2, l’évolution du maintien de l’ordre et de la violence d’État, la chronologie et les modalités de l’intégration du monde rural à la nation, ainsi que de sa politisation, l’histoire, tout simplement, de la présence de la gendarmerie sur le territoire et de son acceptation ou son rejet par les populations.

 

L’ouvrage est organisé en trois parties chronologiques et une quatrième partie thématique. La première partie, « Au nom du Prince. Constitution et contestations d’une arme au service du pouvoir (1800-1817) », montre comment l’institution encore jeune qu’est la gendarmerie, fondée en 1791 à la suite de la maréchaussée, est la cible de nombreuses attaques — plus de 1 200, le tiers du corpus — dans un contexte de refus de la conscription puis de transitions et d’enracinements politiques difficiles dans les années 1813-1817. Placée en première ligne dans une série de tâches ingrates qui lui valent la détestation des populations, puis fragilisée par l’instrumentalisation politique dont elle est l’objet et déstabilisée par l’épuration de 1815-1816, la gendarmerie apparaît non seulement comme une « impossible force publique » (chapitre III), mais aussi comme le lieu d’une tension permanente entre État et société, ou du moins entre l’État et certaines sociétés rurales rétives à son emprise, notamment dans les franges méridionales et orientales du Massif Central et dans les départements pyrénéens. Il faut dire que les gendarmes eux-mêmes secrètent par leur brutalité une violence qui n’aurait sans doute pas existé sans leurs manières d’agir. La séquence chronologique suivante, étudiée dans une deuxième partie, « Au nom de la loi ? La crise d’identité d’une gendarmerie en quête d’autorité », comprend les années 1818-1835. Elle est marquée par l’incertitude : incertitude générale autour des régimes en place, et de l’autorité politique en général, qui favorise notamment la multiplication des actes de rébellion dans les années chaotiques d’installation de la monarchie de Juillet ; incertitude aussi sur l’identité d’une gendarmerie que l’on souhaiterait garante du respect de la loi, efficace et crédible, souvent sans grand succès. Comme le note l’auteur, « Sous Napoléon, le gendarme faisait peur, sous Louis-Philippe, il fait rire » (p. 146). Ce flottement identitaire de l’arme explique en partie le maintien à un haut niveau du nombre des rébellions, dont les causes se diversifient, de la transgression des lois au nom des usages communautaires à la contestation politique. Enfin, les années suivantes, 1836-1859, à laquelle l’auteur consacre une troisième partie, « Au nom de la société. La consécration conflictuelle d’un modèle », sont celles de la « réinvention du gendarme », qui réussit son enracinement par la proximité avec les populations dont elle incarne le désir d’ordre. Elles sont donc celles aussi de « l’autorité consacrée » : si l’on excepte le moment 1848-1851, on assiste bel et bien à la baisse tendancielle et définitive du nombre de rébellions. Enfin, la dernière partie thématique, « Au nom de la civilisation. Frontières rébellionnaires et fronts missionnaires de la gendarmerie », permet de tirer des conclusions plus générales à l’issue de cet immense travail. Le chapitre IX, très réussi, sur les Frances rébellionnaires, riche d’un grand nombre de cartes, propose ainsi des typologies fines des lieux, moments et causes mouvantes de rébellion, la même forme — l’attaque contre les gendarmes — revêtant des rapports à l’État et à la politique très différents : l’offensive contre une brigade paraît ainsi davantage dirigée contre l’État central dans la France du Massif Central et des Pyrénées, tandis qu’elle vise dans l’Ouest intérieur des années 1830, un gouvernement abhorré. Enfin, les chapitres X et XI reprennent les problématiques essentielles de l’intégration des paysans à la nation (E. Weber), de la civilisation des mœurs (N. Elias) et de la monopolisation de la violence légitime par l’État (M. Weber).

 

Le livre d’Aurélien Lignereux comporte bien entendu, comme toute étude scientifique, certains défauts. Les éléments de contextualisation et d’explication à propos de l’image de la gendarmerie, de ses effectifs, des débats politiques autour de ce corps sont ainsi souvent à mon sens trop développés — notamment dans la deuxième partie — au risque, parfois, d’une éclipse partielle de l’objet lui-même : les rébellions contre la gendarmerie, qui apparaissent alors en fin de chapitre alors qu’elles auraient pu — dû ? — en constituer plus nettement le centre. D’autant que ces précisions n’expliquent pas toujours pourquoi, dans tel ou tel village, on s’en prend à des gendarmes. Cette remarque n’annule en rien la très grande qualité de l’ouvrage. On ne peut ici en résumer ici tous les apports tant ils sont nombreux. Les passages qui portent le plus en détail sur les actes de rébellion eux-mêmes, les armes utilisées, d’une certaine manière sur le « combat » entre les « rébellionnaires » et les gendarmes, paraissent particulièrement utiles à la compréhension du siècle. A cet égard, Aurélien Lignereux suit très finement tout aussi bien le recul de la violence dans les rapports politiques et sociaux à partir de la deuxième moitié du siècle que le processus de monopolisation étatique de cette même violence. Les conclusions de l’auteur sont nettes : « D’un Napoléon à l’autre, la fréquence des affaires est divisée par trois et les rebelles, vainqueurs six fois sur dix au début du siècle sont défaits sept fois sur dix dans les années 1850 » (p. 324). Entre temps, les gendarmes sont progressivement les seuls à posséder des armes, et apprennent à en faire un usage modéré : « entre 1800-1817 et 1836-1859, le nombre de tués parmi les attroupés est divisé par quatre (de 151 à 38) pour un même volume d’affaires » (p. 324). Histoire d’une interaction, la France rébellionnaire est donc aussi celle d’une construction, celle de l’État, envisagée du côté des pratiques les plus concrètes de ses agents et de ses effets les plus quotidiens sur les corps et surtout les esprits. Ou comment la captation progressive de la sécurité publique par les gendarmes annule davantage encore que la possibilité matérielle de la rébellion, effectivement plus difficile à la fin du siècle qu’au début, contre les membres de cette institution : elle ruine sa légitimité aux yeux de la plupart des Français, qui trouvent d’autres voies de contestation. En ce sens, l’ouvrage d’Aurélien Lignereux peut alimenter une réflexion plus globale sur la modernisation politique de la France au XIXe siècle.

 

Pierre Karila-Cohen

 

1. Parmi ceux-ci, il faut rappeler sa contribution au numéro 224 du Mouvement Social, « Faire autorité dans la France du XIXe siècle ».

 

2. J. Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Le Seuil, 2002.

 

Pour citer

 

Pierre Karila-Cohen, « Compte rendu de Aurélien Lignereux, La France rébellionnaire. Les résistances à la gendarmerie (1800-1859), 2008 »,

 

Aurélien Lignereux, La France rébellionnaire. Les résistances à la gendarmerie (1800-1859). Rennes, PUR, 2008, 365 pages, « Histoire ».

 

Le Mouvement Social, et en ligne :

http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1414.

 

 

 

La France rébellionnaire : Les résistances à la gendarmerie (1800-1859)

De Aurélien Lignereux

Editeur : PU Rennes

Parution le : 24 Avril 2008

 

Au terme d'une enquête menée sur soixante ans et portant sur toute la France, quelque 3 725 rébellions collectives et violentes contre des gendarmes ont pu être reconstituées. Envisagées une à une, ces affaires sont riches d'enseignement sur les points de friction, les modes de mobilisation, les rites de la violence ou encore les formes de la répression. Considérées dans leur ensemble, elles forment une masse statistique propre à revisiter les grands paradigmes qui modèlent le champ historiographique du XIXe siècle, comme la fin des terroirs, la civilisation des mœurs, la monopolisation de la violence légitime. Ce phénomène rébellionnaire est en effet indissociable de l'essor des forces et des fonctions de la gendarmerie, elle-même manifestation et moyen du développement de l'Etat post-révolutionnaire. Au fil d'une vingtaine de cartes déclinées aux échelles du département, de l'arrondissement et du canton, cet ouvrage suit le mouvement d'implantation des brigades et les résistances auxquelles elles peuvent se heurter. Au-delà des fractures politiques, cet atlas de l'ordre et des désordres dessine les fronts pionniers investis au nom de la civilisation. Au cours de cette période décisive, la gendarmerie conquiert sa légitimité dans l'espace national et dans la société rurale, en se constituant véritablement comme une force publique reconnue. L'acceptation de son autorité précipite dès lors le dépérissement des révoltes communautaires : le fait de société devient fait divers.

 

Aurélien Lignereux, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure (Ulm) et agrégé d'histoire, est actuellement Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche (ATER) à l'université de Savoie. La thèse de Doctorat, sous la codirection de Nadine Vivier et de Jean-Noël Luc, " Force à la loi " ? Rébellions à la gendarmerie et autorité de l'Etat dans la France du premier XIXe siècle (1800-1859), dont est issu ce livre, a obtenu le Prix de thèse de l'université du Maine et le Prix d'histoire militaire 2007.

 

 

 

La tactique du gendarme

http://www.laviedesidees.fr/IMG/pdf/20081231_houte.pdf

 

Du bon usage de l’ancrage territorial ou la vraie tactique du gendarme

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-25732388.html

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