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L'intellectuel d’origine bulgare Tzvetan Todorov, qui préside l'Association Germaine-Tillion, a rassemblé des textes inédits de la célèbre ethnologue et historienne. Un récit captivant

 

Germaine Tillion n’est plus – elle est morte le 19 avril 2008, à l’âge de 100 ans – mais sa vie, qui recouvre le XXe siècle, restera un exemple de lucidité et de courage, d’humour et d’intelligence, d’humanité. Deux ans avant sa mort, l’ethnologue et ancienne résistante a décidé de léguer l’ensemble de ses archives à une association (1), avec pour seule recommandation que celles-ci, parce qu’elles forment un « tout », précisait-elle, ne soient pas dispersées, mais « reliées par le même fil rouge de fidélité à une certaine idée de l’humanité ».

 

Le président de l’Association Germaine-Tillion, l’intellectuel d’origine bulgare Tzvetan Todorov, s’est plongé dans ces archives, entreposées depuis l’an dernier à la Bibliothèque nationale de France. Il termine « ébloui par la qualité intrinsèque, humaine et littéraire » des pages laissées par cette femme hors du commun, « d’autant plus imposante (et attachante), écrit-il, qu’elle était la simplicité même ». Tzvetan Todorov décide qu’il ne peut garder ces « trésors » pour lui et entreprend d’en assembler certains fragments – les deux tiers sont inédits – pour publication. Un travail que Germaine Tillion, qui avait compris que les résultats des sciences humaines dépendent étroitement de la personnalité de celui qui les pratique, avait elle-même commencé, sans le terminer.

 

Ni autobiographie, ni anthologie, encore moins édition critique de ces « fragments », ce livre recomposé tente de restituer, texte après texte, ce fameux « fil rouge » évoqué par Germaine Tillion, cette « idée de l’humanité ». « Cette vie peut apporter quelque chose à ceux qui n’ont aucune compétence en histoire ni en ethnologie (…), précise Todorov dans une courte et intelligente préface. Comme nous qui l’avons connue, ceux-là seront touchés par le destin de cette femme simple et digne, spirituelle et courageuse, qui nous offre rien de moins qu’un modèle de vie. »

 

L’ouvrage s’articule autour des cinq périodes clés de la vie de Germaine Tillion : l’ethnologie et les années passées en Algérie, la résistance et la prison, la déportation en Allemagne, les années d’après-guerre, la guerre d’Algérie. C’est sur la recommandation du célèbre ethnologue Marcel Mauss que la jeune femme, qui a étudié la sociologie, l’archéologie, l’histoire de l’art et l’ethnologie, part dans le massif des Aurès, dans l’est de l’Algérie, pour enquêter sur la population berbère des Chouias. Nous sommes dans les années 1930. Germaine Tillion conduira là-bas plusieurs expéditions, seule, menant une vie dont la rudimentarité et la rigueur n’avaient rien à envier à la discipline des chartreux.

 

Elle rentre en France dans les tout premiers jours de la débâcle de juin 1940. L’annonce de l’armistice par le maréchal Pétain, le 17 juin 1940, est un « coup d’assommoir ». Viscéralement patriote, Tillion n’hésite pas, entre en résistance. « Il y a de telles circonstances où les atermoiements, les timidités, les faux-fuyants ne sont plus de mise, écrit-elle : il faut dire oui ou non. Si l’on dit oui, on est héros, si l’on dit non, on est un lâche, un traître, un assassin. À combien de médiocres la résistance, la prison, le camp ont posé cette question sans retour… » Germaine Tillion crée l’un des premiers réseaux de la Résistance, celui dit du Musée de l’homme. Arrêtée en 1942 à la suite d’une dénonciation, elle sera enfermée à la Santé, puis déportée à Ravensbrück, avec sa mère, Émilie. « Si j’ai survécu, je le dois, d’abord, à coup sûr, au hasard, écrit-elle dans « Fragments de vie », ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes, et enfin à une coalition de l’amitié – car j’avais perdu le désir viscéral de vivre ». Elle écrit aussi : « Des mois, des années de captivité, dans la solitude de la mort, c’est une méditation de l’abîme probablement plus intime que celle des cloîtres. »

 

Le retour de Ravensbrück est extrêmement difficile. Sa mère a été assassinée dans le camp, la maison familiale de Saint-Mandé pillée. Germaine se débat contre une écrasante fatigue et un «très grand manque d’intérêt pour le métier de vivre ».

 

Sa vie bascule une nouvelle fois en 1954. Envoyée en Algérie par son ancien professeur Louis Massignon pour y enquêter sur les « événements » qui sont en train de s’y dérouler, elle est confrontée à la torture pratiquée par l’armée française, et aux exécutions sommaires. Germaine Tillion rencontrera deux fois l’un des chefs du FLN Yacef Saadi, avec lequel elle tentera de négocier une trêve dans les exécutions capitales d’un côté, les attentats aveugles de l’autre. Elle n’y parviendra que très partiellement ; mais continuera de militer de toutes ses forces contre les tortures et les exactions.

 

De ces expériences radicales découlera une approche des sciences humaines en général et de l’ethnologie en particulier, radicalement autre : pour Germaine Tillion, rescapée des camps de la mort, il devient essentiel de mêler l’expérience personnelle à l’observation, relier le sujet et l’objet de la connaissance, abandonner l’illusoire objectivité scientifique pour assumer les partis pris. « Je devais apprendre plus tard qu’il n’y a qu’une expérience valable pour chacun de nous, celle que nous avons sentie dans nos propres nerfs et nos propres os, écrit-elle. (…) Si l’on ne se connaît pas soi-même, on ne connaîtra jamais personne. » SOLENN DE ROYER

 

(1)     http://www.germaine-tillion.org/association

 

 

Germaine Tillion par elle même

http://www.la-croix.com/livres/article.jsp?docId=2372861&rubId=43500

 

Des inédits de la grande ethnologue, qui fut déportée à Ravensbrûck, confirment son courage et son humanisme, mais aussi l’extraordinaire justesse de son écriture.

 

Née en 1907 à Allègre (Haute-Loire), ethnologue et historienne, Germaine Tillion a été une résistante de la première heure. Elle est morte le 19 avril 2008 dans sa 101e année.

 


Femmes dans les guerres (28)

 

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