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A de multiples égards, le vocabulaire militaire du génie est plus approprié que le lexique policier ressortissant à l’enquête judiciaire ou au maintien de l’ordre pour décrire la prise du repaire de deux des membres les plus dangereux de la « bande à Bonnot », les 14 et 15 mai 1912 à Nogent-sur-Marne. En effet, les longues heures de l’affrontement entre Octave Garnier et René Vallet contre les forces de l’ordre transformèrent cette localité de la banlieue parisienne en un véritable champ de bataille, rappelant les chroniques médiévales décrivant le dimanche de Bouvines ou le chaos d’Azincourt. L’événement donna immédiatement naissance à une abondante postérité éditoriale, qui retrouve quelque vigueur à l’approche du centenaire de l’affaire. La plupart des commentaires sur le siège furent signés de journalistes peu ou prou favorables à la cause des « propagandistes par le fait » mais dont les versions contradictoires ne lèvent, au total, pas toutes les incertitudes sur les faits [1]. Le récit de la fin des deux forcenés eut son Froissart, qui laissa le brouillon (Voir le document lié)– avec ses instructifs repentirs et ses précieuses corrections – d’un long rapport toujours inédit, malgré le brassage des documents du dossier EA 140-141 consacré à l’affaire et conservé aux Archives de la préfecture de Police (désormais APP).


Le rédacteur n’est pas nominalement identifié mais celui-ci ne peut être qu’un haut responsable de la police parisienne comme le suggèrent l’autorité manifeste du protagoniste durant le siège et un rapport du chef de la Sûreté [2], Xavier Guichard, indiquant la présence de « Monsieur le directeur de la police municipale, lui-même » [3]. Les articles de presse confirmant le rôle joué par ce dernier et le recoupement avec la note ayant commandé ce rapport ne laissent aucun doute sur l’identité de la personnalité qui l’a dicté : Georges Émile Jules Napoléon Touny, chef de la police municipale de la préfecture de Police, du 30 avril 1897 au 31 janvier 1914.


Ce type de source décrivant minutieusement « ce que fait la police » [4] en flagrante action est relativement rare pour l’historien du XIXe siècle. Par opposition à ce que Marie Vogel nomme les « sources froides » [5] de la police, le document offre à l’approche micro historique une « source chaude » de premier ordre. En dépit de ses précisions circonstanciées, le document ne saurait, néanmoins, être considéré comme le témoignage ultime livrant la version globale et définitive du déroulement de l’événement. D’autres archives similaires – rapports de gendarmerie rédigé quelques jours après l’assaut – nuancent le regard d’un rédacteur partial et partiel. En effet, un infratexte informe triplement sa vision : sa situation sur le terrain [6] ; sa position institutionnelle ainsi que l’attention au destinataire du rapport, c’est-à-dire le préfet de police ; enfin, la réponse à la présentation polémique de l’événement dans la presse. Quelques jours après la mort des malfaiteurs, le chef de la police municipale doit donner sa propre version de l’assaut en fournissant trois types de renseignements objectifs – le « rôle de la police, rôle de la troupe, attitude du public » – mais également en fourbissant des arguments permettant la « réfutation des allégations de la presse » [7]. Néanmoins, il ne s’agit pas de tronquer volontairement la réalité mais de décrire « les faits, qu [’il peut] affirmer comme ayant été témoin oculaire, relatifs à l’affaire de Nogent » [8]. Le récit officiel sera non seulement confronté aux nombreux articles suscités par l’affaire dans la presse mais également aux rapports de gendarmerie rédigés dans les brigades concernées par les circonstances.


Cette archive présente l’articulation au « ras du sol », selon l’expression classique de Jacques Revel, des principales forces chargées du maintien de l’ordre et de la police judiciaire en France à la Belle Epoque, particulièrement en banlieue parisienne [9]. L’événement rend visible la division structurelle du travail policier sur le terrain et les modalités du déploiement d’une force publique plurielle, à composante militaire – gendarmes de la compagnie de la Seine [10], gardes républicains, troupes de lignes – et à effectifs civils – sergents de ville et gardiens de la paix [11] des polices municipales en tenue « ostensible » ainsi qu’agents, inspecteurs et commissaires en « bourgeois » de la préfecture de Police [12]. Plus largement, la relation de l’événement est aussi révélation car elle éclaire la complémentarité fonctionnelle des multiples acteurs de la force publique il y a près d’un siècle. Enfin, le récit de ces journées met à l’épreuve l’expression anachronique de « guerre des polices » ; en effet, le thème de l’absence de cohésion entre gendarmerie et polices, voire de rivalités néfastes à la sécurité publique, est alors devenu un topos médiatique récurrent depuis les années 1890. L’avocat Albert Strauss dépeint, par exemple, l’appareil répressif comme « un corps sans cohésion, sans hiérarchie, sans chef véritable, qui n’est au fond qu’un agrégat de petits groupes autonomes, agissant en un cercle restreint, sans solidarité, avec presque la haine du voisin […] » [13].


La prolifération de la masse d’archives manuscrites et de sources imprimées signe, d’une part, la dimension exceptionnelle de l’affaire Bonnot ; elle manifeste, ensuite, la multiplicité des dimensions s’y entremêlant. Souvent mentionné par les historiens de la Troisième République, le périple des malfaiteurs durant ces six mois n’a pourtant suscité aucun intérêt approfondi, hormis pour ses aspects les plus spectaculaires, c’est-à-dire ceux médiatisés – produisant une nécessaire déformation de leur interprétation globale par la focalisation sur ces seuls épisodes. Cette indifférence relative et cette concentration sur les seuls anarchistes reflètent la désaffection qui a touché l’histoire de la police et celle de la gendarmerie – a fortiori, l’histoire des rapports entre les deux forces de l’ordre – jusqu’aux années 1980 alors que l’histoire de la criminalité, et des déviances en général, avait les faveurs des chercheurs en sciences sociales [14]. Eclairées par des sources policières et gendarmiques confrontées aux reportages journalistiques consacrés à l’épisode, les facettes de cet événement-prisme permettent de réfléchir à nouveaux frais sur l’affaire Bonnot [15].


La bande à Bonnot : l’assaut final à Nogent (14-15 mai 1912)

Date de publication : 1996 |

 

L’intégralité de cet article est disponible en cliquant sur le lien ci-dessous

http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article375.html

 

Remerciements à Philippe Zoummeroff et à l’équipe du Musée de Nogent-sur-Marne pour la reproduction des cartes postales et documents illustrant cet article.

 

Laurent López et Marc Renneville.

 


Affaires criminelles - Criminalité (99)

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