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Un entretien avec Michel Pastoureau

 

Après l'alerte à la grippe porcine, l'historien des animaux consacre un livre au «cousin mal aimé» de l'homme

 

Le Nouvel Observateur .- Qu'ont en commun l'ours, que vous avez étudié comme un «roi déchu», et le cochon ?

 

Michel Pastoureau. Mes animaux vedettes sont en général des réprouvés : j'ai aussi d'énormes dossiers sur le corbeau. Mais alors que l'ours a été vénéré puis dévalorisé, il y a toujours eu un mélange d'attrait et de rejet à l'égard du cochon. Pour moi, cela vient de son cousinage biologique trop grand avec l'homme. Les médecines antique, puis arabe médiévale le savaient déjà : à l'intérieur, c'est tout pareil ! A tel point qu'on sait greffer des organes porcins sur des hommes. Une truie peut même être mère porteuse le temps d'une opération chirurgicale ! Je ne sais pas quels troubles psychologiques on garde d'avoir été dans le ventre d'une truie, mais ça s'est fait, au Canada.

 

N. O. - Vous écrivez que «manger du porc, c'est plus ou moins être cannibale». Au fond, plus on a de répulsion pour le cochon, plus on s'en sent proche ?

 

M. Pastoureau. - Il y a de cela, oui. On a renoncé aux raisons climatiques ou hygiéniques pour expliquer le tabou présent chez les juifs et les musulmans. En revanche, les rares témoignages dont nous disposons soulignent tous que la chair humaine a le goût du cochon... Ce qui n'est pas étonnant puisque le patrimoine génétique commun est de 95% !  

 

N. O. - Dans l'Occident chrétien, le porc est à la fois un don de Dieu - puisque que «tout est bon dans le cochon» - et une bête diabolique qui ne regarde jamais le ciel ...

 

M. Pastoureau. - Il fouille toujours le sol, c'est signe d'un grand péché : il se détourne de Dieu, selon certains auteurs médiévaux. Mais d'autres sont favorables au cochon. Il y a aussi de la sympathie pour lui, presque instinctive chez les enfants. D'ailleurs rien ne ressemble plus à un nouveau-né qu'un porcelet...

 

Aujourd'hui, il est possible que leur couleur blanc-rose, majoritaire chez les cochons européens depuis le XVIIIe siècle, leur nuise : c'est la moins aimée après le marron. Le porc reste une créature des plus viles, idée qui a permis de greffer sur lui toutes sortes de vices.

 

N. O. - Comme la luxure ?

 

M. Pastoureau. - Ah, c'est passionnant, car c'est très tardif. Pendant des siècles, le cochon ne fait pas de cochonneries. Il est glouton et sale - même s'il n'est en fait pas plus sale qu'un autre animal -, mais pas au sens sexuel. Symboliquement, c'est le chien qui fait des cochonneries.

Or, quand il se revalorise entre le XVIe et le XVIIe siècle, il faut le débarrasser de cette dimension très négative. On la déverse alors sur le cochon.

 

N. O. - Un porc médiéval disposait d'un hectare, contre un demi-mètre carré dans les élevages modernes. Cette destinée vous choque ?  

 

M. Pastoureau. - Ces élevages industriels sont terrifiants ! Et tout le monde s'en fiche.

 

Oh, ça ne m'empêche pas de manger du porc. Mais, sans faire trop de sensiblerie, c'est un sort injuste fait à cette bête qui compte parmi les plus intelligentes et qui est douée de sympathie. Vu les services qu'il rend, le cochon mériterait un meilleur sort. Celui-là renvoie de l'homme contemporain une image assez ingrate.

 

N. O. - On est loin du procès de la truie infanticide de Falaise, en 1386...

 

M. Pastoureau. - C'est un record d'anthropomorphisme : on est allé jusqu'à vêtir le cochon d'habits humains pour l'exécuter, et inviter les paysans à voir le spectacle avec leurs porcs pour que ça leur serve de leçon ! La fréquence de ces procès d'animaux reste un mystère, mais une chose est sûre : neuf fois sur dix, cela concernait des cochons...

 

N. O. - Quel regard portez-vous sur ce qu'on a appelé «grippe porcine» ?

 

M. Pastoureau. - J'y ai revu tout de suite le cochon coupable ! Un adjectif animal associé à un danger permet de frapper les populations, toutes catégories confondues, mais on oublie que les animaux n'y sont pour rien, et qu'une partie de leurs maladies vient du traitement que les humains leur réservent. Déjà au XIVe siècle le cochon est tenu pour responsable de la peste... En cas d'épidémie, on se tourne vers les exclus et les réprouvés : les non-chrétiens, certains métiers, ou des animaux qu'on n'aime pas. Ce sont toujours les mêmes : le corbeau, le loup, le crapaud. Mais le cochon est toujours le premier accusé.

 

Le Cochon. Histoire d'un cousin mal aimé, par Michel Pastoureau, Gallimard, Décou vertes, 160 p., 13,90 euros (en librairie le 4 juin).

 

Crédit photographique

www.webjournal.ch/article.php?article_id=924

 

Michel Pastoureau

 

Né en 1947 à Paris, directeur d'études à l'EHESS, Michel Pastoureau est historien, spécialiste des couleurs, des symboles et des animaux. On lui doit notamment «Bleu. Histoire d'une couleur» et «l'Ours. Histoire d'un roi déchu».

 

Grégoire Leménager

Le Nouvel Observateurur

SEMAINE DU JEUDI 28 Mai 2009

http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2325/articles/a402413-.html

 

 

Les demi-couleurs - Gris pluie, rose bonbon

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-29124151.html

 

Le bleu - La couleur qui ne fait pas de vagues par Dominique Simonnet

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28849801.html

 

Le rouge - C'est le feu et le sang, l'amour et l'enfer

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28890750.html

 

Le blanc - Partout, il dit la pureté et l'innocence

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28941000.html

 

Le noir - Du deuil à l'élégance...

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Le vert - Celui qui cache bien son jeu

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Le jaune - Tous les attributs de l'infamie!

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  Histoire - Documentaires (116)

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