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 En 1969 naissait à Orléans une inquiétante rumeur faisant état de la disparition de jeunes femmes, prétendument chloroformées dans les cabines d'essayage des magasins de la rue de Bourgogne. Un véritable vent de panique avait soufflé pendant plusieurs mois sur la ville. Le sociologue Edgar Morin, qui a consacré un ouvrage (1) au phénomène, revient sur cette étonnante histoire.

 

Le Point : Comment avez-vous appris l'existence de cette rumeur ?

 

Edgar Morin : Par la presse. L'histoire selon laquelle des jeunes filles disparaissaient mystérieusement dans la ville sourdait dans la population depuis le début du printemps 1969. Les journaux locaux ont abordé le sujet fin mai. Le Monde a consacré un papier à l'affaire le 7 juin. Il était titré « Des femmes disparaissent à Orléans. Canular ou cabale ? » C'est en lisant cet article que j'ai appris la chose.

 

Comment a-t-elle éclaté au grand jour ?

 

Un matin, un groupe de curieux s'est agglutiné devant la vitrine d'un magasin de prêt-à-porter de la rue de Bourgogne. Les propriétaires de la boutique se sont inquiétés de voir cette foule s'amasser et ont appelé la police. Quand les forces de l'ordre sont arrivées, de nouveaux badauds avaient grossi les rangs. Les policiers ont interrogé les passants. Les gens s'étaient arrêtés parce qu'on leur avait dit qu'une jeune fille était entrée et n'était jamais ressortie.

 

Aucune disparition n'avait pourtant été recensée.

 

Effectivement. La police n'avait été alertée d'aucune disparition suspecte. Ce fait a d'ailleurs été souligné dans la presse dès le début. Mais cela n'a pas suffi à tuer la rumeur, car les gens imaginaient qu'on leur cachait la réalité pour ne pas les alarmer.

 

Qui a d'abord véhiculé cette histoire ?

 

Il est difficile de retrouver l'origine d'une légende urbaine. On a découvert par la suite qu'un magazine avait publié une fiction ressemblant étrangement au scénario de la rumeur d'Orléans.

 

Pourquoi vous être intéressé à cette histoire ?

 

Parce que l'événement me semblait significatif. L'irruption de cette rumeur dans une petite ville tranquille me paraissait révélatrice des transformations profondes que subissait la société française à l'époque. Quelques années auparavant, je m'étais penché, avec mon équipe, sur les mutations d'un petit village breton, Plozévet. J'y avais passé de longs mois, en 1965, à essayer de comprendre comment la modernité s'insinuait dans les structures mentales et sociales. En 1968, je m'étais passionné pour les événements de Mai. Là, nous nous trouvions face à quelque chose de tout aussi captivant : la résurgence dans une cité moderne de récits empruntés au Moyen Age.

 

C'est-à-dire ?

 

Une chose qui n'était pas dite ouvertement, mais qui transparaissait quand on étudiait cette rumeur, c'est que tous les commerçants visés étaient juifs. Cette rumeur trahissait donc un antijudaïsme inconscient provenant en directe ligne de l'époque médiévale. Le personnage du juif jouait ici le rôle immémorial de bouc émissaire. Il catalysait l'angoisse du reste de la population.

 

Quelle angoisse ?

 

Celle qui naît du changement. Celui qu'incarnaient, à leur manière, ces jeunes filles qui allaient dans des magasins pour acheter des minijupes ou des vêtements à la mode. Ce délire antisémite du marchand juif enlevant des jeunes filles pour alimenter un réseau secret de prostitution révélait le malaise de certaines de ces femmes tiraillées entre l'envie de jouer les affranchies et leurs vieilles inhibitions. Leurs parents pouvaient par ailleurs utiliser cette rumeur en leur disant : vous voyez, on commence par la minijupe mais on ne sait pas où ça peut conduire

 

1. « La rumeur d'Orléans », Seuil, 1969.

 

Interview Edgar Morin - La rumeur d'Orléans, quarante ans après

 

Légende. La rumeur est-elle l'expression d'une peur collective ? Réponse du sociologue.

Propos recueillis par Baudouin Eschapasse

Publié le 07/05/2009

N°1912 Le Point

 

Histoire - Documentaires (114)

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