Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le 19 octobre 1961 s'ouvre à la Cour d'assises de Versailles le procès des ravisseurs du petit Peugeot. Plaidoiries de deux avocats célèbres : Me Floriot et Me Tixier-Vignancour.

 

TOUT a commencé le 12 avril 1960 dans un parc miniature aménagé en lisière du parcours de golf de Saint-Cloud. Cependant que leur grand-père Jean-Pierre Peugeot sacrifie à son sport favori, ses petits enfants ­ Éric, quatre ans et demi, et Jean-Philippe, sept ans ­ jouent sous la surveillance d'une nurse. Jean-Philippe, inlassablement, monte et glisse sur le toboggan installé là. Au pied du toboggan, Éric fait des pâtés de sable avec Carole, une petite fille de son âge. Subitement ­ il est 17 h 25 ­ le soleil commence à baisser derrière les arbres du golf. La nurse qui s'est peut-être assoupie un moment, n'aperçoit plus Éric. Jean-Philippe, lui, est toujours sur son toboggan ; la petite fille, elle, est toujours à faire ses pâtés. La nurse l'interroge : « Où est Éric ? ». Il est parti avec un monsieur. Un monsieur comment ? Un monsieur comme tous les messieurs. Comment sont-ils partis ? Par là... signe de la main. Il y a là effectivement une porte grillagée, habituellement fermée par une chaîne. Celle-ci a été cisaillée. La porte donne sur un sous-bois. Ils sont repartis par un sentier qui donne sur une impasse. Un vieux jardinier interrogé donne quelques indications : il y avait là une voiture avec deux hommes. L'un des deux s'est engagé dans le sentier. Dix minutes après, la voiture ­ une 403 noire ­ a démarré en trombe. La nurse affolée revient au tas de sable. Le chauffeur, qui a conduit les Peugeot au golf, vient de découvrir une enveloppe au nom de Monsieur Roland Peugeot. A l'intérieur, une lettre tapée à la machine, à l'encre rouge. Texte : « Cher Monsieur Peugeot, Voilà ce qu'on pourra lire dans les journaux si vous nous faites marrons : le jeune Peugeot, âgé de quatre ans, est mort après d'horribles tortures parce que ses parents ont refusé d'allonger 50 millions ou alors parce qu'ils ont été trop bavards avec la police. Je ne tiens pas à confier votre petit aux bons soins de mon ami Dédé : c'est un type très bien mais il est un peu dingue... ». L'auteur de la lettre a ajouté quelques consignes et un mot de passe pour les tractations à venir : « Laissez la clé ». A leur domicile, avenue Victor Hugo, Roland Peugeot et son épouse Colette se concertent avec le commissaire Pierangeli. L'entretien est animé. Les parents tiennent à respecter les conditions posées par les ravisseurs. La vie de leur fils ne doit en aucun cas être compromise par une intervention policière. Ils acceptent néanmoins que leur téléphone soit mis sur écoute. Le soir même à 20 h 15, au cours du journal télévisé, Roland Peugeot, héritier et mainteneur de l'une des plus prestigieuses dynasties automobiles d'Europe, lit une déclaration : « C'est un père à qui ont vient de prendre son enfant qui s'adresse à vous. Tous ceux qui ont des enfants et qui les aiment me comprendront, j'en suis sûr. Mon seul souci est de le retrouver sain et sauf le plus tôt possible. Je n'ai pas déposé plainte. Je prends l'engagement formel de demander que le ravisseur ne soit pas poursuivi ». Depuis des heures, le téléphone de la famille Peugeot ne cesse de sonner. Il y a, bien sûr, eu les six « vraies » communications avec les ravisseurs mais aussi les innombrables appels fantaisistes, pervers, macabres, infâmes. La nouvelle qui s'est répandue à travers le monde, produit des effets surprenants : à Londres, les nurses des quartiers chics se voient administrer d'urgence des instruction pour surveiller efficacement les enfants de diplomates ou d'industriels. Pendant ce temps, Roland Peugeot rassemble les cinquante millions d'anciens francs en billets usagés et portant des numéros isolés. Avenue Victor Hugo, les heures passent mais la vie s'est arrêtée. On attend une deuxième lettre des ravisseurs qui fixera les modalités de remise de la rançon. Elle arrive au courrier de 9 h 15. Machine à encre rouge toujours. Texte : « Votre fils vous sera rendu cette nuit. Sa vie dépend de votre silence ». Suit le mot de passe. La remise de l'argent doit avoir lieu l'après-midi même, avenue des Ternes, à la hauteur du numéro 55, passage Doisy. Ce dernier est un raccourci connu des gens du quartier ; il permet de fuir facilement en cas de bouclage du quartier. Les ravisseurs sont manifestement allés au cinéma voir le film de Claude Sautet « Classe tous risques » qui, justement, utilise le passage Doisy... A 15 h 55, Roland Peugeot est allé au rendez-vous. Il tient la sacoche contenant les billets et tourne le dos au passage. Il ne devra pas se retourner. A 16 heures précises, quelqu'un dit derrière lui : « Laissez la clé » et lui prend la sacoche. Quelques secondes passent. Roland Peugeot ne peut s'empêcher de se retourner... il voit l'individu disparaître. Pourrait-il le reconnaître par la suite ? Roland Peugeot rentre chez lui. Il faut attendre, attendre encore. Peu avait minuit, un employé de perception qui rendre chez lui, rue Saint-Didier, s'apprête à tourner au coin de l'avenue Poincaré. Subitement, il entend un enfant pleurer. L'homme s'approche : « Tu t'appelles comment ? ». C'est le petit Éric Peugeot. L'employé l'emmène au café Brazza qui s'apprête à ferme ses portes. Il y a là quelques clients encore ; ils s'occupent du gamin. L'un d'entre eux, qui travaille chez Peugeot, téléphone au commissariat de la Porte Dauphine. Le planton : « Pas de blague ! ? C'est la quinzième fois qu'on nous fait le coup aujourd'hui ! ». Au commissariat, l'enfant répond aux questions des policiers : non, on ne lui a pas fait de mal ; oui, on l'a ramené en voiture. Quant aux ravisseurs, ils ne l'ont manifestement pas maltraité puisqu'il dit d'eux : « C'est des amis ». Vers deux heures du matin, Roland Peugeot ramène son fils à la maison. Dehors des gens applaudissent, d'autres pleurent. La parole désormais est aux enquêteurs. L'on rassemble des témoignages et d'abord celui du petit Éric. Il y avait un poste de télévision au rez-de-chaussée de la villa où il avait été emmené et il avait le droit de s'en servir quand il voulait : mieux qu'à la maison en somme. Il n'y avait pas de drap dans son lit. Il avait mangé de la viande, des pommes sautées et énormément de chocolat. Il n'y avait que des messieurs et l'un d'eux était « quelqu'un de très gentil ». D'ailleurs, il avait souvent joué aux cartes avec lui. Pour le reste, il y avait quelques indices çà et là, les numéros des billets que l'on avait relevés, des portraits-robots... L'enquête piétine jusqu'au jour, fin novembre 1960, où les services d'Interpol communiquent une information intéressante à la police judiciaire de Paris. Depuis fin avril, deux individus nommés Larcher et Rolland font des dépenses somptuaires : voitures de sport, palaces, casinos et même un billet d'avion pour Rio jamais utilisé. Raymond Rolland est inconnu des services de police. Il se fait appeler Roland de Beaufort, habite un somptueux appartement boulevard Suchet, luxe surdimensionné pour un ancien typographe devenu vendeur de billards électriques. Pierre Larcher, dit le beau Serge, lui, est recherché depuis 1959 pour tentative d'extorsion de fonds et violences. Depuis il a disparu et ne semble être revenu à la surface qu'à l'époque du rapt. L'étau se resserre lorsque l'on apprend que la fameuse machine à encre rouge a été localisée : elle appartenait à l'ex-épouse de Raymond Rolland qui était venu la lui emprunter neuf jours avant l'enlèvement. Et qui s'est bien gardé de la lui rendre. Voici l'hiver. Larcher et Rolland sont aux sports d'hiver. Ils ont loué un chalet à Megève, sur la route de Rochebrune « Les six enfants ». Est-ce par inconscience ou par bravade qu'ils ont choisi Megève ? Car les Peugeot eux aussi sont à Megève où ils possèdent une résidence secondaire. Un soir, le 18 février, ils seront même voisins de table mais le père d'Éric leur tournant le dos, ne pourra reconnaître celui à qui il a remis la sacoche ! Si les Peugeot pratiquent les sports d'hiver, Rolland et Larcher, eux, font plutôt dans les festivités nocturnes : le beau Serge est avec une amie Rolande et Rolland avec une ex-miss Danemark, Lise. Un étudiant en médecine et une jolie streap-teaseuse complètent la joyeuse équipe. Mais en réalité, seuls Larcher et Rolland « savent » pour ce qui concerne le rapt puisqu'ils en sont les auteurs. Le dimanche 5 mars à 7 h 30, la police fait irruption dans le chalet mais n'y trouve que Rolland et la jolie Danoise. Les autres sont déjà repartis sur Paris. On les intercepte près de Bourg-en-Bresse et tout le monde se retrouve au siège de la brigade mobile d'Annecy. Interrogatoire des heures durant : les dames et l'étudiant sont rapidement mis hors de cause. Rolland craque le lundi soir, Larcher un peu plus tard. Larcher est âgé de trente-huit ans. Il en a passé sept en prison. Intelligent, astucieux, il voulait devenir un grand truand. Rolland, c'est autre chose. Il a été para en Algérie, y a contracté le paludisme. Vingt-quatre ans, physique agréable, il est un tantinet mythomane. Lorsque ces deux-là se sont rencontrés, ils ont immédiatement sympathisé ; de communes origines bretonnes les y ont aidé. Un beau jour de février 1960, ils se sont trouvé un point commun supplémentaire : une très mauvaise passe financière. Et Larcher qui sait lire, a lu un polar de la Série Noire de Lionel White (sic) intitulé « Rapt ». Il l'apporte à Rolland : « Lis donc ce bouquin, il contient la solution de tous nos problèmes. Tout est expliqué. C'est du billard. Il n'y a qu'à faire la même chose : enlever un gosse de riches ». Ils achètent le Bottin mondain et choisissent comme sur un catalogue. D'ailleurs le Bottin indique même l'âge des enfants. Ce sera Éric, quatre ans, plutôt que Jean-Philippe, sept ans, trop âgé donc trop bavard (...). Ensuite, ils ont repéré les habitudes des Peugeot : les après-midi au golf avec le grand-père, etc. Ils évaluent aussi le montant de la rançon. Larcher a proposé trente millions. Rolland, très impressionné par le luxe des maisons Peugeot, a rétorqué : « Non, cinquante ! » Larcher a retapé le texte qui figure dans le polar, le texte qui commence par « Cher Monsieur Peugeot ». Rolland lui, attrapera l'enfant. Ce ne devrait pas être trop difficile. Il est tellement sympathique Rolland. Et puis habillé en chauffeur de grande maison... Le 11 avril, Rolland trop nerveux s'est dégonflé. Le 12, tout se déroule comme prévu. C'est Rolland qui s'occupera d'Éric. Bien. Comme une vraie nurse. Pour que le gamin soit content, il l'a même laissé gagner aux cartes. Lorsque Truffaut tournera un film intitulé « Tirez sur le pianiste », il se souviendra de Rolland et de Larcher. Après ce sera la grande vie, surtout pour Rolland qui dépense sans compter. Tout se termine donc à Megève le 5 mars 1961. Lorsque le procès s'ouvre à Versailles, les deux protagonistes s'accablent mutuellement quant à la responsabilité du rapt. Procès à grand retentissement : à cause de la personnalité de la famille Peugeot mais surtout parce que le rapt d'enfant est rarissime en France à cette époque. Me Floriot défend Larcher, Me Tixier-Vignancour plaide pour Rolland. Ces deux ténors du barreau font courir le tout-Paris. Me Floriot réussit même à faire pleurer son propre client en racontant sa jeunesse malheureuse, les trois ans de prison qu'il a pris pour un vol de vélo. Finalement, vingt ans de réclusion criminelle pour Larcher et Rolland dont les experts en psychiatrie viendront dire qu'ils pourront être réinsérés dans la société. Il semble bien qu'ils aient eu raison. Libérés au bout de douze ans (Rolland) ou de quatorze (Larcher), l'un finira par enseigner le droit et l'autre par travailler dans l'édition. Les Peugeot, eux, ne voudront plus jamais entendre parler de cette histoire. On peut les comprendre.

 

Le rapt d'Eric Peugeot

Texte : Edouard BOEGLIN

Illustration : Christian HEINRICH

Edition du mercredi 28 octobre 1998

http://www.alsapresse.com/jdj/98/10/28/MA/1/article_1.html

 


Affaires criminelles - Criminalité (111)

Commenter cet article

Zouzou 01/05/2010 13:29


Quelle histoire !
Le plus étonnant, c'est l'épilogue : "L'un finira par enseigner le droit" :-)


09/05/2010 17:22



Bravo Zouzou