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Le 20 septembre 1869, à cinq heures du matin, un cultivateur découvre dans un champ six cadavres sommairement enfouis. Quelques jours plus tard, l'on arrête l'assassin. C'est un certain Jean-Baptiste Troppmann, originaire de Cernay (Haut-Rhin).

 

LE 15 AOÛT 1869, Napoléon III ­ vieilli et usé ­ avait donné des fêtes pour le centenaire de Napoléon Ier. A cette occasion, une large amnistie avait été accordée au bénéfice de multiples opposants politiques, mais l'empereur hésitait plus que jamais entre une politique dite de résistance (à tous les courants de pensée, notoirement républicains) et une politique franchement libérale. Les journaux déployaient une activité fiévreuse. Si des titres comme Le Petit Journal se spécialisaient dans les faits divers, d'autres, plus politiques, s'engageaient résolument dans la lutte contre l'Empire. Le Réveil de Delescluze, La Marseillaise ­ tout un programme en régime impérial ­ dirigé de Bruxelles par Rochefort menaient la danse. Le Rappel venait d'être fondé par les deux fils de Victor Hugo qui avait expliqué le choix du titre en ces termes : « (Ce journal devrait) battre le rappel des principes par la conscience, du devoir par le droit, du passé par l'histoire, de l'avenir par la logique : journal lumineux et acéré, tantôt épée et tantôt rayon ». Le mouvement socialiste et ouvrier lançait sans guère de succès ses premiers titres qui portaient des titres significatifs : La Réforme, Le Travail, La Voix du Peuple. L'Internationale s'était d'ailleurs réunie à Bâle le 6 septembre 1869 et avait condamné la propriété individuelle même celle du sol, la terre devant faire retour à la propriété collective ! La Suisse accueillit (à Lausanne) le 14 septembre le Congrès de la Paix et de la Liberté où Victor Hugo « après avoir annoncé l'évangile de la paix perpétuelle, sauf à abolir toutes les tyrannies par une guerre qui serait la dernière, salua l'embrasement de la République et du socialisme ». Huit jours plus tard, le 22 septembre, à la signature de Thomas Grimm, Le Petit Journal publie le premier article d'un véritable feuilleton qui va tenir la France en haleine des mois durant et faire passer le tirage du journal de 350 000 à 470 000 exemplaires. Voilà comment commence la narration du haletant crime de Pantin : « Lundi matin, à 5 heures, un sieur Langlois, cultivateur, se rendait avec ses outils de travail sur sa propriété voisine de Pantin, à l'endroit dit le Chemin-Vert. Ce terrain est situé à environ 1 kilomètre et derrière la gare de Pantin, chemin de fer de l'Est, dans la direction d'Aubervilliers, à 500 mètres environ de la route de Paris (...). Arrivé sur la lisière d'un champ ensemencé de luzerne, il remarque tout à coup une mare de sang. Tremblant, ému, sous le coup d'un sinistre pressentiment, il écarte la terre avec un de ses outils ; il met à jour un foulard. Il fouille encore et bientôt se trouve en présence du cadavre d'une femme vêtue encore d'une robe de soie (...). Bientôt, il aperçoit la tête meurtrie d'un enfant. Epouvanté, il court à Pantin (...) pour donner l'alarme et prévenir l'autorité municipale ou le brigadier de gendarmerie (...) ». Le lendemain, Thomas Grimm donne des détails : « Une femme d'environ 35 ans, quatre garçons de 16, 13, 10 et 8 ans et une petite fille de 4 ans avait donc été enfouis dans une fosse de 3 mètres de longueur, 60 centimètres de largeur et 40 de profondeur (...) ». Le journaliste ne précise pas que la mère était enceinte de sept mois. En revanche, il croit pouvoir affirmer que « la famille assassinée était originaire d'un de nos département du Nord » (ce qui est faux) et qu'elle « émigrait, devait partir pour l'Amérique » (ce qui est vrai).

 

Tout ce qu'il sera possible de dire, vous le saurez

 

Grimm continue allègrement à « feuilletonner » dans les jours qui suivent et l'on ne saurait affirmer qu'il prend un soin particulier à vérifier ses informations. Exemple : le 24 septembre, il écrit que « l'on sait positivement que la mère et les enfants habitaient Roubaix, et, alors qu'il est permis d'espérer que rien ne pourrait augmenter l'horreur de l'épouvantable forfait, la justice a acquis la certitude que les meurtriers sont le père et le fils aîné (...) ». Le « savoir positif » évoqué ne tardera pas à se révéler totalement négatif mais, en attendant, notre homme conclut dans une belle envolée : « Je me remets en campagne, chers lecteurs, et j'espère pouvoir, demain, vous donner l'assurance que les meurtriers sont arrêtés ». Le lendemain, Thomas Grimm ­ toujours en verve ­ annonce triomphalement « l'arrestation, non seulement du fils Kinck mais encore de son père, âgé de 45 ans environ, comme étant les auteurs principaux du crime de Pantin ». La nouvelle est transmise par une dépêche du Havre et ­ tout de même ­ le journaliste commence à avoir un léger doute, ce qui l'amène à écrire : « Cette nouvelle mérite confirmation (n.d.l.r. : c'est le moins que l'on puisse en dire)... Je ne faillirai pas au devoir que m'impose l'immense publicité du Petit Journal ». Et l'article se termine par une promesse : « Tout ce qu'il sera possible de dire, vous le saurez ». Soit. En tous les cas, l'enquête qui est menée par Claude, le chef de la Sûreté en personne, progresse rapidement. La piste havraise était la bonne mais Grimm avait ­ si l'on ose dire ­ écrit plus vite que son ombre. Ce qui, le 26 septembre, donne l'article suivant : « Tout d'abord, on a pensé que le père Kinck et son fils Gustave étaient les principaux auteurs de l'épouvantage massacre de Pantin (...). Mais voilà que l'on arrête au Havre un homme (...). Bientôt, on acquiert la certitude que c'est un dénommé Trauppmann (sic) âgé de 22 ans (Gustave Kinck n'a que 19 ans). Trauppmann est alsacien comme Kinck père, étant né à Cernay (Haut-Rhin) ; il est mécanicien comme les Kinck ; il était l'ami intime de la famille ; on l'a trouvé porteur des papiers de Jean Kinck... Toutes les circonstances réunies forment un fasceau d'éléments nouveaux dans la cause ». Quelle est l'apparence physique de Troppmann (et non Trauppmann)? Dans son ouvrage Les criminels, caractères physiques et psychologiques paru vingt ans après le crime, le DrCorre le décrit ainsi : « Visage régulier, à l'expression douce de jeune fille ou de séminariste mais avec un regard faux ; apparence chétive et efféminée, goûts antiphysiques ». Un peu plus loin, il complète : « Il avait le front large, découvert et un peu fuyant... Ses cheveux châtains, souples et abondants, étaient l'objets de soins particuliers, il les caressait avec une coquetterie un peu gauche... Le bon effet du visage supérieur s'annulait par ses oreilles larges et plates, par son nez étroit et rabaissé, par sa bouche ombrée d'une moustache naissante qui ne passait pas la lèvre supérieure, trop grosse, et par ses dents démesurées ; elles donnaient à la partie inférieure de sa figure, si douce par le haut, une physionomie sauvage ».

 

Ce bourreau n'aimait pas entendre crier

 

Dans les jours qui suivent, des foules considérables se pressent sur les lieux où l'on a fait la macabre découverte. Celle-ci est désormais complète lorsque l'on découvre également sur la place le cadavre du fils aîné, Gustave ; Thomas Grimm est toujours (ou encore) là : « Sa poitrine était ouverte et son poignet entouré d'un mouchoir rouge contourné et tordu ». Mais la curiosité populaire va bientôt se porter sur un autre lieu et plus précisément en Alsace : « Près de Wattwiller et de Herrenfluch (...). C'est là, entre deux chênes plantés en éventail, qu'a été découvert le cadavre du malheureux Kinck ». Le père que l'on ne découvre que deux mois plus tard car Troppmann a enfin avoué ses crimes et indiqué où se trouvait le cadavre de sa première victime. Il a d'ailleurs précisé que le père avait été empoisonné à l'aide d'acide prussique contrairement à la mère et aux enfants qu'il avait assassiné à coups de couteau, de pelle et de pioche. Précision horrible que donne dans son Musée criminel paru en 1890 un autre ancien chef de la Sûreté « (il se sert) surtout de ses mains qu'il plonge dans les plaies de ses victimes, afin d'en arracher le larynx. Ce boureau n'aimait pas entendre crier ». Quel est le mobile de l'horrible crime ? « l'amour de l'argent » affirment les journaux. Thomas Grimm, comme tout le monde, veut voir de près l'horrible meurtrier. Le 26 décembre, il pense régaler ses lecteurs en écrivant : « J'ai vu Troppmann ! (...). Comment m'y suis-je pris pour l'approcher ? C'est mon secret ! (...) Troppmann était dans sa cellule. A quelques pas de ses codétenus, dits moutons, qui ne le quittent pas un instant (...). Troppmann n'était pas de bonne humeur ; loin de ses moutons, assis devant une table, il tenait un jeu de cartes à la main et tournait lentement les cartes une à une ». Troppmann est condamné à mort. Jules Fabre, avocat à la Cour d'Appel de Paris, raconte dans l'ouvrage qu'il consacre en 1895 au Barreau de Paris : « Le lendemain du banquet (n.d.l.r. : des avocats parisiens), de grand matin, les abords de la Cour d'assises étaient envahis par un public nombreux, désireux d'assister aux débats d'une affaire criminelle si effroyable que des gens à l'imagination soupçonneuse allèrent jusqu'à se demander si elle n'avait pas été imaginée, de toutes pièces pour détourner, pendant quelques mois, l'opinion des préoccupations politiques, et créer par là une salutaire diversion. Lachaud défendit Troppmann ; il le fit avec une telle force que l'auditoire laissa s'écouler, sans s'en apercevoir, les longs développement de sa belle plaidoirie ».

 

Est-ce le moment de me faire paraître en public ?

 

Le 29 décembre, à peine condamné à mort, Troppmann signe un recours en grâce. Refusé. En attendant son exécution, il devient la véritable attraction de la prison de la Roquette. L'impératrice Eugénie s'intéresse à lui, le secrétaire de l'archevêque de Paris vient lui rendre visite. Lui, paralysé dans sa camisole de force, attend, « laissant pendre d'énormes mains ». Le 18 janvier dans la soirée, un gardien vient lui apporter du linge propre. Lui : « Est-ce le moment de me faire paraître en public ? ». C'est le moment. Dans la nuit, au milieu d'une foule considérable et inquiétante, arrivent les fourgons des bourreaux : le chef, c'est Jean-François Heidenreich, un colosse, célibataire, cheveux en brosse, favoris coupés courts, redingote et cravate blanche. Deibler, le grand Deibler est déjà aide-bourreau mais pas encore auprès de Heidenreich. Lorsque l'on commence à élever la guillotine, la foule chante une bien curieuse Marseillaise. Isolé dans une grande cellule, Troppmann dort cependant que le directeur de la prison reçoit le Tout-Paris dont le romancier russe Tourgueniev, avec punch, dinde et foie gras. Claude, le chef de la Sûreté, vient réveiller l'assassin et le confie à un confesseur puis aux exécuteurs. Un peu plus tard ­ c'est Tourgueniev qui raconte ­ « tout à coup, lentement, comme une gueule qui écarte ses mâchoires, la porte de la prison s'ouvrit devant nous. Un froid glacial nous pénétra, un froid qui me fit mal au coeur. Je regardai Troppmann... Il marchait d'un pas ferme... J'entendis un rugissement sourd, quelque chose roula avec bruit et poussa un ouf... ». L'académicien Jules Claretie dans La vie à Paris (1895) précisa : « Ce qu'il n'a pas dit ou ce qu'il n'a pas su, c'est que Troppmann, littéralement coupé en deux ­ un peu plus bas que le col ­ par le bourreau, le mordit au doigt, et que Heidenreich, montrant sa main qui saignait, eut ce mot terrible : " Sale grenouille, ça a été dur ! ».

 

L'horrible crime de Pantin

Texte : Edouard Boeglin

Illustration : Christian Heinrich

Edition du mardi 26 septembre 2000

http://www.alsapresse.com/jdj/00/09/26/MA/1/article_1.html

 

Crédit photographique

http://guillotine.site.voila.fr/troppmann2.JPG

 

Les lieux du crime, topographie criminelle et imaginaire social à Paris au XIXe siècle

http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=SR_017_0131

 


Affaires criminelles - Criminalité (111)

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