Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


Fournisseur des nazis, commanditaire du réseau de Résistance « Honneur de la police », Joanovici, dit Monsieur Joseph, constitua un Etat dans l'Etat. Mais le 21 juillet 1949, ce chiffonnier milliardaire... apatride, écopa de la dégradation nationale à vie !

 

LE 18 juillet au soir, tout semblait aller pour le mieux. Me Henri Torrès, l'un de ses défenseurs, n'avait-il pas lancé dans le prétoire une adresse aux jurés qui avait fait mouche : « Gardez-vous de faire de cet Israélite un nouveau Dreyfus ! » Certes Galtier-Boissière, toujours caustique, avait eu ce commentaire lapidaire : « Ce qui, on l'avouera, n'était pas très gentil pour le capitaine. » Mais les jurés, au terme d'une douzaine de jours de procés ininterrompu, avaient semblé ébranlés dans leurs éventuelles préventions à l'égard de Monsieur Joseph... Que celui-ci ait joué sur tous les tableaux pendant la guerre, n'était contesté par personne. Mais, comme l'avait affirmé avec une tranquille assurance « Franc-Tireur », le journal du tout-puissant Albert Bayet, président de la Fédération de la presse, « Joanovici (n'avait-il pas fait) bon usage d'une fortune mal gagnée ? » (12 juillet 1949).

 

Joanovici était un tendre, un sentimental

 

D'entrée, on avait tout appris de la fulgurante ascension de Monsieur Joseph, juif bessarabien, né le 20 février 1905 à Kichinev. La Bessarabie était alors une province russe qui, en 1918, passa sous le contrôle de la Roumanie, qui avait eu le bon esprit de rejoindre le camp des Alliés. À l'âge de 20 ans, il vient en France, s'installe à Clichy dans une vieille baraque et commence par faire les poubelles.

 

Première rencontre : un vague cousin, le chiffonnier Krug, « un as du métier ». Joanovici lui raconte son enfance malheureuse (vraie ou fausse ? allez savoir) : « Mes parents sont morts tous les deux l'année de ma naissance. À 12 ans je trimais déjà à l'usine. J'ai été métallo, serrurier, cheminot... » Il a tout connu : pogroms, massacres, misère. Krug fond en larmes et l'engage. Le futur Monsieur Joseph excelle déjà à attendrir les coeurs les plus secs... Comme le confiera à la barre un autre de ses vieux amis : « Joanovici était un tendre, un sentimental. Il était extraordinairement fleur bleue. » N'empêche, le tendre-sentimental-fleur bleue ­ deux ans après son embauche ­ élimine son patron-bienfaiteur à la faveur de difficultés financières de celui-ci, fait main basse sur son appartement et se retrouve, en 1939, à la tête d'une entreprise de récupération de ferraille, qui déclare 5 millions de chiffre d'affaire et 130 000 F de bénéfice en 1939. Mais, dès 1933 ­ soit huit ans après son arrivée en France ­ Joanovici fait son entrée dans le saint des saints de son unique passion, à savoir la préfecture de police. Il n'y va pas par quatre chemins, fait irruption dans le bureau du sous-directeur de la police parisienne, Henri Verdier, et lui tient l'émouvante déclaration suivante : « Ma réussite honnête fait des envieux. J'ai refusé de tremper dans des affaires louches, par respect de la loi et par amour de la France. C'est pourquoi on cherche à me tuer. Je demande la protection de la police. » Naturellement, contre cette protection, le sympathique jeune homme est tout disposé à rendre des services... comme indicateur. La police parisienne n'est pas seule à bénéficier des services de Monsieur Joseph. À la même époque, il commence par le truchement de sa société de récupération à ravitailler l'Allemagne nazie en laiton, plomb et cuivre, tous métaux fort utiles à une industrie d'armement. De surcroît, il reçoit la fréquente visite de « touristes allemands », bardés d'appareils photo, chargés de « missions spéciales ». C'est lui qui les approvisionne en devises : l'indicateur de la police française est aussi le banquier de la « cinquième colonne ». Après la déclaration de guerre, cet as du double jeu semble rompre ses relations avec l'Allemagne et se présente spontanément devant un conseil de révision, le 1er mai 1940. C'est du moins ce qu'il raconte lors de son procès neuf ans plus tard : « Je m'étais épinglé des cocardes jusque dans le dos, avec un tas d'autres trucs qui brillaient... » Le président du tribunal : « Vous vouliez donc vous battre ? ». Joanovici : « Euh... c'est-à-dire que je voulais faire quelque chose pour la France. Seulement, après cela, je n'ai jamais été mobilisé. Sans ça, croyez-moi, ça aurait bardé. » Et Monsieur Joseph de rouler furieusement des yeux.

 

Description de Monsieur Joseph par le journaliste Philippe Bernert : « C'est un petit homme au poitrail de taureau, avec des jambes et des bras de lutteur de foire. Le visage est charnu et vulgaire, taché de son, figé dans sa graisse comme un masque bouffon. Tapis dans les trous du masque, deux yeux de chasseur perpétuellement à l'affût, glissant d'un visiteur à l'autre avec une mobilité surprenante (...). Pour en atténuer l'éclat coupant comme un scalpel, Joanovici les voile par instants de ses paupières bridées, à l'asiatique, ce qui lui donne l'air faussement bonhomme d'un Bouddha hilare. » La débâcle et l'Occupation font de Monsieur Joseph le récupérateur en chef des Allemands. Leurs services secrets le qualifient d'ailleurs, dans leurs rapports, de « tüchtig und brauchbar » (actif et utile). Quoi qu'il en soit, cumulant business et trahison, Monsieur Joseph perfectionne son négoce avec un talent tel qu'il devient rapidement milliardaire. Analyse clinique du négoce par Pierre Boutang : « Joanovici payait avec les billets ses trafics, dont les Allemands lui allouaient une quantité d'autant plus considérable qu'ils nous les volaient. Joanovici payait les boches avec nos métaux ; le boche le payait avec nos billets. L'opération était complète, réversible et aurait duré indéfiniment, sans l'arrivée des blindés de Leclerc... » Au demeurant, Monsieur Joseph, qui disposait d'une solide assurance allemande qui lui avait, moyennant cinq millions, permis d'obtenir un certificat d'aryanisation (!), s'était littéralement payé un réseau de Résistance avec... l'argent des Allemands. « Honneur de la police », grâce à Monsieur Joseph, était un vrai réseau, le plus riche de France et le mieux armé. C'est d'ailleurs avec du matériel fourni gratuitement par Monsieur Joseph que les policiers purent contribuer à la libération de Paris ! Au passage, Monsieur Joseph avait alors fait liquider ses anciens amis de la Gestapo française, était redevenu juif et avait été promu « combattant sans uniforme », portant fièrement son pseudo de la Résistance « Spass », alias « Le Sauveur ». « Spass », félicité par le préfet de police, avait même son bureau à la préfecture, prêtait son parc de véhicules aux policiers et leur payait le carburant nécessaire pour circuler. Ses activités de mécène ne s'arrêtaient pas là : cet ami du genre humain finançait les campagnes des démocrates-chrétiens du MRP, en même temps qu'un journal communiste, « L'Action ».

 

Il y avait bien quelques nuages de temps à autre : un court séjour en prison, en 1944, pour avoir vendu aux Allemands des responsables du réseau « Honneur de la police » (ce qui lui avait permis d'en devenir l'un des chefs) et d'en avoir fait assassiner d'autres ; les accusations de l'authentique résistant qu'était le colonel Rémy et puis ­ le 17 mars 1947 ­ cette conférence de presse du ministre de l'Intérieur Depreux : « Joanovici a su se créer une police personnelle, dont il recrute dans les rangs de la police officielle ses meilleurs éléments. Il constitue pratiquement un Etat dans l'Etat. Désormais, c'est la lumière qui doit être faite, quelle que soit la hauteur ou la distance où nous devons la porter. »

 

J'ai essayé de reconstituer les comptes de l'accusé

 

Monsieur Joseph, devenu fournisseur exclusif pour l'Europe des surplus américains, se retrouve, après bien des péripéties, devant la Cour de justice, le 6 juillet 1949. Et il donne toute sa mesure pour la plus grande joie des spectateurs et des lecteurs des quotidiens. Le président : « Vous faisiez circuler vos camions avec des laissez-passer allemands... » Joanovici : « M. le président, s'ils avaient eu des laissez-passer anglais, ils n'auraient pas pu rouler. » Rires. Le juge Fayon : « J'ai essayé de reconstituer les comptes de l'accusé, comme les paléontologues ont refait les squelettes en partant d'un os... » Joanovici : « Vrai ! et c'est même malheureux que cet homme soit encore juge d'instruction, il mérite au moins d'être ministre ! » La salle est pliée de rire. Le président : « Vous n'allez quand même pas nier vos relations avec l'occupant ! C'est même pour cela que vous êtes là. » Joanovici : « Aloré, pourquoi yé souis lé soul ? Si on avait laissé faire les Allemands, ils auraient pris la marchandise sans rien payer. Autant leur prendre un peu d'argent ! » Le commissaire du gouvernement : « Avec quoi payiez vous vos fameux petits copains ? » Joanovici : « Avec n'importe quoi : du café, de l'argent, des cigarettes anglaises... » Le commissaire : « Et pouvez-vous nous dire comment vous les aviez ? » Lui : « Au marché noir, M. le commissaire du gouvernement, comme tout le monde... » On lui reproche (à juste titre) d'avoir été un agent des Allemands. Joanovici : « Moi, un agent de l'ennemi ? Si je l'avais été, j'aurai touché. Or c'est toujours moi qui payais. » Comme il a décidément réponse à tout, le président de la Cour lui en fait la remarque. L'un de ses avocats s'écrie alors : « Il ne faudrait tout de même pas le condamner pour être trop intelligent ! »

 

Une multitude de témoins viennent témoigner en faveur de Monsieur Joseph, qui a décidément « arrosé » beaucoup de monde... Seule deux voix discordantes ­ un membre des services secrets de Londres d'une part, un agent de la Gestapo française condamné à mort d'autre part ­ viennent ternir l'image de Monsieur Joseph. Le 18 juillet au soir, les amis de Monsieur Joseph sont optimistes. Mais l'obstination du juge d'instruction Fayon, lequel menace de rendre public le dossier explosif qu'il a constitué sur Joanovici, douche bientôt ce bel enthousiasme. Finalement, Monsieur Joseph écope de ­ oh pas grand'chose ­ cinq ans de prison, indignité nationale à vie (un comble pour un apatride !), confiscation des biens jusqu'à concurrence de 50 millions. C'est peu mais c'est trop pour Monsieur Joseph. Celui-ci sort de prison en 1951, passe cinq ans en résidence forcée à Mende, en Lozère où, d'une chambre d'hôtel, il reconstitue une incroyable fortune.

 

Il ne faut jamais croire aux hommes

 

C'est le fisc qui aura sa peau. Joanovici s'enfuira en Israël en octobre 1957, sera extradé 11 mois plus tard, échouera à la prison des Baumettes à Marseille, où il aura pour voisin de cellule Gaston Dominici (le patriarche de Lurs accusé d'un triple meurtre), sera libéré en mai 1962, après une longue grève de la faim. Il doit encore au fisc plus d'un milliard de francs. À 60 ans, il revient à Clichy. Malade, ruiné, oublié de tous et surtout de ses anciens amis, il meurt le 7 février 1967. Le jour de son enterrement au petit cimetière juif de Bagneux, quatre hommes silencieux restent à l'écart, puis déposent discrètement une immense gerbe sur la tombe de Joanovici, avec cette inscription : « À notre camarade : Honneur de la police. Ses amis reconnaissants. » Et les quatre policiers anonymes s'en vont comme ils sont venus, évitant les photographes... Monsieur Joseph, lui, durant ses misérables dernières années, confiait : « Il ne faut jamais croire aux hommes ; si je n'avais pas été naïf, j'aurais pu aller tranquillement chez Staline et devenir son conseiller financier : mon oncle était d'ailleurs son camarade d'école. »

 

Le Napoléon de la ferraille condamné !

Texte : Edouard Boeglin

Illustration : Christian Heinrich

Edition du mardi 18 juillet 2000

L'Alsace
 

Crédit photographique

http://blog.lefigaro.fr/bd/joseph%20Joanovici.jpg

 

Léo Malet et ses « Nouveaux Mystères »

http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=SR_017_0171

 

 

 

 

Commenter cet article