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  Elle avait été la « connaissance » du président Félix Faure, neuf ans auparavant. Le 31 mai 1908, on l'avait retrouvée vivante, à deux pas de son mari et de sa mère, morts. Enquête, procès, acquittement.

 

POUR LES UNS, 1909 est cette année noire qui a vu la Chambre des députés voter la loi instituant l'impôt sur le revenu. Pour d'autres, celle qui a vu tomber le ministère Clemenceau ou encore l'année de l'exploit de Blériot, qui a réussi à traverser la Manche en avion. En cette fin de mois d'octobre, les journaux s'intéressent à nouveau de plus en plus à autre chose, à un fait divers qui s'est déroulé le 30 mai 1908 : le crime de l'impasse Ronsin. Car le procès ne va pas tarder à s'ouvrir, le procès de Marguerite Steinheil, née Japy, originaire de Beaucourt dans le Territoire de Belfort ; Marguerite Steinheil, dite la belle Meg ou encore la veuve rouge. Celle-ci, pour l'heure, est incarcérée à la prison Saint-Lazare. Pendant la durée du procès, elle sera logée au quartier des femmes du Dépôt. Description : « C'est un lieu à la vérité mélancolique, davantage sans doute que bien d'autres geôles. Les cellules s'y alignent sur trois étages, s'ouvrant sur des balcons en encorbellement, le long d'un spacieux corridor où les baies, hautes et larges pourtant, ne versent qu'un demi-jour gris et froid. » Dans cette triste antichambre de prison, seul le va-et-vient des gardiens et des religieuses de Saint-Joseph-de-Cluny aux longs voiles bleu de ciel, met quelque animation. Le dépôt communique avec le Palais de justice par un passage souterrain. Si le procureur a décidé d'y transférer Marguerite Steinheil, c'est pour éviter des manifestations sur son passage dans les rues de Paris... Car l'affaire est à la fois crapuleuse et mystérieuse. Le 31 mai 1908 ­ dimanche de Pentecôte ­ la police judiciaire était saisie par le commissariat de Vaugirard. Nous sommes bien évidemment à Paris. Dans une petite maison de l'impasse Ronsin, le valet de chambre vient de découvrir, au petit matin, deux cadavres : celui de son maître, le peintre Steinheil, et celui de la belle-mère de celui-ci, Mme Japy. Non loin d'eux, l'épouse du peintre, bien vivante mais ligotée sur son lit et bâillonnée. Curieusement, c'est le chef de la Sûreté en personne, M. Hamard, qui se rend sur les lieux, accompagné d'un nombre impressionnant de collaborateurs : un inspecteur principal de la brigade criminelle, un brigadier, un sous-brigadier et quatre inspecteurs. Cela fait beaucoup de monde pour une affaire criminelle banale. Hamard se substitue au commissaire du quartier et reprend l'interrogatoire de Marguerite Steinheil « miraculeusement épargnée par les assassins. » L'on procède à l'interrogatoire de Rémy Couillard, le jeune valet de chambre, qui ne se fait pas prier. « Je me suis réveillé, comme d'habitude, à six heures du matin. En descendant sur le palier, j'ai été étonné de voir toutes les portes entrebâillées. Je suis entré d'un bond dans la chambre de Mlle Marthe (la fille du couple Steinheil, absente ce soir-là). Sur le lit, c'est un lit à barreaux de fer et à grosses boules de cuivre, Madame était étendue... » Le jeune valet rougit. On comprend rapidement pourquoi : « Elle était toute nue, monsieur le commissaire ! Enfin quoi, plutôt, la chemise rabattue sur le visage, les poings ligotés, ramenés en arrière... Les pieds avaient été soigneusement liés. Les bandits avaient mis une ficelle à chaque doigt et les ficelles étaient reliées aux barreaux. » Couillard reprend son souffle. « Je l'ai détachée et je me suis précipité dans la chambre de Monsieur. Personne ! Dans la chambre de Madame, j'ai trouvé la mère de Madame, toute violacée, étendue sur le lit, en chemise aussi, les draps rejetés à gauche et à droite... Une cordelette lui serrait le cou. De l'ouate lui sortait de la bouche. J'ai reculé naturellement. Et sur le palier, voilà-t-il pas que je tombe sur Monsieur, en chemise, couché en chien de fusil ! Heureusement, Madame vivait. Elle criait : « De l'air ! Donnez-moi de l'air ! » Elle avait encore de l'ouate dans la bouche. » Que savait Madame de la nuit tragique ? Témoignage ou plutôt premier témoignage, car Marguerite Steinheil va dire beaucoup de choses (et souvent leur contraire) dans les mois à venir : « Il pouvait être minuit. Ma lampe brûlait quand je me sentis saisie tout à coup par les poignets. Je vis autour de mon lit trois hommes barbus qui me parurent d'une taille formidable. Une femme rousse se tenait près d'eux. Celle-ci expliqua durement : « Ton père a vendu des tableaux. Où est l'argent ? » Je répondis effarée : « Là ! Cherchez les clefs. » La femme qui menait la danse reprit : « Pas de chiqué ou on te fait la peau, salope ! » L'un des individus : « Non, on ne tue pas les gosses. » Je compris alors que mes agresseurs me prenaient pour ma fille. » Cela pouvait paraître vraisemblable. Portrait de la belle Meg par le jeune inspecteur de police Gustave Laurent : « Marguerite Steinheil était âgée de trente-neuf ans. Magnifiquement conservée, elle paraissait dix ans de moins, bien proportionnée, visage légèrement ovalisé, lèvres charnues, très belle denture, poitrine avantageuse, cheveux châtain foncé à reflets cuivrés, teint mat, grands yeux indescriptibles d'une mobilité étonnante, donnant au visage, pour les besoins de la cause, une expression angoissante, suppliante, effarouchée, étonnée ou énergique. » De manière évidente, elle les subjuguait tous : « Le timbre de sa voix était d'une douceur infinie et elle avait une façon d'accompagner ses explications par des mouvements de bras et de mains, très lents et très étudiés, qui donnaient à toute sa personne un charme absolument particulier. » Suite du témoignage de Marguerite Steinheil : « Sur le moment, je remarquai même que l'un des agresseurs ressemblait à un modèle qui avait déjà posé pour mon mari. La femme rousse dit encore : Inutile de barboter ici. Ce sont des bibelots de jeune fille, mais tuez donc cette garce-là, elle pourrait parler. Je reçus des coups de poing et des coups de pied. Je m'évanouis. Je ne me souviens plus de rien jusqu'à ce que j'ai été délivrée par le valet de chambre. » Tout de même, elle se souvient le jour même que le trio portait des longues blouses qui ressemblaient à des robes, des « lévites », dira-t-elle par la suite. En réalité, l'on découvrira au cours d'une enquête ultérieure, que le récit de Marguerite Steinheil recoupe étrangement une affaire qui s'est déroulée le 27 avril 1885 à Montbéliard ; une affaire que Marguerite Steinheil, née Japy, connaissait bien et pour cause. En effet, son grand-père tenait à l'époque l'hôtel du Lion rouge dans cette ville. C'est là qu'une terrible agression avait été perpétrée contre le percepteur Brévard et son épouse. Ceux-ci avaient néanmoins survécu et raconté cette nuit effroyable. Il y était question de longues barbes, de femme rousse, de blouses noires, de tampons enfoncés dans des bouches. La belle Meg avait alors seize ans. Plus de vingt ans après, elle semblait avoir de la mémoire... En tous les cas, deux ans après l'affaire du Lion rouge à Montbéliard, elle a rencontré, lors de vacances à Biarritz, le peintre Steinheil. Il a vingt ans de plus qu'elle, lui donne des cours de dessin ? Ils se fiancent, puis se marient, ont une fille, Marthe, ravissante comme sa maman. Le peintre écoule difficilement ses tableaux. Il est vrai que même un usage récurrent de pavot n'en fait pas un peintre de génie. Son épouse s'emploie à lui trouver des clients. Me Lombard, avocat de renom et amateur d'art, résume, un siècle plus tard, la problématique de la situation. « Elle monnaie des charmes évidents pour placer une production beaucoup plus discutable. » Dans une résidence secondaire, le Vert logis à Bellevue, près de Versailles, la belle Meg reçoit donc des messieurs riches et discrets, tous amateurs d'art. Quelques années plus tard, sans ses mémoires publiées à Londres, elle donnera la liste ou peu s'en faut de ses relations : Bartholdi, Gounod, Ferdinand de Lesseps, Massenet, le peintre Bonnat, Meissonnier, autre peintre, François Coppée, Zola, Pierre Loti, le prince de Galles, le peintre (alsacien) des chairs rousses, Henner. Bref, le Tout-Paris littéraire, peintre, musicien, artiste, académique, bourgeois... Au premier rang du Tout-Paris, l'Elysée. Son peintre de mari se voit confier une commande du président. Le mirobolant Félix Faure, qui a rencontré Meg peu de temps auparavant, lui a demandé une oeuvre colossale, intitulée « la remise des décorations par le président de la République aux survivants de la Redoute brûlée. » C'est peu dire que Félix, ancien tanneur du Havre, portant beau, s'intéressait énormément à Marguerite Steinheil. A tel point qu'un certain 16 février 1899, en fin d'après-midi, on le découvre dans le salon bleu de l'Elysée, râlant, tenant par les cheveux la belle Meg, à peine vêtue. D'où l'anecdote bien connue (mais pas forcément authentique) : un prêtre qu'on fait appeler s'informe : « Le président a-t-il encore sa connaissance ? » « Oh, non, répond un huissier,elle s'est retirée par la porte du jardin. » Bref, en ce 16 février 1899, Félix le magnifique était mort et la France riait. Ainsi, neuf ans plus tard, la belle Meg occupe à nouveau la une des journaux. Très vite, elle a été soupçonnée d'avoir, sinon assassiné son mari (« étranglé d'une main)», et sa mère »), du moins d'avoir été la complice du meurtrier. Ses déclarations multiples et contradictoires ajoutent de jour en jour à l'opacité de l'affaire. Le procès s'ouvre enfin le 3 novembre 1909 devant les Assises de la Seine. L'illustration écrit le 13 novembre : « L'arbitre suprême, c'est le jury ; ce sont ces quelques hommes, ignorants des choses de la procédure et qu'un hasard a réunis pour cette fonction redoutable. Il y a, parmi eux, un maçon, un ajusteur, deux ou trois propriétaires ou petits rentiers, un employé de commerce, un compositeur de musique, un boulanger. Ils sont la conscience publique. Nous les voyons suivre les débats avec un grand effort d'attention. » Marguerite Steinheil trouve en ces circonstances le rôle de sa vie. Le grand Rochefort la gratifie du qualificatif de « Sarah Bernhardt des Assises ». Pour d'autres journalistes, elle est la « Bovary de Montparnasse », la « du Barry du XVe », la « Marguerite de Bourgogne-Bellevue ». Bref, elle fascine tout le monde, ne cessant de mentir, de se contredire, d'accuser n'importe qui, y compris le fils de sa servante alsacienne, la dévouée Mariette Wolf. Et elle s'évanouit comme il faut, quand il faut. Florilège : « Monsieur le président, vous avez l'air de m'accuser » ; « On n'accuse pas une femme d'avoir tué sa mère et son mari quand on n'en est pas sûr » ; « Je dis la vérité cette fois, je vous le jure... mes variations, c'est la preuve de mon innocence » ; « Ah, plaignez moi, messieurs les jurés. Pardonnez-moi ma vie de femme. Je vous assure que j'ai plus pleuré que je n'ai été heureuse », etc. Le procès touche à sa fin. L'avocat général Trouard-Riolle ­ une ancienne « relation » de la belle Meg ­ développe un réquisitoire considéré par la presse comme aussi personnel qu'imprévu : il abandonne l'accusation de parricide et développe celle de complicité. Elle :« Complice de qui ? Je vous défie bien de le nommer ! » Phrase ambiguë... L'avocat de Meg ­ Me Antony Aubin ­ plaide : « Ce n'est ni Mme Steinheil seule ni Mme Steinheil avec des complices qui ont commis le crime, mais d'autres qu'elle. » Le président du tribunal pose la question rituelle : « Accusée, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ? » Elle se contente de s'effondrer. Deux heures plus tard, au terme des délibérations du jury, elle est acquittée. Applaudissements frénétiques. Marguerite Steinheil, dans l'attitude consciente ou non, d'une Mater dolorosa et d'une Madeleine de Van Dyck, s'évanouit dans les bras des gardes. Mais l'on ne sait toujours pas qui a tué le peintre Steinheil et sa belle-mère. Marguerite Steinheil, elle, sait et le dit d'ailleurs au journal le matin : « Je connais les coupables. La justice les protège. » Ses mémoires n'apportent aucune lumière sur l'affaire de l'impasse Ronsin. Des mémoires éditées en Angleterre où elle s'est réfugiée et où elle épouse, en 1917, le baron anglais Robert Brooke Campbell Scarlett-Abinger, qui l'avait admirée lors du procès. La belle Meg put ainsi faire son entrée à Buckingham Palace au bras d'un lord et pair d'Angleterre qui, quelques années plus tard, quitta ­ naturellement ­ ce monde. Lady Scarlett le rejoignit en 1954 à l'âge de quatre-vingt-six ans. Sept ans auparavant, un journaliste français l'avait retrouvée et tenté d'apprendre la vérité. Elle le mit à la porte : elle refusait de dire ce qu'elle savait.

 

La belle Meg

Texte : Edouard BOEGLIN

Illustration : Christian HEINRICH

Edition du mercredi 21 octobre 1998

http://www.alsapresse.com/jdj/98/10/21/MA/1/article_1.html

 

Crédit photographique

http://www.herodote.net/Images/Steinheil.jpg

 

Peopolisation et scandales

Anne-Claude Ambroise-Rendu

Le Temps des Médias 2008- 1 (n° 10)| ISSN 1764-2507 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-84736-354-8 | page 281 à 286

http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=TDM_010_0281

 

 

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