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Décembre 1804. Il a soixante-dix-neuf ans. Il a passé trente-cinq années en prison. Son autobiographie fera de lui un héros malheureux. Vrai ou faux ?


L'HISTOIRE
a retenu son nom, celui qu'il s'était in fine donné : Masers de la Tude. Alias Jean Henri dit Danry dit Jedor dit Masers d'Ausbresy. A la fin de sa vie, il est reçu dans tous les salons parisiens. L'Empire est tout jeune et lui est si vieux. Mais les plus hautes personnalités s'extasient sur sa vie. Madame Junot, la duchesse d'Abrantès, l'accueille au cours d'une de ces réceptions mondaines quelque peu empesées qui font les délices de la toute récente noblesse impériale. Elle écrit : « Lorsqu'il arriva, je fus au-devant de lui avec un respect et un attendrissement vraiment édifiants. Je le pris par la main, je le conduisis à un fauteuil, je lui mis un coussin sous les pieds ; enfin, il aurait été mon grand-père que je ne l'aurais pas mieux traité. A table, je le mis à ma droite ». Cet enchantement ne dure pas : « Il ne parlait que de ses aventures avec une loquacité effrayante ». Ses aventures ? Il avait de quoi raconter et cela lui donnait une assurance assez phénoménale. Celui qui, dès 1790, avait rédigé une autobiographie qui avait eu le don d'enflammer les clubs révolutionnaires, se prévalait d'ailleurs de ses malheurs passés pour tutoyer les plus grands. Ainsi s'adressait-il à un membre de l'Institut, le chevalier de Pougens : « Or, je viens te déclarer à haute et intelligible voix que si, aujourd'hui, 11 messidor, en dix jours, tu n'es pas rendu dans Paris (...) que je partirai le lendemain, que je porterai une faim démesurée et une soif de cocher de fiacre, et quand j'aurai mis vos provisions et votre cave à sec, vous me verrez jouer le second acte de la comédie de Jocrisse : vous verrez voler les assiettes, les plats, les marmites, les bouteilles - bien entendu vides - et jeter tous les meubles par la fenêtre ! »


BEAU TEMPÉRAMENT POUR UN OCTOGÉNAIRE !


Du tempérament, Latude - puisque c'est sous ce nom qu'il est entré dans l'histoire - n'en a jamais été dépourvu. Il a passé trente-cinq ans en prison, s'est évadé sans cesse, a été repris sans cesse. Au soir de sa vie, il est encore en bonne santé, « vif, enjoué, paraissant jouir avec transport des charmes de l'existence. Chaque jour, il fait de longues courses dans Paris sans éprouver la moindre fatigue. On s'étonne de ne trouver en lui aucun vestige des cruelles souffrances qu'il avait éprouvées dans les cachots pendant trente-cinq années de détention. » Il était né à Montagnac dans l'Hérault le 23 mars 1725. D'un père inconnu. Sa mère était une femme d'une trentaine d'années issue d'une famille bourgeoise qui s'était empressée de la renier à la naissance du petit Jean-Henri. Le gamin grandit et s'avéra « vif, intelligent, ambitieux, très ambitieux ». Sa mère se saignit aux quatre veines pour lui faire donner quelque peu d'instruction. Bref, à l'âge de dix-sept ans, Jean-Henri est garçon chirurgien dans l'armée du Languedoc. Ce n'est pas mal mais ce n'est pas grand-chose car enfin à quoi servent les chirurgiens à cette époque ? A faire la barbe, arracher les dents, pratiquer les saignées. N'empêche, le jeune homme qui se fait appeler par un jeu de mots élémentaire Jean Danry, fait la guerre en Allemagne, dans les Flandres. Las, la guerre n'a qu'un temps et Danry se retrouve démobilisé avec quelques vagues lettres de recommandations en poche, fin 1748 à Paris. La capitale le subjugue, les Parisiennes encore plus et le maigre pécule de notre gaillard a vite fait de s'évanouir. Il faut vivre. Premier subterfuge. Danry essaie de se faire verser une coquette somme au prétexte que celle-ci lui aurait été dérobée pendant la campagne des Flandres par des ennemis. Cela ne marche pas ; il faut trouver autre chose. Il trouve mais cela devient singulièrement plus périlleux. Il imagine en effet un vrai faux attentat qu'il déjouerait à temps. Explication. Il fabrique une bien innocente machine diabolique comprenant, il est vrai, du vitriol, en fait un paquet, le fait parvenir à la marquise de Pompadour, « l'homme fort » du règne de Louis XV. Et se précipite à Versailles pour prévenir l'entourage de la favorite du terrible danger dont il entend la préserver. Au début, cela marche et il est même envisagé de le récompenser. Ensuite, cela ne marche plus du tout. Car dans la lutte impitoyable que se livrent les différents clans à la Cour ­ celui de la Pompadour et celui de Maurepas notamment ­ il n'est pas question de ranger au magasin des souvenirs une tentative réelle ou supposée d'attentat. Le lieutenant de police dépêche donc auprès du bienveillant dénonciateur un fin limier, l'exempt du guet Saint-Marc. Deux jours plus tard, celui-ci rédige un rapport : « Il n'est pas indifférent de remarquer que Danry est chirurgien et que son meilleur ami est apothicaire. Je crois qu'il serait essentiel, sans attendre plus longtemps, d'arrêter Danry et Binguet, en leur laissant ignorer qu'ils sont tous deux arrêtés, et, en même temps, de faire perquisition dans leurs chambres ». Le 1er mai 1749, Danry fait son entrée dans le monde carcéral, c'est-à-dire à la Bastille. D'interrogatoire en interrogatoire, il s'enfonce dans le mensonge et réussit un exploit assez surprenant ; celui de transformer une banale tentative d'extorsion de fonds en un complot ténébreux aux acteurs et commanditaires mystérieux. Evidemment, on tente de lui faire avouer qui est à l'origine du complot. Lui répond qu'il n'y a personne et sur ce point il ne ment pas puisqu'il n'y a pas ­ justement ­ de complot. Deux années passent. Il est toujours à la Bastille et de surcroît magnifiquement traité : livres, pipe, tabac, flûte, compagnons de chambre. Tout ce qu'il demande lui est accordé. Mais son commanditaire, c'est qui ? Le lieutenant de police vient le voir : oui, on aura bien soin de lui. S'il a besoin de quelque chose, on le prie de le dire, on ne lui laissera manquer de rien. Le voilà transféré à Vincennes, le Hilton carcéral de l'époque où il est traité comme un gentilhomme. Il lui est conseillé d'écrire à la marquise de Pompadour. Ce qu'il fait, la suppliant d'être sensible à sa prière et de ne point l'abandonner. Elle ne répond pas ? Première évasion. Une évasion presque obligée : au cours d'une promenade dans les jardins de Vincennes, il joue avec un épagneul noir. Celui-ci s'appuie sur la porte d'entrée de la prison, la porte s'ouvre. Danry sort et court d'une traite jusqu'à Saint-Denis. Il est repris quelques jours plus tard, ramené à la Bastille. Le fait de se sauver double la faute. Danry se retrouve avec un autre vrai faux comploteur, un dénommé Allègre, qui d'ailleurs terminera son existence fou. En attendant, les années passent : Danry n'avoue toujours rien puisque - en somme - il n'a rien à avouer. Simplement avec son compagnon de captivité, il consomme une quantité extraordinaire de serviettes et de draps. Jusqu'au jour ­ dans la nuit du 25 au 26 février 1756 ­ où les deux compères grâce à une échelle de drap confectionnée par eux, se font la belle. Voilà Danry en Hollande où il est arrêté le 1er juin. Brève cavale. Cette deuxième tentative d'évasion fait de notre homme un individu particulièrement dangereux. Le voilà donc quarante mois durant dans un cachot humide et obscur de la Bastille. Lorsqu'il en sort, il écrit une lettre charmante à la Pompadour, lui faisant parvenir deux colombes et signant sa lettre « Danry à la Bastille depuis onze ans ». Onze ans pour une tentative d'escroquerie immédiatement éventée, c'est cher payé... Que fait notre homme au cours de toutes ces années ? Il écrit des lettres par centaines, par milliers, à tous les grands de ce monde. L'une d'entre elles adressée à la favorite de Louis XV commence par ces mots restés célèbres : « Voilà cent mille heures que je souffre! ». Ses lettres alternent flagorneries et menaces. Bientôt, Danry réclame non seulement la liberté mais des indemnités ! Mais il ne fait pas que cela : il conçoit des projets « pour le bien du royaume » : « Il s'agit de faire porter des fusils aux sergents et aux officiers, les jours de bataille, en place des spontons et des hallebardes, ce qui renforcera les armées françaises de vingt-cinq mille bons fusiliers. Il s'agit encore d'augmenter le port des lettres, ce qui accroîtra les ressources du trésor de plusieurs millions chaque année. Il conseille de créer dans les principales villes des greniers d'abondance, et dessine des plans de bataille qui donnent à une colonne de trois hommes de profondeur une force inconnue » (l'historien Funck-Brentano dixit). La marquise de Pompadour meurt le 19 avril 1764. Danry est toujours en prison pour son quasi-canular d'il y a quinze ans. Il est en passe d'être libéré mais son comportement le fait transférer une fois de plus à Vincennes. C'est là qu'il devient Latude ou plus précisément Masers de la Tude du nom d'un officier de régiment de dragons décédé qu'il n'a jamais rencontré. Le 23 novembre 1765, il se promène en-dehors du donjon de Vincennes avec une sentinelle. Le brouillard est intense. Latude au gardien : « Comment trouvez-vous ce temps-ci ? » Le gardien : « Fort mauvais ». Lui : « Et moi, je le trouve fort bon pour m'échapper ». Et il s'enfuit : « Je me suis échappé du donjon de Vincennes, un boeuf en aurait fait autant que moi ». Libre, il écrit à tout le monde : projets mirifiques, demandes de pensions. Bientôt, il est de retour à Vincennes et recommence à rédiger ses mémoires ainsi que divers textes mettant en cause ministres et cour royale. Août 1775 : Malesherbes, ministre vertueux, inspecte les prisons royales, rencontre et écoute Latude. Pour lui, les choses sont claires : Latude est fou. Il le fait transférer à Charenton le 27 septembre ; Latude change de nom et devient « Danger, ingénieur, géographe et pensionnaire du Roi à Charenton ». Finalement (?) après diverses péripéties, Latude-Danger se retrouve libre le 5 juin 1777. Lui : « Le roi Louis XVI me rendit ma liberté, j'ai l'ordre de sa main dans ma poche!» Cela ne dure pas. Il est à nouveau écroué au Châtelet cette fois dès le 16 juillet 1777 : extorsion de fonds. Décidément ! Du Châtelet, il est conduit à Bicêtre, prison des voleurs. Mais le royaume a bien changé, la France est devenu le pays le plus sensible, le plus sentimental d'Europe. L'on commence çà et là à éprouver de la compassion pour un prisonnier dont le ou les crimes apparaissent aussi minces. Même l'Académie s'en mêle, Louis XVI qui connaît bien son dossier est hostile lui à sa libération. Pourtant, le 24 mars 1784 - il a passé trente-cinq ans en prison - il est libéré, autorisé à vivre à Paris, reçoit diverses pensions de nobles personnages. Il est admiré et plaint, devient l'un des hommes les plus visités de la capitale. La célébrité, enfin. La Révolution éclate. Latude devient tout naturellement l'une des victimes emblématiques de l'absolutisme royal, de la Bastille, de l'arbitraire. A soixante-quatre ans, quelle revanche sur le destin. Latude se débarrasse de sa perruque et devient un révolutionnaire farouche et indomptable. Il proclame : « Français ! J'ai acquis le droit de vous dire la vérité ; et si vous êtes libres, vous devez aimer à l'entendre. Je méditais depuis trente-cinq ans, dans les cachots, sur l'audace et l'insolence des despotes ; j'appelais à grands cris la vengeance, lorsque la France indignée, s'est levée toute entière, par un mouvement sublime et a écrasé le despotisme. Pour qu'une nation soit libre, il faut qu'elle veuille le devenir et vous l'avez prouvé. Mais, pour conserver la liberté, il faut s'en rendre digne, et voilà ce qu'il vous reste à faire!» Il écrit, il publie, il a un succès fou. En 1793, vingt éditions sont épuisées, ses ouvrages sont traduits en plusieurs langues. L'Assemblée législative lui vote une nouvelle pension ; il se voit offrir l'entrée gratuite dans tous les théâtres de Paris « afin qu'il pût aller souvent oublier les jours de sa douleur ». Latude traverse sans problème, dans l'aisance, la Révolution, salue le Consulat, félicite Napoléon empereur non sans lui donner quelques conseils pour « faire le bonheur de la France ». Latude qui écrit toujours beaucoup, adresse une ultime lettre à tous les souverains d'Europe, vit intensément jusqu'à ce mois de décembre où une fluxion de poitrine le cloue au lit. Il attend le 1er janvier 1805 pour mourir. L'évasion finale en somme.


Latude va mourir

Texte : Edouard BOEGLIN Illustration : Christian HEINRICH

Edition du mercredi 16 décembre 1998

http://www.alsapresse.com/jdj/98/12/16/MA/5/article_25.html

 

Crédit photographique

www.allposters.com/-sp/Jean-Henri-Chevalier-d...

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