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  Horloger, professeur de harpe, spéculateur et homme d'affaires, l'auteur du « Barbier de Séville » et du « Mariage de Figaro », en ce mois de juin 1774 est à Londres pour le compte du roi Louis XVI...


IL Y A QUELQUES ANNÉES,
un historien écrit : « Figaro a deux siècles. On ne dira jamais assez le rôle de ce valet de comédie dans l'éveil des esprits qui précéda la Révolution. A ce personnage pittoresque et vivant, Beaumarchais a prêté les principaux traits de son caractère et les aventures d'une vie qui fut échevelée ». L'intéressé d'ailleurs a, un jour, fort bien résumé la chose : « J'ai vécu deux cents ans ! ». C'est le moins que l'on puisse en dire. Il aura été horloger, professeur de harpe, compositeur de vaudevilles, spéculateur et homme d'affaires, auteur dramatique, magistrat, plaideur, pamphlétaire, armateur, éditeur, marchand de canons et... agent secret, espion si l'on préfère. Avec cela« aventurier par nature, libertin par inclination, financier par amusement, au demeurant bon père et ami fidèle (...) par-dessus tout homme d'esprit, d'une gaieté intarissable et d'une bienveillance universelle malgré ses nombreux ennemis » (l'historien Maurice Lever dixit). Il est né le 24 juillet 1732 à Paris, fils d'un horloger protestant. Génie précoce, il invente un nouveau système d'échappement pour les montres ; se marie à vingt-quatre ans et se retrouve veuf à vingt-cinq avec ce nom - Beaumarchais - qui fera connaître au monde Pierre-Augustin Caron. Deux ans plus tard, il est le professeur de harpe des filles du roi, Louis XV à cette époque. Un an de plus et il se lance dans les affaires. Un an de plus encore et il accède officiellement à la noblesse. Dire dorénavant à juste titre : Monsieur de Beaumarchais. Encore un effort et le voilà en 1762 lieutenant général des Chasses aux bailliages et capitainerie du Louvre. En d'autres termes et pour faire court : magistrat. Ce qui ne l'empêche pas cinq ans plus tard de faire jouer sa première pièce à la Comédie Française Eugénie. Succès mitigé. Il continue sa carrière d'auteur dramatique : en 1770, Les deux amis ou le négociant de Lyon. C'est un four. La même année commencent ses péripéties judiciaires liées à l'exécution du testament du financier Pâris-Duverney et que l'on désigne globalement sous le vocable d'Affaire Goetzmann. Le procès du même nom se termine par un jugement qui blâme à la fois Beaumarchais et Mme Goetzmann le 26 février 1774. 1774 : année clé. C'est l'année où Beaumarchais devient officiellement - si l'on ose dire - agent secret. Dès le jugement connu, Beaumarchais - avec la complicité d'une partie de la cour royale - passe en Angleterre au début du mois de mars. Il n'y reste guère : à peine arrivé, un billet lui parvient. C'est Louis XV, en personne, qui lui demande de revenir - en secret (?) - à Versailles. De toute urgence. Il n'a donc pas même le temps de défaire ses bagages. Figaro, personnage de théâtre, dira : « Vous me voyez... prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner ». Rencontre à Versailles. Le marché (royal) est clair à défaut d'être explicite : Beaumarchais est chargé d'une mission. S'il réussit, le jugement le condamnant sera cassé. Beaumarchais est enchanté : puisqu'on le lui demande en de tels termes, il sera donc espion. Sa carrière d'agent secret commence. Il repart pour Londres. Le Chevalier (ou la Chevalière ?) d'Eon qui ne l'apprécie guère, écrit ironiquement : « Aussitôt, le coeur romanesque et gigantesque du sieur Caron s'enfle et se remplit des idées les plus chimériques ; son ambition s'élève aussi haut que les flots de la mer qu'il doit traverser ; il conçoit l'espérance de réussir dans le dessein de flatter les amours de son maître, d'abaisser ses ennemis et d'élever sa fortune ».

Aventurier par nature, libertin par inclination


La mission royale n'est pourtant guère reluisante. Il s'agissait d'empêcher la publication d'un libelle ordurier intitulé Mémoires secrets d'une femme publique. La femme en question n'était autre que l'actuelle favorite de Louis XV, la du Barry. Celle-ci avait déjà été étrillée par l'auteur, un certain Charles Théveneau de Morande qui - réfugié en Angleterre et apparemment assez bien informé - rédigeait des « ouvrages » grossiers, injurieux et diffamatoires qui - introduits sur le continent - se vendaient comme des petits pains sous... le manteau. L'individu avait d'aileurs mis au point une méthode de chantage très au point : il faisait parvenir aux futures victimes une sélection de citations des ouvrages en gestation assortie de la proposition de ne pas publier moyennant finances. La du Barry - jeune maîtresse d'un roi fort vieillissant - constituait évidemment une mine d'or pour un tel lascar. Celui-ci ayant fait ses aimables propositions à la du Barry, celle-ci avait informé le roi qui - de son côté - avait demandé au roi d'Angleterre l'extradition de Morande. Demande rejetée : à l'époque en Angleterre, l'on pouvait imprimer n'importe quoi. L'on tenta ensuite, sans succès, d'enlever Morande. D'où le recours à Beaumarchais dont la mission était simple : rencontrer Morande, négocier, obtenir la remise d'un exemplaire des Mémoires (sic) de Mme du Barry et in fine acheter la destruction des trois mille exemplaires en partance pour la Hollande. Beaumarchais fit merveille. Morande reçut de la cassette royale 20 000 livres plus une rente viagère de 4 000 livres et... fut enrôlé incontinent dans les services secrets du royaume. Allait-il percevoir la juste récompense de ses efforts ? Beaumarchais, prémonitoire, semblait avoir quelques doutes à cet égard ; doutes qu'il exprimait dans une lettre adressée à... Morande, justement : « Quelle différence de destinée entre nous ! Le hasard me suscite pour arrêter la publication d'un ouvrage scandaleux, je travaille jour et nuit pendant six semaines ; je fais près de sept cents lieues, je dépense près de cinq cents louis pour empêcher des maux sans nombre. Vous gagnez à ce travail 100 000 francs et votre tranquillité, et, moi, je ne sais même pas si je serai jamais remboursé de mes frais de voyage ». Il ne sera, effectivement, jamais remboursé. Arrivant à Boulogne, Beaumarchais apprend que Louis XV est atteint de la petite vérole, mal qui ne pardonne pas en ce temps-là. Le roi meurt le 10 mai, le lendemain de l'arrivée à Paris de son triomphant agent secret. Louis XVI lui succède, lui qui il n'y a pas si longtemps disait de Beaumarchais qui venait d'être condamné : « C'est bien fait, c'est un homme vil et atroce qui ne se fait valoir que par sa méchanceté. Les maîtres d'hôtel n'en ont pas voulu et les contrôleurs feraient bien de le renvoyer ». De surcroît, le nouveau roi passe pour particulièrement vertueux. L'honneur de la du Barry lui était parfaitement indifférent. Bref, pour Beaumarchais tout était à recommencer. Il recommença, écrivant à M. de Sartine, lieutenant de la police royale, ces quelques lignes : « Tout ce que le roi voudra savoir seul et promptement, tout ce qu'il voudra faire vite et secrètement, me voilà ; j'ai à son service une tête, un coeur, des bras et point de langue. Avant ceci je n'avais jamais voulu de patron ; celui-là me plait ; il est jeune, il veut le bien, l'Europe l'honore et les Français l'adorent. Que chacun dans sa sphère aide ce jeune prince à mériter l'admiration du monde entier, dont il a déjà l'estime ». Début juin, Beaumarchais reprit du service et sa mission était étrangement identique à la précédente. Il s'agissait cette fois d'un pamphlet intitulé Avis à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de France, à défaut d'héritiers. Le libelle était en fait une charge contre la reine Marie-Antoinette accusée de stérilité :« Sous des couleurs juridiques, il s'agit en fait d'une violente satire contre les jeunes souverains dont l'auteur dévoile l'intimité avec de crapuleuses allusions » (Maurice Lever).

Le coeur romanesque et gigantesque du sieur Caron...


Beaumarchais, nanti d'un ordre de mission en bonne et due forme, se lance alors dans une série d'épisodes rocambolesques qui le mène en Hollande, en Allemagne et en Autriche où il réussit même à être reçu par l'impératrice Marie-Thérèse. Il fallait retrouver l'auteur-éditeur du libelle, du nom de Angelucci et qui se faisait appeler Atkinson à moins que ce ne soit l'inverse. Dans un premier temps, il réussit à racheter et à faire détruire l'édition anglaise mais il existe par ailleurs une édition hollandaise. Tout se complique à l'extrême au point que bien des historiens se demandent aujourd'hui encore si Beaumarchais n'a pas tout inventé ! En tous les cas, il revient à Paris fin septembre 1774, sortant directement d'une prison viennoise, lesté d'un présent de Marie-Thérèse de mille ducats. Curieux... Il compose alors une chanson, « la plus gaie et la plus folle », que tout Paris fredonne et reprend en choeur : « Toujours, toujours, il est toujours le même/Jamais Robin/Ne connut le chagrin/Le temps sombre ou serein/Les jours gras, le carême/Le matin ou le soir/Dites blanc, dites noir/Toujours, toujours, il est toujours le même ». 1775 : année pleine, année faste. Il fait jouer Le Barbier de Séville et c'est un triomphe. Envoyé une nouvelle fois en mission à Londres auprès du chevalier d'Eon, il le convainc d'accepter son changement d'état-civil : le chevalier devient officiellement Mademoiselle d'Eon. Enfin et surtout, il se lance à corps perdu dans la cause des insurgés d'Amérique en révolte contre l'Angleterre. Sans parler du jugement de 1774 qui est proprement cassé. Désormais, les futurs Etats-Unis d'Amérique n'auront pas de meilleur soutien en Europe que Beaumarchais qui se fait chef d'entreprise, armateur, marchande de canon, amiral de la flotte, stratège naval, ministre de sa propre marine et défenseur résolu et intraitable du peuple américain. Le 4 juillet 1776, c'est la déclaration d'indépendance des Etats-Unis et la lutte continue. Beaumarchais y prend une telle part que le 15 janvier 1779, le président du Congrès des Etats-Unis lui rend cet hommage officiel : « Pendant que, par vos rares talents, vous vous rendiez utile à votre Prince, vous avez gagné l'estime de cette République naissante et mérité les applaudissements du Nouveau Monde ». Beaumarchais est alors âgé de quarante-sept ans. Il lui reste deux décennies à vivre. Il va les vivre follement. Celui-ci qui, tout en prenant fait et cause pour les Américains, avait eu le temps de créer la première Société des auteurs, publia à Kehl la première édition complète des oeuvres de Voltaire, triompha en 1785 avec Le Mariage de Figaro qui annonçait bel et bien la fin d'un régime moribond, traversa la Révolution en louvoyant entre les factions, se réfugia à Hambourg sous la Terreur.

Les applaudissements du Nouveau Monde


Pour finalement revenir à Paris en 1796. Les derniers mois de son existence, Beaumarchais les consacre à... l'aviation. Pionnier et précurseur de l'aéronautique, « une découverte propre à changer la face du globe plus que n'a fait celle de la boussole ». Il avait prédit la montée en puissance des Etats-Unis ; il ne s'est pas trompé pour « l'ascension des corps graves dans le fluide léger de l'air »... et il a réellement vécu deux cents ans et... plus.


Beaumarchais, agent secret

Texte : Edouard Boeglin

Illustration : Christian Heinrich

Edition du mardi 19 juin 2001

 

Dramaturgie des objets dans l’œuvre théâtrale de Beaumarchais

Dominique Mathieu

L’information littéraire 2002- 3 (Volume 54)| ISSN 0035-1466 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-251-06107-X | page 6 à 11

http://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=INLI_543_0006

 

 

Beaumarchais : Le voltigeur des Lumières

Jean-Pierre de Beaumarchais

 

Présentation de l'éditeur

 

A comme auteur dramatique, mais aussi comme armateur, affairiste et agent secret ; B comme Beaumarchais, le nom-emblème de l'ascension sociale, et C comme Caron, le patronyme de ses débuts ; E comme éditeur de Voltaire ; F comme Figaro ; H comme horloger, le métier appris du père ; M comme musicien, mais aussi comme munitionnaire des Américains puis de la Révolution française ; N comme noblesse, mais R comme roture, ou comme ses pseudonymes d'aventurier : Ronac, Roderigue Hortalez... C'est dans la prodigieuse trajectoire de ce " voltigeur " des Lumières que nous entraîne son descendant, Jean-Pierre de Beaumarchais.

Détails sur le produit

 

    * Poche: 128 pages

    * Editeur : Gallimard (14 mars 1996)

    * Collection : Découvertes Gallimard

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