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Cet été (2004), L'Express a choisi de voyager de pays en pays en racontant sept grands faits divers. Thrillers psychologiques, phénomènes sociologiques, polars troublants,romanesques, parfois historiques, qui nous emmènent de Suède en Grande-Bretagne, de Suisse en Espagne et en France, en passant par les Etats-Unis. Cette semaine: l'Allemagne, où «Dagobert», maître chanteur et poseur de bombes, a finalement mis les rieurs de son côté en ridiculisant la police

 

Un homme gentil, ouvert et souriant, c'est la première impression qu'il donne. Lorsqu'il se promène dans la rue, certains passants viennent lui taper sur l'épaule pour le saluer ou lui demander des autographes. Même le «superflic» qui l'a pourchassé deux ans durant déclare, magnanime: «Saluez-le de ma part et dites-lui que je n'ai aucun sentiment de haine à son égard.» Si les Allemands pouvaient voter par référendum, Arno Funke, 54 ans, serait certainement désigné comme «le gangster le plus sympathique» de toute l'histoire criminelle allemande. Il a pourtant, par le passé, fait exploser cinq bombes provoquant des millions de marks de dégâts et coûtant très cher au contribuable germanique. Il s'est joué, seul, de milliers de policiers. Son «nom de scène» dans les années 1999: «Dagobert» - «Picsou» en français. Profession: maître chanteur.

 

Signe particulier: une imagination débordante, capable d'élaborer les scénarios de remise de rançon les plus extravagants. Star du fait divers durant vingt-deux mois, Dagobert s'est finalement fait pincer voilà dix ans. Reconverti dans le dessin satirique après avoir purgé sa peine de prison, il vit aujourd'hui de sa célébrité d'antan, grâce aux «produits dérivés» de son destin criminel. On l'invite à lire en public ses Mémoires, rédigés «à l'ombre». Il vient de tourner une série télévisée en Grande-Bretagne et a publié récemment un album de caricatures. «Je n'accepte pas toutes les propositions et n'irai jamais raconter ma vie dans un talk-show, confie-t-il à L'Express avec un pragmatisme amusé. Mais je ne peux pas me libérer de mon histoire, alors je fais avec.» A en juger par sa mine épanouie, son aventure s'est finalement bien terminée. Elle n'avait pas vraiment bien commencé.

 

L e 25 mai 1988, un engin explose au rayon sports du grand magasin berlinois KaDeWe, sans faire de victimes. Le poseur de bombe n'est pas un terroriste, c'est un maître chanteur. Il veut de l'argent, beaucoup d'argent. Il exige 500 000 marks - 250 000 euros - sous peine de faire exploser une nouvelle bombe. La direction du magasin se dit prête à payer, mais prévient néanmoins la police. Pour sa première remise de rançon, «l'artiste», comme il se surnomme, va mettre au point un scénario très réussi. Rendez-vous est d'abord fixé au 2 juin, au carrefour Motzener Strasse-Namitzer Damm, dans le sud de Berlin.

 

Le porteur de la rançon s'est équipé, conformément aux instructions reçues par lettre, d'un appareil de CB branché sur le canal 25. A 20 h 24, le policier reçoit l'ordre, à peine audible, de se rendre à la station de S-Bahn (RER) la plus proche, de prendre le train de 20 h 43, de s'asseoir dans le dernier wagon, côté droit, et d'ouvrir la fenêtre. La police suppose en toute logique qu'il devra lancer son paquet en route. Elle n'a pas le temps de déployer ses hommes le long des voies, le trajet est trop important. Six policiers sont bien montés à bord du train, mais ils mettront trop de temps à descendre du convoi et à rebrousser chemin lorsque le maître chanteur donnera par CB son deuxième ordre - celui de jeter le sac par la fenêtre. L'homme récupère donc le trésor et disparaît à la nuit tombante, alors qu'un hélicoptère patrouille déjà au-dessus de sa tête. «J'ai failli m'évanouir tant je tremblais de peur», dit-il aujourd'hui en souriant. Quelques mois plus tard, dans un parc situé près de la station de S-Bahn où tout a commencé, on retrouvera, fixée dans un arbre, une drôle d'installation: un magnétophone branché sur un appareil de CB, lui-même déclenché par une horloge automatique, avait diffusé le premier message - enregistré, donc. Ce dispositif avait permis à l'homme de se poster 20 kilomètres plus loin pour lancer son deuxième ordre, cette fois en direct, au passage du convoi. Devenu riche, le maître chanteur ne donnera plus de nouvelles durant quatre ans.

 

Il réapparaît soudain, dans la nuit du vendredi 12 au samedi 13 juin 1992: une nouvelle bombe explose au rayon porcelaine du grand magasin Karsdadt de Hambourg, à 0 h 55, provoquant des dégâts considérables. En quatre ans, on le saura plus tard, le maître chanteur a changé de vie. Il s'est marié à une Philippine rencontrée lors d'un voyage et est devenu papa d'un petit garçon. Mais le jeune père a vite dépensé l'argent de la première rançon, alors il va récidiver. Le magasin Karstadt doit payer, écrit-il dans une lettre. Pour cela, il devra passer l'annonce suivante dans la presse locale: «L'oncle Picsou salue ses neveux.» Le faire-part de naissance de ce personnage, qui va devenir célèbre en Allemagne, est publié. Cette fois, pour récupérer la somme, il envoie les policiers au bord d'une route nationale, à Bad Doberan, non loin de Rostock, dans le nord de l'Allemagne. Ils trouvent là une boîte métallique équipée de trois puissants aimants et d'un récepteur. Ils doivent placer l'argent de la rançon à l'intérieur de la boîte et la fixer grâce aux aimants au dernier wagon du train Rostock-Berlin de 20 h 58. Pendant ce temps, Dagobert s'installe dans la forêt, sur le parcours. Au passage du train, il envoie le signal électronique qui doit détacher l'installation. Mais le train passe et rien ne tombe... La boîte a été trop bien fixée par des enquêteurs zélés, qui affirmeront plus tard à Dagobert avoir suivi ses instructions à la lettre mais... qui lui expliquent qu'il a mal conçu son mécanisme. Bonne pâte, le maître chanteur accepte la critique et se replonge dans ses manuels pour améliorer les autres demandes. «Nous avons toujours essayé de lui dire: «Continue comme ça et tu vas finir par recevoir l'argent», précise aujourd'hui Michael Daleki, vice-président de la police de Hambourg, alors chef de la commission spéciale Dagobert. Il fallait que chaque remise de rançon rate, afin qu'il se concentre sur l'opération suivante et ne pense pas à se venger en faisant exploser une nouvelle bombe...» La police tente ainsi de l'avoir à l'usure, en espérant qu'il commette un jour une erreur. Mais, malgré une trentaine de tentatives, toutes avortées, jamais Dagobert ne faillira. Ni, d'ailleurs, ne renoncera. «Cela avait marché une fois, expliquera-t-il, j'ai pensé que cela pourrait encore marcher.» Sans doute prend-il aussi un malin plaisir à déjouer ses poursuivants. A la remise de rançon suivante, l'inventeur recourt au même scénario et fournit une nouvelle boîte métallique, identique à la première. Sachant que le précédent modèle a sans doute été examiné de près, il place au même endroit une horloge automatique qui doit mettre le dispositif en veille à partir de 17 h 15. Le train passant à cette heure-là à Brahlsdorf, la police décide, en toute logique, de renforcer ses effectifs dans la région. Mais l'horloge est un faux. La véritable pendule, dissimulée dans une pile de l'appareil, est programmée une demi-heure plus tôt, «au moment où, dans le train, certains de nos hommes étaient partis aux toilettes pour se préparer avant l'opération», raconte le commissaire principal qui a mené l'enquête sur le terrain. Cette fois, Dagobert récupérera le paquet. Mais pas le gros lot.

 

A l'intérieur, il découvre des morceaux de papier recouverts de quelques billets. Au total, la modique somme de 4 000 marks, 2 000 euros, une misère. Furieux, le maître chanteur va se venger. Le 15 septembre 1992, une nouvelle bombe explose dans un grand magasin de Hanovre et, pour la première fois, il y a deux blessés légers. «Dix secondes avant l'explosion, je me trouvais encore dans le rayon, plaidera-t-il à son procès. J'avais prévu d'intervenir si quelqu'un s'était trouvé en danger.» «On ne contrôle jamais à 100% un engin explosif, réplique Axel Bédé, un autre commissaire ayant participé à l'enquête à Berlin. C'était un criminel qui pouvait menacer la vie d'autrui. Même aujourd'hui, il ne faut pas l'oublier.»

 

La pression se fait, en tout cas, de plus en plus forte sur le patron de la cellule spéciale Dagobert à Hambourg. Comme dans les séries télévisées, le ministre s'énerve et exige la tête de «Dago». «Les policiers devenaient la risée du pays», commente un journaliste du Spiegel qui suivait l'affaire. Le comble du ridicule sera atteint avec l'épisode, resté fameux, de «la crotte de chien».

 

Le 29 octobre 1992, l'alerte est lancée sur Berlin, une remise de rançon est annoncée. Dans la Gervinusstrasse, non loin de la gare centrale de Zoologischer Garten, l'homme le plus recherché d'Allemagne vient de déposer son vélo contre un arbre, près de la voie ferrée qui traverse le quartier. Il a pris la précaution de laisser une pédale en l'air, pour repartir plus vite, au cas où... Soudain le train passe, plus tôt qu'il ne l'avait prévu. Surpris, il hurle son ordre un peu tard, dans son appareil de CB. Le paquet tombe et se coince contre la palissade qui borde le rail. Dagobert sent qu'il n'aura pas le temps d'escalader la grille, il doit décamper. De fait, lorsqu'il revient vers la chaussée, il remarque au loin un jeune policier qui le fixe, pétrifié. «Dago» saute sur son vélo. «C'est la pédale en l'air qui m'a sauvé, dit-il. Elle m'a donné un dixième de seconde d'avance sur mon poursuivant.» «Que nenni! C'est une crotte de chien! affirmera la presse le lendemain. Le flic a glissé sur l'excrément au moment où il attrapait Dagobert par le col!» «Pas du tout, ce sont des feuilles mortes qui ont fait chuter notre policier», précise aujourd'hui, très sérieusement, le commissaire Axel Bédé. L'Allemagne, en tout cas, s'amuse franchement et se prend d'affection pour ce personnage de bande dessinée qui fait la nique à la police sur son petit vélo. Des tee-shirts apparaissent dans les vitrines: «Je suis Dago.» Un producteur tente même de lancer un tube en récupérant la voix du maître chanteur mise sur répondeur par les enquêteurs pour recueillir des indices auprès de la population.

 

«Lors des conférences de presse, je devais répondre à des questions directes, du genre: "Est-ce que vous êtes trop con pour l'attraper?"» se souvient Michael Daleki. Car ils sont effectivement des centaines d'agents, parfois même des milliers, à quadriller la ville les soirs où Dago réclame des rançons qu'il décommande aussitôt.

 

En 1993, Dagobert change de décor. Il a épuisé la technique des trains et s'intéresse désormais aux canalisations de la ville. Le 19 avril, il convoque une nouvelle fois ses poursuivants pour une remise de rançon devant une caisse de sel de déneigement installée sur un parking de Britz, dans le sud de Berlin. Quelques jours auparavant, déguisé en ouvrier de la voirie, il avait lui-même posé ce coffre sur une bouche d'égout dont il avait enlevé le couvercle. Puis il avait légèrement cimenté autour du trou pour que personne ne remarque l'entourloupe. Précaution supplémentaire, il a placé un micro à l'intérieur. Et le voilà donc qui attend, en sous-sol, avec ses écouteurs sur les oreilles. En surface, Michael Daleki sent l'embrouille. «J'ai appelé mes hommes par radio, ceux qui se trouvaient devant la caisse, et je leur ai demandé: "Etes-vous sûrs qu'il ne peut pas venir par en dessous?" Ils ont regardé le sol avec leurs lampes, ils m'ont affirmé qu'il n'y avait rien.» Dagobert parvient donc à récupérer le butin et à s'échapper. Mais, là encore, nouvelle déception: il ne trouve que du papier. Les remises de rançon se suivent et l'argent n'est jamais au rendez-vous. Là, c'est une opération dans une canalisation que la météo fait capoter: il pleut soudain à torrents et Dagobert doit fuir au plus vite sous peine de se faire emporter par les eaux. Plus tard, ce sera un train télécommandé posé sur une voie ferrée désaffectée qui, alors qu'il était censé livrer le magot, déraillera avant d'atteindre sa destination. Le temps passe, le maître chanteur commence à se lasser. Il commet des erreurs, il laisse des empreintes, parle trop longtemps au téléphone. «J'étais fatigué et je n'avais plus assez d'argent pour me préparer correctement», avoue-t-il aujourd'hui. Il songe même à se rendre. Puis arrive le 20 avril 1994.

 

Dans son vaste bureau de Hambourg, le commissaire Michael Daleki se lève et va décrocher un cadre, qu'il époussette de la main. «Cela fait dix ans maintenant, dit-il en souriant, c'est un peu poussiéreux.» Ce qui est encadré, c'est une fiche de renseignements réalisée à la suite d'un contrôle de routine. En ce 20 avril 1994, alors qu'une remise de rançon vient d'échouer, des policiers attendent à un feu rouge, dans une voiture banalisée, et regardent le véhicule d'à côté. Un homme est seul au volant. Blond. 35-40 ans. Porte une moustache. Il a un vélo dans le coffre. Autant d'indications qui correspondent vaguement au signalement de Dagobert. Le numéro d'immatriculation du véhicule est vérifié. La voiture a été louée par un certain Arno Funke. Par le passé, l'homme a multiplié les locations de véhicule à des dates correspondant à des remises de rançon. Alerte rouge! Funke est observé en permanence. Il s'agit d'un artiste un peu zonard, qui peint des filles dénudées sur des réservoirs de moto. A moitié alcoolique, ce vernisseur serait devenu un peu bizarre à force d'avoir inhalé des dissolvants. Il n'habite pas très loin du parking de Britz. Et l'atelier où il travaille se trouve tout près du lieu de la première remise de rançon. Quand il a commencé, sa première femme venait de le quitter: il espérait refaire sa vie.

 

Le 22 avril, l'homme sort de chez lui, embarque son vélo dans la voiture et démarre. Un peu plus tard, au siège de la police, à Hambourg, le téléphone réservé à Dagobert se met à sonner. Arno Funke se laissera arrêter à la sortie de la cabine téléphonique, sans la moindre résistance. «Il semblait soulagé», a raconté un commissaire. «Je ne voulais pas me faire descendre, précise l'intéressé, je leur ai dit immédiatement: "C'est bon, c'est moi" et j'ai levé les bras pour leur montrer que je n'étais pas armé.» Si la traque a été longue et compliquée, la suite sera plus simple: neuf heures d'interrogatoire, deux jours de procès, sept ans de prison portés à neuf en juin 1996 en appel. Et une remise de peine au bout de six années. Funke affirme avoir recouvré la raison à l'ombre de ses quatre murs. Lorsqu'il était encore en cellule, il s'est lancé dans la caricature avec l'aide d'un journal satirique, pour lequel il travaille encore aujourd'hui. «Autrefois, il signait ses dessins «Arno Dagobert Funke», mais aujourd'hui, il ne veut plus, dit le rédacteur en chef de la revue. Il a changé de vie.» Sa femme, qui n'avait jamais été au courant, a divorcé. Il a une nouvelle amie. Mais il lui reste à payer les 2 millions et demi d'euros exigés par le magasin Karstadt en guise de dommages et intérêts. Une dette qu'il devra passer sa vie à régler.

 

Histoires extraordinaires

Les ficelles de l'oncle Picsou

par Blandine Milcent, publié le 09/08/2004 - mis à jour le 23/08/2004

 

Crédit photographique

www.morgenpost.de/berlin/article1078094/Warum...

 


Affaires criminelles - Criminalité (71)

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