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LE VOLEUR ET LA PRISON


1942 : Genet va avoir 32 ans. Il n'a encore rien publié. Il est emprisonné à la Santé pour huit mois, suite à un flagrant délit de vol de livres à la librairie Stock. Depuis le mois de septembre 1937, il en est à sa onzième condamnation pour vol. Parmi ces vols : une douzaine de mouchoirs à la Samaritaine, quatre bouteilles d'apéritif à un cafetier de Brest, une chemise et un coupon de soie aux Magasins du Louvre, un coupon de drap au Bazar de l'Hôtel de Ville, un coupon d'étoffe à un tailleur, etc.


Certes, il affirme avec obstination son identité de voleur. Le vol prouve sa singularité et son asocialité. Mais en même temps, il affirme qu'il ne peut être voleur que dans la nullité et le ratage. Comme son héros Mignon, il pourrait se dire « voleur de rien, voleur de livres, de cordes des cloches, de crinières et de queues de chevaux, de vélos, de chiens de luxe ». Loin de l'enrichir et de le glorifier, ses vols minables ne cessent de le reconduire en prison.


Parce que ses vols sont de petits vols, ses incarcérations ne sont jamais longues. Mais à force de les répéter, il se met en danger. « (...) je suis mûr pour la Relègue », c'est-à-dire la condamnation à perpétuité comme récidiviste. Ne serait-ce pas ce risque majeur qu'il cherche ? Il se serait tendu un piège pour être acculé à trouver comment sortir du piège. S'il ne veut pas finir sa vie en prison, il lui faut trouver comment en sortir. Il ne serait entré en prison que pour en sortir. Cette sortie est donc un enjeu majeur.


L'épisode de la prison yougoslave, raconté dans Notre-Dame-des-Fleurs, révèle d'emblée que c'est ce ratage que Genet a recherché en volant. Dans la cellule où le narrateur est enfermé avec d'autres détenus, trois tziganes ont organisé une école de pickpockets. Il s'agit de vider les poches d'un détenu endormi, puis de les remplir à nouveau, sans réveiller le dormeur. Quand vient son tour d'agir, le narrateur s'évanouit, ratant superbement son épreuve initiatique. Exclu de la communauté des voleurs qui rient de lui, il n'est plus pour eux qu'un misérable pou.


Devenu étranger au monde des voleurs auquel pourtant il prétend appartenir, le narrateur trouve sa véritable place. Soudain, il voit ce qui n'était pas visible avant son évanouissement. Avec une « lucidité extraordinaire », il comprend « le système » : « je vis clairement (...) ce qu'étaient cette chambre et ces hommes, quel rôle ils jouaient : or, c'était un tout premier rôle dans la marche du monde. Ce rôle était l'origine du monde et à l'origine du monde ».


Le voleur raté, unique possesseur de cette si singulière richesse - sa lucidité extraordinaire - s'affirme comme le véritable ennemi de la société. « J'ai voulu m'opposer à elle, mais elle m'avait déjà condamné, punissant moins le voleur en fait, que l'irréductible ennemi dont elle redoutait l'esprit solitaire ».


Là où le simple voleur ne fait que transgresser l'ordre social, sans le remettre en question, le voleur raté, par son ratage, devient « la conscience du vol » et subvertit cet ordre hors duquel solitairement il a trouvé sa place. Ainsi peut-il le voir tel qu'on ne peut jamais le voir. Sa lucidité hors du commun devient l'arme grâce à laquelle il pourra trouver comment sortir du piège de la prison où il s'est enfermé.

Au voleur raté, la prison est l'expérience nécessaire. Il lui faut être reconnu coupable par la société et condamné. Il lui faut aller plus loin encore, jusqu'à être menacé de la condamnation à vie, pour prendre en main le procès et en faire sa grande affaire. En devenant poète, il s'accuse lui-même dans sa langue et demande la condamnation de sa race. Le procès se transforme et se retourne. S'accuser dans sa langue, c'est accuser sa langue qui est la langue de son ennemi. C'est porter le procès contre son ennemi afin de le gagner pour sortir de prison.


Comme il le dit dans une lettre à Ann Bloch, une amie allemande, datée de septembre 37, la prison est pour lui une expérience salutaire, un refuge propice à une expérience initiatrice, d'ordre poétique. Il s'agit de s'isoler et de se replier sur soi pour sortir de soi et voir le monde, « avec plus d'objectivité, de passivité, d'indifférence, donc de poésie (...) Mes murs sont transparents ».


En le confrontant à l'horreur de l'humiliation et de la déchéance, la prison le révèle à lui-même. La prison était en lui avant que la société ne l'y enferme. « Je crois que cette vie je la portais en moi jusqu'alors secrète et qu'il me suffit d'être mis à son contact pour qu'elle me soit, de l'extérieur, révélée dans sa réalité. »


Parce que la prison était déjà en lui à son insu, il se met à l'aimer comme son vice. Il s'abandonne voluptueusement aux odeurs de merde et d'urine de sa cellule. C'est alors que remontent les souvenirs. La prison lui rappelle les cabinets de la maison d'ardoises où enfant il se réfugiait pour rêver, avec l'impression de s'enfoncer « lentement, comme en un sommeil ou en un lac ou un sein maternel ou un inceste aussi, au centre spirituel de la terre ». Dans la prison, il retrouve les puissances nocturnes du rêve, enracinées dans l'enfance. Il se rebranche sur sa part vitale comme s'il retrouvait un sein nourricier. La prison lui devient maternelle et féconde.


Au fur et à mesure que se rapproche le moment miraculeux de l'écriture, Genet se spécialise et devient voleur de livres. Il les vole, les lit, puis les revend dans la boîte de bouquiniste dont il s'occupe entre deux séjours en prison. Auprès de ses clients amateurs de livres rares, il se fait une réputation de voyou lettré et dandy. Il commence à se faire des relations littéraires et compose sa nouvelle image de voleur poète. Le 5 décembre 40, le journal Aujourd'hui rapporte la déclaration provocatrice d'un certain Jean Genet au juge d'instruction chargé de l'interroger après un flagrant délit à la librairie Joseph Gibert. Il s'amuse à parodier son personnage, pour mieux tourner en ridicule son adversaire.


N'eussé-je pas été voleur, je serais ignare, toutes les beautés de la littérature me seraient étrangères, car c'est pour apprendre l'A. B. C. que j'ai dérobé mon premier volume. Un second a suivi, puis un troisième. J'ai, ainsi, pris goût aux nourritures spirituelles (...) Au début, je revendais les livres après en avoir humé la substantifique moelle, mais j'en ai eu bientôt un amer repentir. C'est pourquoi, après avoir pris connaissance des volumes que je me trouve dans la triste obligation d'emprunter, je les dépose discrètement dans les étalages ou dans les boîtes des bouquinistes. Je m'éloigne ensuite sur la pointe des pieds, le cœur réchauffé d'avoir fait incognito une bonne action. Car la discrétion, messieurs, a toujours présidé à tous les actes de ma vie.


Le vol de livres devient une mise en scène. Il s'agit de rendre publics ses vols, de « les publier », jusqu'au moment où, en mai 43, après le flagrant délit du vol des Fêtes galantes de Verlaine, le voleur poète, défendu par Cocteau qui voit en lui le nouveau Rimbaud, peut enfin être reconnu publiquement comme un écrivain de génie que la société désormais n'a plus le droit de condamner à vie. En 1949, le Président de la République le gracie.


Voler des livres pour les revendre, avant de commencer à écrire ses propres livres, est déjà un acte symbolique qui met en jeu la poésie comme acte délictueux et subversif. En prison, Genet a lu, peu de temps avant de commencer à écrire, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, qu'il avait volé chez un libraire. Cette lecture est pour lui une illumination. Comme un voleur du merveilleux texte proustien, il va écrire Notre-Dame-des-Fleurs.


La réminiscence des cabinets de la maison d'ardoises, provoquée par l'odeur de merde de sa cellule de prison, est la reprise parodique du petit pavillon proustien sentant bon l'iris où le narrateur aime à se réfugier, et l'inceste dont il est question est aussi celui avec le merveilleux corps proustien de la Recherche.


En passant à un tout autre genre de vol, le poète Jean Genet se libère de son identité passée. En changeant de « plume » pour sortir de prison (la pince-monseigneur devient le porte-plume), le voleur se métamorphose en poète. Le vol, comme acte poétique fondateur, devient la beauté, c'est-à-dire la poésie.


En devenant poète à partir du vol miraculeux du texte proustien, le voleur raté devient Jean Genet le voleur, au sens poétique que Genet donne à ce mot. Dans sa main, il a son arme : sa nouvelle plume. En devenant poète, Genet vole à l'ennemi ses mots pour les réinventer en leur donnant un sens nouveau. Le voleur genettien n'en a pas fini de courir après son image. « Jeune voleur, sois toujours porté par la rêverie qui fait de toi l'être resplendissant à qui tu voudrais ressembler ! »



LE TRAITRE ET LA FRANCE


« Ecrire, c'est le dernier recours qu'on a quand on a trahi. » En devenant poète pour sortir de prison, Genet trahit le voleur raté qu'il fut. Et il trahit le monde des voleurs qui fut le sien. L'évanouissement du narrateur dans la prison yougoslave contient déjà les germes de la trahison. Il est devenu un étranger parmi les voleurs qu'il voit dans leur cruelle nudité. La trahison est la seule issue vivante et créatrice. « Il fallait que je trahisse le vol qui est une action singulière au profit d'une opération plus universelle qui est la poésie. »


Le poète est un traître et la poésie est trahison. Quel sens faut-il donner à ces mots ? Genet trahit les voleurs en devenant poète. Mais c'est pour devenir, par la poésie, le voleur. La trahison de la poésie porte en elle l'accomplissement poétique du voleur, sa recréation à un niveau supérieur. Elle est la plus haute conscience du vol.


En trahissant le monde des voleurs, Genet ne rejoint pas le camp de l'ennemi. Au contraire, il devient, en poète, le véritable ennemi de la société et de sa morale du Bien. La trahison, dans son sens poétique, est créatrice d'une nouvelle éthique. Avec le vol et l'homosexualité, la trahison est l'une des trois vertus théologales de la légende dont Genet poétiquement réinvente le sens.


La poésie de Genet n'est pas une poésie de la transgression, qui glorifierait le plus grand mal comme valeur inversée du plus grand bien. C'est une poésie de la subversion qui trahit le sens des mots au nom d'une nouvelle éthique. Elle est création d'un autre sens, en perpétuel devenir, qu'aucun dictionnaire ne pourrait définir ni capturer. C'est en ce sens, le plus secret, qu'elle est scandaleuse. La guerre contre l'ennemi a lieu dans la langue.


Genet date de Noël 39 sa naissance à l'écriture, quand il envoie une carte postale à une amie allemande résidant en Tchécoslovaquie. Au lieu de lui souhaiter conventionnellement un joyeux Noël, il lui parle avec émotion du grenu de la carte postale qui l'a beaucoup touché et de la neige que cela lui évoque. « J'ai commencé à écrire à partir de là. Je crois que c'est le déclic. C'est le déclic enregistrable. »


Tout se passe comme si inconsciemment il avait attendu que l'Europe et la France basculent dans la catastrophe pour commencer à écrire. Le 3 septembre 39, la France a déclaré la guerre à l'Allemagne qui vient d'envahir la Pologne. Genet, qui a vu lors de son récent voyage à travers l'Europe de juin 36 à juillet 37 ce qui est en train de se préparer, sait que l'inéluctable a commencé.


Il lui faut ce gouffre ouvert par l'Histoire pour oser affronter son propre gouffre, et la menace imminente de la catastrophe pour se lancer tout seul, du fond de sa prison, dans une aventure poétique de rédemption. Il associe symboliquement sa naissance à l'écriture à Noël, jour de naissance du Christ. Les Evangiles, comme texte référentiel, sont présents dès le début.


Il faut pourtant attendre 42 pour que Genet, avec Le Condamné à mort et Notre-Dame-des-Fleurs,


Commence vraiment son œuvre. Pendant ces trois années, l'Allemagne triomphante a conquis l'Europe et occupé la France. Gouvernée par le régime de Vichy, la France vit dans la peur, la honte, la trahison. Par milliers, les ouvriers français partent travailler en Allemagne nazie, tandis que les wagons de Juifs depuis mars 42 quittent Paris pour Auschwitz. Le 16 juillet 42 a eu lieu la rafle du Vel d'hiv. Genet dit la joie qu'il a ressentie devant cette humiliation de la France, comme si elle venait par les Allemands d'être châtiée d'un crime. « Le fait que l'armée française, ce qu'il y avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitulé devant les troupes d'un caporal autrichien, eh bien ça m'a ravi (...) je ne pouvais qu'adorer celui qui avait mis en œuvre l'humiliation de la France. »

Il lui faut connaître la joie de cette vengeance pour tenter à son tour, en commençant son œuvre, de se venger du mal que la France lui a fait. Le désir de vengeance et la quête d'une rédemption sont à l'origine de l'aventure de la poésie comme trahison.


Genet ne peut avoir ressenti une telle joie de voir la France humiliée que parce qu'il lui est lié passionnellement et qu'il la hait d'amour, au point que ce qui lui arrive de si grave ait réussi à lui faire enfin commencer son œuvre.


Un souvenir d'enfance raconte comment il fut exclu de cette France mythique dont « l'éclat me nimbait ». L'anecdote, hautement symbolique, se passe à l'école d'Alligny-en-Morvan. L'instituteur a demandé à chaque élève, comme sujet de rédaction, de décrire sa maison. Trouvant que la copie de Genet est la plus réussie, il la lit à toute la classe. Par jalousie et cruauté enfantine, les élèves se moquent de Genet et l'accusent d'avoir menti. Ce ne peut pas être sa maison qu'il a décrite puisqu'il n'est qu'un enfant trouvé, prêté par l'Assistance publique à sa famille adoptive. « Et alors il y a eu un tel vide, un tel abaissement. J'étais immédiatement tellement étranger, oh ! le mot n'est pas fort, haïr la France, c'est rien, il faudrait plus que haïr, plus que vomir la France. »


Le verdict est tombé par la bouche des enfants comme un couperet de guillotine. L'enfant trouvé n'appartient pas à la France. Il est pour toujours sans famille, sans maison et sans patrie. La France, comme la mère inconnue dont elle a pris la place, est traîtresse. Il sait désormais que son image mythique n'est qu'un simulacre.


En 49, dans L'Enfant criminel, censuré à la radio, Genet attaque l'hypocrisie de la France qui s'horrifie des crimes nazis pour mieux cacher ses propres crimes. « Personne ne s'est avisé que depuis toujours, dans les bagnes d'enfants, dans les prisons de France, des tortionnaires martyrisaient des enfants et des hommes. »


En commençant symboliquement son œuvre en prison, quand la France traîtresse est à son tour humiliée et martyrisée, c'est à ces enfants-là (dont il fut) que Genet le traître donne voix. C'est leur voix muette qui par la sienne parle, pour crier leur haine de cette France qui les a exclus au lieu de leur donner, à eux qui en avaient tant besoin, amour et protection.


En trahissant par la poésie la France traîtresse, Genet n'obéit pas à la loi du talion. La trahison du poète n'est pas du même ordre que la trahison de la France. Sa vengeance invente une nouvelle loi, qui est celle de la poésie, créatrice d'une trahison supérieure. C'est une aventure éthique pour sortir de l'abjection et de la honte.


Une même complicité noue les œuvres écrites en prison ou dans les asiles (Sade et Artaud se rejoignent dans la même nécessité de trouver en eux-mêmes ce qui, pense-t-on, doit les conduire à la gloire, c'est-à-dire, malgré les murs, les fossés, les geôliers et la magistrature, dans la lumière, dans les consciences non asservies) ces œuvres ne se rencontrent pas dans ce qu'on nomme encore la déchéance : se cherchant elles-mêmes à partir de cette déchéance exigée par la répression sociale, elles se découvrent des points communs dans l'audace de leur entreprise, dans la vigueur et la justesse de leurs idées et de leurs visions.


La France n'est pas seulement pour lui cette maison symbolique dont pour toujours il est exclu. C'est aussi la langue. Si dès l'école primaire, il a pu réussir, lui l'enfant trouvé, à écrire la meilleure rédaction, c'est déjà la preuve qu'il possède cette langue comme un bien qui lui est propre et qu'il sait, mieux que les autres, s'en servir parce que c'est son seul bien, jusqu'à raconter une fausse histoire où la maison qui ne lui appartient pas peut devenir sa vraie maison. Par la langue qu'il fait sienne, Genet l'étranger appartient à la France qui l'exclut et il a le pouvoir poétique de créer une réalité qui conteste et nie celle qui existe.


Un autre souvenir évoque son lien d'amour à la langue française. Genet, enfermé à Mettray, en lisant par hasard les sonnets de Ronsard, est tombé amoureux de la langue française. « Et j'ai été ébloui. Il fallait être entendu de Ronsard. » Ronsard devient le premier intercesseur qui lui donne accès à la poésie, grâce à laquelle il pourra se servir de sa langue à des fins de création. Ainsi l'étranger, s'il réussit comme Ronsard à devenir poète, pourra-t-il appartenir à cette France qui l'a rejeté.

La révélation de cette lecture a décidé de toute sa vie. Pour toujours, il est étranger et ennemi de cette France haïe, mais pour toujours aussi il lui est lié amoureusement par la langue si belle dont il fait sa langue de poète. Glorifier la France par une poésie qui l'attaque et la met à nu, telle est la paradoxale et scandaleuse tâche de Genet poète. La trahison du poète est un acte d'amour. La trahison est invention d'un nouvel amour, condition de la nouvelle éthique.


Comme A la Recherche du temps perdu a miraculeusement surgi de la guerre de 14 et de la France victorieuse, l'œuvre de Genet va surgir de la Deuxième Guerre mondiale. Mais cette fois la France est occupée par l'ennemi et c'est un humilié plein de haine contre la France traîtresse qui l'a banni qui tente la grande aventure de la poésie. S'il vole à la France sa plus belle langue, c'est en traître, pour l'accuser. Le rapport amoureux à la langue se double d'une guerre menée contre l'ennemi dans sa langue. « Avant de dire des choses si singulières, si particulières, je ne pouvais les dire que dans un langage connu de la classe dominante, il fallait que ceux que j'appelle «mes tortionnaires» m'entendent. Donc il fallait les agresser dans leur langue. »


Le narrateur du Journal du voleur, pour qui la trahison est l'une des trois vertus théologales, se demande pourquoi, alors qu'il parcourait entre 36 et 37 l'Europe gangrenée par la montée du nazisme, il a éprouvé la nécessité de revenir en France où il allait se faire arrêter comme déserteur de l'armée française. De la même façon, au lieu de passer à l'ennemi, le narrateur de Pompes funèbres qui chante les miliciens et les nazis écrit un livre de deuil à la mémoire de son amant le résistant Jean Decarnin.


Le narrateur du Journal du voleur donne deux raisons à son retour en France. La première est qu'il ne pouvait absolument pas adhérer au nazisme parce que c'était la légalisation du mal. Or, s'il a choisi le mal, ce n'est pas par amour du mal, mais par rébellion solitaire contre l'injustice de la société et son hypocrite morale du bien. Quand le Pouvoir et l'Ordre se mettent à cautionner le mal en l'incarnant, celui qui fait le mal est du côté du Pouvoir. « C'est un peuple de voleurs, sentais-je en moi-même. Si je vole ici je n'accomplis aucune action singulière et qui puisse me réaliser mieux : j'obéis à l'ordre habituel. Je ne le détruis pas. Je ne commets pas le mal, je ne dérange rien. Le scandale est impossible. Je vole à vide. »


Rebelle solitaire et irréductible, le narrateur est autant l'ennemi de l'hitlérisme montant que de la société française et de son hypocrite morale du bien. Ne pouvant rallier ni un camp ni un autre, il trahit le voleur pour devenir poète.


Il rentre en France pour une deuxième raison. A l'étranger, quand il vole, il ne peut pas s'empêcher de penser en français. Il se sent alors plus Français que voleur. Seulement en France, parce qu'il pense dans la même langue que le volé, il peut devenir en même temps qu'un voleur un étranger dans son propre pays. Seul le voleur qui est en même temps un étranger peut trahir le voleur pour devenir poète. « Voleur dans mon pays, pour le devenir et me justifier de l'être utilisant la langue des volés - qui sont moi-même à cause de l'importance du langage - c'était à cette qualité de voleur donner la chance d'être unique. Je devenais étranger. »


Le poète fait entendre dans la langue de l'ennemi la langue étrangère du voleur. En trahissant sa trahison, c'est-à-dire en revenant en France, Genet le poète invente une trahison supérieure, qui a lieu dans la langue. Il est rentré en France « par un souci de profondeur », « pour creuser, forer une masse de langage où [s]a pensée fût à son aise » et « [s']accuser dans sa langue ». En décidant de s'accuser dans sa langue, il décide en même temps de se délivrer de l'accusation que la société française a portée contre lui en accusant à son tour la France, non pas en juge, mais en poète.


LE PÉDÉRASTE ET L'AUTRE JOUISSANCE
 

Parmi les trois vertus théologales de la légende, la pédérastie est incontestablement la plus provocatrice. Après Gide et Proust, cette fois en se chargeant de tout le scandale, Genet ose mettre à nu son homosexualité et se risquer en s'exhibant. La pédérastie est une déclaration de guerre à la société et à la Création tout entière. « La pédérastie est mal. Si elle est assumée totalement, l'inversion comporte, logiquement, la notion de stérilité. L'homosexuel refuse la femme... » « Son premier crime fut de refuser la vie et de bannir la Femme. »


Non seulement le pédéraste, par sa déviance sexuelle, choisit de vivre en marge de la morale sociale, mais en refusant de perpétuer la vie il se met volontairement du côté du mal et de la mort. Et ce choix du mal devient la condition même de sa jouissance. Une telle définition de la pédérastie entre scandaleusement en résonance avec cette monstrueuse époque où triomphent le mal et la mort.

Mais le narrateur n'ouvre grandes les portes du bordel que pour en dérégler les lois. Poussé à la limite, mis hors de ses gonds, l'érotisme genettien fait vaciller les catégories.


Ce n'est pas seulement le crime qui fait jouir le narrateur, c'est aussi le châtiment suprême que le crime appelle. La plus haute image érotique est le condamné à mort et la plus grande jouissance est provoquée par le fantasme de la décollation.


De la même façon, le scénario sadomasochiste devient un scénario réversible. Le narrateur, que l'on croyait un pédéraste passif violé par les mâles aux verges puissantes comme des machines à supplice, se révèle être, avec son amant Jean Decarnin, le bourreau jouissant de sadiser sa victime.

Mais Genet va plus loin encore. Le narrateur bande pour le condamné à mort parce que celui-ci a la verge la plus puissante et qu'il est mâle entre tous les mâles. Or que se passe-t-il soudain ? Le plus mâle se révèle secrètement femme et se transforme en fleur. La verge se creuse et devient un vagin.


Comment s'y reconnaître ?


Ce n'est plus le crime qui le fait jouir, mais la trahison. Le narrateur ne se masturbe plus avec les photos des plus beaux criminels. Il jouit de les trahir. « Cette poursuite des traîtres et de la trahison n'était que l'une des formes de l'érotisme. » Querelle trahit lui-même son propre mythe en refusant le châtiment suprême. A la place de ce châtiment, il va se faire enculer par Nono, le patron du bordel. Au lieu d'être un supplice, la sodomie devient un plaisir et échappe au scénario classique bourreau-victime pour devenir un libre jeu érotique. En baisant ensuite le policier Mario et en le faisant jouir, Querelle se délivre de l'emprise de la Loi et échappe à tous les scénarios pervers contrôlés par le patron et la patronne du bordel, sous protection de la Police.


Dans Journal du voleur, ce n'est même plus la trahison du criminel qui fait jouir le narrateur. Le criminel est remplacé par le Mac, dérisoire et caricaturale copie du criminel. Le narrateur jouit de l'abjection du Mac. Loin de diminuer leur pouvoir érotique, les défauts des macs (physiques autant que moraux) l'accroissent. Le narrateur peut aussi bien jouir de sa frustration de ne jamais posséder Stilitano, qu'en inversion jouir de l'anéantissement de lui-même dans le coït avec Armand la brute.

A force de dérégler et détraquer ses machines désirantes, le narrateur finit par les enrayer. Le bordel se désérotise. La vraie jouissance du narrateur nous racontant toutes ces histoires de bordel est celle de son humour, qui tourne en dérision ses objets de désirs et décolle de ses fantasmes les plus pervers. « Je me sentais perdu et absurdement léger. »


Ainsi le narrateur du Journal du voleur peut-il dire que le carnet où il écrit l'adresse de tous les voleurs de France, qu'il est sûr de pouvoir aller trouver quand il se sent seul, a « la même autorité qu'un sexe ». Le narrateur du Miracle de la rose a déjà connu une expérience identique. En devenant voleur, tenant entre ses mains la pince-monseigneur, baptisée « la plume », il se libère de l'emprise du bordel et s'ouvre à une nouvelle vision du monde.


Genet a mis le feu à son propre bordel. Mais ce n'est pas pour rentrer dans la voie droite. Il ne renie pas la pédérastie qui le fonde comme incurablement rebelle et étranger à l'ordre du monde. Il veut la recréer, poétiquement autre.


Querelle une fois encore montre la voie. Après avoir été au bout de son expérience initiatique de libération, il ose s'abandonner à une nouvelle jouissance. Dans les bras si féminins du lieutenant Seblon, il se laisse aller, le temps de la jouissance, à un devenir-femme voluptueux. La nouvelle jouissance, au-delà de la perversion, est transsexuelle.


C'est cette même jouissance transsexuelle que le narrateur, à la fin de Pompes funèbres, après avoir fait son douloureux travail de deuil, découvre au fond de sa mémoire, quand lui revient le souvenir de son premier coït avec Jean Decarnin. Ce n'est plus la queue qui est glorifiée, mais l'anus nommé « œil de Gabès ». Quand sa queue pénètre Jean, seule compte l'exploration merveilleuse de l'œil de Gabès qui contient le trésor de la nouvelle jouissance. Tout fond et s'amollit et il ne voit plus que l'œil de Gabès de Jean « s'orner de fleurs, de feuillages, devenir une charmille très fraîche où tout entier je pénétrais en rampant pour m'endormir sur la mousse, dans l'ombre, y mourir ».


Il a fait le saut dans le vide. Il est passé à l'autre jouissance. Cette nouvelle jouissance, en faisant exploser le bordel, ouvre au dehors, à la nature vivante. Celui qui a connu cette jouissance et le chemin initiatique qui y conduit voit autrement. « Il est banal de dire : «ces yeux ont vu la mort en face». Pourtant de tels yeux existent et les hommes qui les possèdent, au sortir de la rencontre effrayante, conservent dans leur regard une dureté ou un éclat inhabituel. »


La plus merveilleuse subversion érotique de la légende est aussi la plus scandaleuse. Le coït entre le nazi Erik Seiler et le milicien Riton, ces deux monstres de l'Histoire, crée cette nouvelle jouissance transsexuelle, au-delà de la plus sombre perversion. Cette nouvelle jouissance, juste avant leur mort, transfigure et sauve les deux monstres. Alors a lieu l'opération miraculeuse : des roses blanches s'échappent du membre d'Erik dans l'œil de Gabès de Riton, envahissant et embaumant tout son corps jusqu'à sa poitrine.


A la fin de la légende, le narrateur est seul, hors du palais des glaces, hors du bordel. Il n'a plus besoin de ses amants. C'est la langue que le poète fait jouir afin qu'elle produise ses images fabuleuses. La jouissance transsexuelle est la jouissance de la poésie. La subversion de la perversion, c'est la poésie en acte.


(...)

JEAN GENET, LE POETE TRAVESTI

MARIE REDONNET

Essai / Chapitre 1

Éditions Grasset & Fasquelle

61, rue des Saints-Pères 75006 Paris

http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_redonnet.htm

 

Marie Redonnet est auteur de romans (Forever Valley, 1987, Minuit, Nevermore, 1994, POL, Splendid Hôtel, 1996, Minuit), de théâtre (Mobie Diq, 1989, Minuit, Tir et Lir, 1991, Minuit, Le Cirque Pandor, 1994, POL), et d'essais (Villa Rosa, 1996, Flohic, sur l'œuvre de Matisse).

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