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Avril 2006
. En rangeant des papiers et des photographies de famille, je tombe sur une tête d'homme enveloppée d'ombre et couchée sur un drap blanc : il a l'air de dormir. Yeux clos, lèvres serrées, cheveux noirs plaqués en arrière, pâleur, élégance, la beauté masculine dans ce qu'elle peut avoir de plus fin. Tout est admirablement dessiné : la courbe des sourcils, la ligne des cheveux qui descend en pointe sur le front, l'arête et les ailes du nez, le pli sous la bouche. Une figure dont la distinction, la pureté, loin de le consoler, augmentent le chagrin de celui qui la contemple en sachant ce qu'il en a été de cette vie. Quelques signes de négligence : la barbe non faite, qui envahit les joues, les mâchoires, le menton, le tour des lèvres ; le col de la chemise ouvert sur le cou lisse, sans pomme d'Adam visible, ombré à peine d'une touffe de quelques poils ; la chemise elle-même, usagée, dont une pointe du col pend sur une épaule, l'autre rebiquant sous le cou.

 

Cette tête est celle d'un mort. Cette photographie a été prise sur le lit de mort de cet homme. Cet homme est mon père, que je retrouve soixante-deux ans après l'avoir vu pour la dernière fois - mais comme si je le voyais pour la première fois, car ce n'est pas cette image que j'avais gardée. De temps en temps, dans les journaux, lorsqu'on rééditait un de ses livres, je voyais un visage lourd, massif, d'une virilité agressive. Ce visage avait effacé les autres dans ma mémoire, et je ne retenais que celui-là. Brutalité d'homme d'action - comme il s'était voulu, comme il avait rêvé d'être, comme il avait cru qu'il était. Force épaisse et butée, sans aucun rapport avec cette finesse de traits que j'ai maintenant sous les yeux, avec cette pureté d'expression, cet air de n'y être pour personne...

 

Personne, sauf peut-être pour son fils, qu'il a connu à peine, dont il ne s'est guère soucié, mais qui se trouve être aujourd'hui le dépositaire de cette vie et se heurte à un mystère insoutenable. Si beau dans la mort, si blâmable dans l'action : est-ce possible ? Où fut la vérité de cet homme qui est mon père ? Admiré d'abord, à juste titre, puis méprisé et honni, de manière non moins légitime... Scrute bien ce visage, semble me dire le mort, regarde s'il n'y a rien à sauver de cette vie que je suis le premier (à preuve mon masque mortuaire, d'où a reflué la laideur de mes engagements politiques), le premier à trouver déplorable...

 

Dominique Fernandez est né à Paris en 1929. Ecole Normale Supérieur, agrégation d'italien, doctorat ès-lettres. Il écrit régulièrement pour le Nouvel Observateur. Il a obtenu le prix Médicis en 1974 pour Porporino ou les mystères de Naples, et le Prix Goncourt en 1982 pour Dans la main de l'ange. Il a publié L'Art de raconter en 2007 et Place rouge en 2008.

http://www.grasset.fr/chapitres/ch_fernandez7.htm

 

 

Ramon, un livre de Dominique Fernandez de l’Académie française

Rencontre avec l’auteur qui évoque la figure de son père

 

Dominique Fernandez a publié en 2009, Ramon, une enquête biographique sur son père l’écrivain et critique littéraire Ramon Fernandez, mort d’une embolie le 2 août 1944, à Paris. Considéré comme un intellectuel parmi les plus brillants de son temps, Ramon Fernandez, dans un premier temps socialiste, suivit le Parti Populaire de Jacques Doriot et la politique collaborationniste de Vichy. Dominique Fernandez s’est heurté au mystère de ce parcours, à ses yeux, insoutenable : "Où fut la vérité de cet homme qui est mon père ? Admiré d’abord, à juste titre, puis méprisé et honni, de manière non moins légitime..."

 

Emission proposée par : Marianne Durand-Lacaze

Référence : PAG575

Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/pag575.mp3

Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/Ramon-un-livre-de-Dominique.html

Date de mise en ligne : 7 mars 2009

 

En 2006, Dominique Fernandez revient par l’écriture sur cette énigme qu’il avait en partie abordée dans deux de ses romans, L’école du sud (1991) et Porfirio et Constance (1992). Entre histoire, mémoire et émotion d’une part, rigueur et dimension romanesque d’autre part, les 800 pages du Ramon de Dominique Fernandez effacent la distance qui pourrait séparer un père et un fils qui se sont peu connus. Elles disent certes, beaucoup de la filiation entre le père et le fils et tant de la proximité entre écrivains. Dominique Fernandez avait quinze ans à la mort de son père dont il avait vécu pratiquement séparé à la suite du naufrage du couple de ses parents.

 

L’intimité des vies évoquées, l’humour de certains portraits familiaux, la mère de Ramon, mondaine, journaliste, baptisée par l’auteur genitrix sont abordées par Dominique Fernandez avec la même intensité que les années nettement moins drôles de la collaboration « passive » et « active » de cet homme aimé du Paris mondain et littéraire pour son intelligence et son esprit.

 

Entre les ouvrages de son père, l’exploration de la vie littéraire de l’époque, les notes des carnets de sa mère Liliane, des photographies, des manuscrits retrouvés, Dominique Fernandez reconstitue le portrait de son père et celui de ses ancêtres qui conduisent le lecteur du Mexique à Paris, en passant par l’Auvergne, les salons mondains, Lipp et la rue Saint-Benoît.

 

Dominique Fernandez explique le parcours politique de son père, dans un engagement qui ballota l’écrivain du socialisme au communisme, du communisme au fascisme, du fascisme à la collaboration, par le naufrage de son mariage. Parfaitement conscient de s’être fourvoyé politiquement, Ramon Fernandez s’est abîmé dans l’alcool jusqu’au suicide.

 

Par la publication de son livre Proust en 1943, Ramon Fernandez montrait qu’en dépit de son engagement dans la collaboration, il ne pactisait pas avec l’idéologie nazie. Comme l’écrit son fils Dominique : « C’est l’un des mystères de cet homme, qu’il se conduisît d’une certaine façon et continuât à penser d’une autre. » Une contradiction qui explose dans ce Proust, auteur honni des nazis comme de Vichy, publié quand la défaite allemande commençait à poindre et en hommage à la longue amitié qui l’avait lié à Proust, mort à cette date depuis 20 ans. Ramon Fernandez, tout jeune, en avait fait la connaissance en 1918 et fit partie du cercle des intimes du grand écrivain. Il contribua à forger l’icône de l’écrivain en qui, il avait su tout de suite déceler le génie, « ce qu’il avait d’unique et ce qui le reliait à une longue tradition intellectuelle et spirituelle ».

 

Le regard de Dominique Fernandez sur l’histoire de sa famille : Une admirable distance avec un passé qui fait mal sans décompte, sans "chichi" : à cœur ouvert au fil d’un questionnement acharné, sans concession.

 

Pour en savoir plus

 

 Dominique Fernandez de l’Académie française

 

Dominique Fernandez est né à Paris en 1929, normalien, agrégé d’italien. Il a soutenu sa thèse sur L’échec de Pavese. Universitaire, auteur, critique littéraire d’abord à la Quinzaine Littéraire, et à L’Express, puis au Nouvel Observateur, il a obtenu le prix Médicis en 1974 pour Porporino ou les mystères de Naples. En 1982, il remporta le prix Goncourt pour son livre Dans la main de l’Ange. Il a écrit des romans, un opéra, de récits de voyages, de essais et des traductions. En 2007, l’année de son élection à l’Académie française, il a publié L’Art de raconter où il défend l’art romanesque comme une jubilation de l’écrivain à couler ses émotions et le courant de sa vie intérieure, dans l’identité des personnages qu’il crée. En 2008, son Dictionnaire amoureux de l’Italie s’ajoute à son Dictionnaire amoureux de la Russie publié en 2004. Récemment, en 2009, outre la réédition d’ouvrages de son père et la biographie qu’il lui consacre chez Grasset, il publie chez Actes sud Imaginaire des ruines avec le photographe Ferrante Ferranti et le sculpteur Patrice Alexandre où les trois hommes confrontent leurs univers créatifs en hommage à Piranèse.

 

 Dominique Fernandez, Ramon, Grasset, 2009

 Ramon Fernandez, Messages, Cahiers rouges Grasset, 2009 ; Gallimard 1926

 Ramon Fernandez, Molière ou l’essence du génie comique, Cahiers rouges Grasset, 2000 ;

La vie de Molière, Gallimard, 1929

 Ramon Fernandez, André Gide, Corréa, 1931 ; Klincksieck, 1985

 Ramon Fernandez, Moralisme et littérature (en collaboration avec Jacques Rivière), Corréa, 1932

 Ramon Fernandez, Le pari, Gallimard, 1932, prix Fémina

 Ramon Fernandez, Les violents, Gallimard, 1935

 Ramon Fernandez, L’homme est-il humain, Gallimard, 1936

 Ramon Fernandez, Balzac ou l’envers de la création romanesque, Grasset ; Stock, 1943

 Ramon Fernandez, Proust, Grasset 2009 ; Proust, éditions de la Nouvelle Revue Critique, 1943

 

 

Ramon Fernandez, le maudit

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27579458.html

 

Mon père, ce collabo

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26586320.html

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