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L'Express a choisi de voyager de pays en pays en racontant sept grands faits divers. Thrillers psychologiques, phénomènes sociologiques, polars troublants, romanesques, parfois historiques, qui nous emmènent de Suède en Grande-Bretagne, de Suisse en Allemagne et en France, en passant par l'Espagne. Cette semaine: les Etats-Unis, où les plaies ouvertes lors d'un odieux crime raciste au Mississippi, en 1955, sont si vives que l'enquête va être relancée

 

Ils étaient revenus tard d'une virée de gamins à Greenwood, la ville voisine. Leur Ford mourante brinquebalait entre les champs de coton sur la route étroite, pleins phares allumés sous les noirs nuages du Delta. A l'entrée du hameau de Money, les fenêtres des époux Bryant étaient toujours éclairées au-dessus de l'épicerie, et tout le monde, ici, devait les avoir vus rentrer. Le vieux Moses Wright, prêcheur de l'église noire du coin, entendant le retour de l'équipée, ne s'était, cette fois, pas levé pour leur botter le train. Après tout, ils étaient en vacances. Le lendemain, le 28 août 1955, serait un dimanche tranquille. Et tous les cinq, ses trois fils Maurice, Robert et Simeon, comme les deux petits neveux Wheeler et Emmett, venus de Chicago pour passer l'été au grand air humide du Mississippi, n'avaient pas démérité, s'éreintant avec lui depuis des jours à cueillir le coton dans la concession. Ils pouvaient aussi s'amuser.

 

Maintenant, ils dormaient. Maurice, 19 ans, dans sa chambre, et les plus jeunes à deux par matelas au fond de la baraque de planches. Mais Simeon s'est réveillé le premier, saisi par l'angoisse au bruit d'un camion pick-up dans la pierraille du chemin. Un tonnerre de coups de poing sur la porte. Le piétinement de bottes de Blancs sur le perron branlant: «Prêcheur Moses! C'est M. Bryant! Tu as un garçon de Chicago chez toi?»

 

Ces derniers temps, ils faisaient toujours du gringue aux filles, taquinaient les cousines et palabraient sous les magnolias, mais leurs rires s'étranglaient chaque fois que l'un d'eux évoquait en chuchotant un incident survenu quelques jours plus tôt. Le soir du 20 août, Emmett, du haut de ses 14 ans, avait voulu démentir son image de fils à maman et en remontrer aux cousins cul-terreux. Il était noir, comme eux, mais vivait à Chicago, cette métropole lointaine où les Blancs ne faisaient plus peur. Ni les femmes blanches, d'ailleurs, comme Emmett le prouvait en ouvrant à tout propos son portefeuille pour montrer la photo d'une souriante blondinette. C'est ainsi que l'adolescent, peut-être parce qu'il était encore timide et affligé d'un léger bégaiement, avait cru bon de jouer les fiers-à-bras en bafouant le pire tabou du vieux Sud. Il avait sifflé Mme Bryant, l'épicière blanche de Money, une brune maigre de 20 ans, mère de deux petits enfants, élue reine de beauté du patelin avant son mariage avec Roy Bryant, un camionneur taciturne, ancien para de la dernière guerre. Depuis, tous tremblaient secrètement devant l'inévitable vengeance. Elle arrivait, cette nuit du 28 août. Il était 2 heures du matin, et les Blancs venaient chercher Emmett Till.

 

Aujourd'hui ajusteur à la retraite à Detroit, Simeon Wright aurait tout du vieux monsieur tranquille au lent accent du Sud s'il n'avait toujours Emmett fiché en plein cœur. Rien n'y fait. Le meurtre de son cousin et l'acquittement odieux des assassins ont ouvert la grande histoire des droits civiques, révélé les combattants Medgar Evers et Martin Luther King. Faulkner en a nourri des lettres ouvertes, et Bob Dylan une chanson triste. Cinquante ans plus tard, alors que se prépare un documentaire accablant sur l'affaire, le département de la Justice du président Bush vient d'annoncer qu'il avait décidé de rouvrir l'enquête au bénéfice du Mississippi, où la prescription des meurtres n'existe pas, et de clore enfin la plaie noire du Sud avant les élections de novembre.

 

Mais rien n'y fait. Simeon reste figé dans la honte et la peur de cette nuit. «Dans la cabane, il faisait plus sombre que mille minuits», répète-t-il. De son lit, il entendit papa Moses tenter l'impossible: «Oui, monsieur, bien sûr, monsieur... Mais monsieur, c'est un gosse! Il ignore les usages...» La lampe torche avança d'une pièce à l'autre, tenue non par Roy Bryant, en retrait, mais par son demi-frère J. W. «Big» Milam, un colosse de 1,90 mètre, flanqué de son calibre 45 de vétéran. Le faisceau s'était figé sur Emmett qui, sommé de s'habiller, avait été poussé dehors. D'autres attendaient dans la nuit, dont deux Noirs, peut-être des employés de Bryant, tête baissée dans la crainte d'être reconnus. Dans le silence soudain, la voix aiguë d'une jeune femme s'était élevée: «Oui, c'est bien lui. C'est bien le Nigger boy.»

 

A la sortie de Greenwood, la petite route enjambe toujours la Yazoo River et file entre chênes, cyprès et magnolias vers l'océan vert sombre des plants de coton et de soja. Un quart d'heure et c'est Money, trois bâtisses mortes à l'ombre d'un méchant silo au bord de la voie ferrée. Sur ces rails, les grands-parents et la mère d'Emmett, comme des milliers d'autres, avaient fui le Mississippi dans les années 1930 pour rallier, au nord, Chicago et un semblant de liberté. Mais en 1955, quand Emmett, pour un été, était revenu dans le berceau de sa famille, le Deep South changeait et prospérait. Le hameau comptait six maisons et l'épicerie des Bryant, un cube de brique dont les vestiges semblent aujourd'hui retenus par le lierre et par les panneaux «Défense d'entrer» des propriétaires.

 

Boycotté par les Noirs après le procès, le commerce a dû fermer avant d'être racheté par un ami de Roy Bryant, qui l'a légué en l'état à son fils. L'auvent de bois où s'asseyaient les mômes noirs pend comme la manche d'un fantôme. C'est là, sur ce perron, que le grand Maurice, un peu las de la frime d'Emmett, s'était adressé au cousin: «Bo [son surnom]! Tu parles beaucoup et tu plais aux Blanches. Alors, demande donc un rancard à la mignonne de la boutique!» Il croyait lui avoir cloué le bec, mais Bo était entré dans l'épicerie, pour en sortir quelques minutes plus tard une poignée de chewing-gums à la main, bientôt suivi par Carolyn Bryant. Que lui avait-il dit à l'intérieur? En tout cas, «Bo», sans se retourner, l'avait sifflée devant l'entrée. Le groupe avait détalé, convaincu qu'elle allait chercher son revolver dans la voiture.

 

Quarante-neuf ans plus tard, on passe la voie ferrée pour ne trouver que le silence. Au tournant de la piste, une porte miséreuse tendue de cartons et de plastiques s'ouvre sur le visage inquiet d'un adolescent noir. «Ma famille vient de s'installer ici», ment-il. Seule Mary Jackson, dont le mari avait aidé à rapporter le corps d'Emmett, accepte de parler. Elle doute de la nécessité d'une nouvelle enquête. «On a eu déjà assez d'ennuis ici», soupire t-elle. Plus loin, une autre vieille dame noire ferme en hâte ses rideaux. Ici, en septembre 1955, des hommes noirs tremblants suppliaient que l'on ne les emmène pas témoigner au procès de Milam et de Bryant. Aujourd'hui, on murmure à Greenwood que les retraites des veuves de métayers dépendent des grands fermiers, comme le droit d'achat de leurs petites maisons jaunes. Cela n'incite pas aux confidences.

 

Reclus dans son bureau préfabriqué au bord de la route, le vieux postier blanc est, lui, plus disert: «Il arrive ce genre de chose aux petits cons de Chicago qui viennent faire la loi chez nous», grince-t-il derrière son guichet, avant de s'en prendre à l'association des droits civiques NAACP et à «la crasse et [à] la violence congénitales» des Noirs. Une vieille dame blanche invoque un trou de mémoire. «J'avais 20 ans, souffle-t-elle, et une marmaille à nourrir.» Elle s'oppose à l'idée du propriétaire blanc de l'épicerie et du sénateur d'Etat noir du comté, David Jordan, de faire de la ruine un monument des droits civiques. «Pourquoi rouvrir ce passé?» Le postier approuve: «Remuez cette m... et elle sentira plus fort encore.» Avant d'ajouter: «Pour votre gouverne, ils ne voulaient pas le tuer. Mais, comme il a refusé de s'excuser, ils ont eu la main un peu lourde...»

 

Un peu lourde. Au bout de trois jours, on est venu chercher papa Moses parce qu'un pêcheur avait trouvé un corps emmêlé dans sa ligne sous un pont de la rivière Tallahatchie, à 15 kilomètres de là. Le vieux s'est mordu la lèvre en retournant le cadavre attaché par le cou, avec du fil barbelé, aux lourdes pales d'un ventilateur d'entrepôt. Le séjour dans l'eau ne pouvait, seul, expliquer une telle vision d'horreur. Une oreille manquait et l'oeil pendait au milieu de la joue. On pouvait voir le jour par un trou dans son crâne déformé par les coups. H. C. Strider, l'affreux shérif du comté de Tallahatchie, voulait expédier l'identification. Moses ne reconnaissait que la chevalière, seul legs du père de l'enfant, Louis Till, mort mystérieusement en 1945 sur le front d'Italie. Pour Strider, c'était bien assez. Il s'est alors tourné vers Moses: «Tu l'enterres vite, a-t-il ordonné. Et tu l'enterres dans le Mississippi.»

 

S'il avait été d'ici, ou inhumé à Money, Emmett serait resté une regrettable statistique, engloutie par l'omerta du Sud. Mais il était de Chicago, et Mamie Till-Mobley, la maman dévastée, exigea son retour. A son deuil s'ajouta l'infamie des officiels du Mississippi, qui, à titre de dissuasion, exigèrent 3 000 dollars, plus d'un an de son salaire de petite fonctionnaire fédérale, pour le transfert de la dépouille. Très vite, la NAACP, l'organisation montante des droits civiques, lui a apporté son soutien en lançant des collectes. De nouveaux ténors comme Luther King, en Alabama, et le jeune Medgar Evers, directeur de l'organisation dans le Mississippi, se mobilisèrent. Ce lynchage-là ne devait pas passer inaperçu. La Cour suprême, un an plus tôt, avait ordonné l'intégration des Noirs dans les écoles du Sud; et le gouvernement d'Eisenhower tentait de réformer l'irréductible Mississippi. Les temps changeaient, et si Emmett pouvait servir la cause, son corps devait revenir dans le Nord, sous les regards de la presse éclairée et des organisations légales.

 

Mamie Till est restée longtemps devant son enfant martyrisé, avant de déclarer aux hommes en costume de la NAACP qu'elle voulait prendre le monde à témoin de cette horreur. Emmett aurait droit à des funérailles à cercueil ouvert. L'événement est entré dans la légende des droits civiques. En trois jours, sur fond de manifestations nationales dans toutes les grandes villes américaines, 50 000 personnes ont bravé la puanteur du cadavre pour défiler dans la chapelle de Cottage Grove, à Chicago, s'évanouissant par centaines devant son visage monstrueux. La face tourmentée d'Emmett, photographiée par toute la presse américaine, reflétait toute la laideur du Sud raciste. Elle ravageait les consciences.

 

«Je me souviens de notre colère, d'une colère que nous avions enfin le droit de ressentir», raconte David Jordan, sénateur d'Etat au Parlement du Mississippi et conseiller municipal de Greenwood. Jordan avait alors 18 ans et s'était rendu avec un petit groupe de jeunes à Sumner, le chef-lieu du comté de Tallahatchie, pour assister au procès de Milam et de Bryant. «Quand ils nous ont vus sans cravate, en bras de chemise, sourit-il, ils ont cru qu'une émeute se préparait.»

 

Il faut comprendre Sumner, un vieux village de poupée sudiste figé aux abords de la verte route 49. On est pris de vertige aujourd'hui en reconnaissant encore, jusqu'à la poignée de porte et la calligraphie de l'enseigne, les bureaux de Breeland et Whitten, défenseurs des deux accusés, tels qu'ils apparaissaient sur les photos de 1955. La secrétaire nous éconduit: «John [Whitten] est mort et son fils est absent. Le FBI est venu nous interroger récemment et nous prie de nous taire.» En fait, les flics fédéraux, chargés d'aider l'Etat du Mississippi à rouvrir l'enquête, sont venus chez l'avocat chercher les minutes du procès, bizarrement détruites par le greffe du tribunal.

 

Cette parodie de justice est pourtant gravée dans l'Histoire: un jury blanc comme neige, où siégeaient nombre de familiers de Bryant et de Milam, a pu, en septembre 1955, décréter que le corps n'était pas celui d'Emmett. Pas de corps, pas de crime. Pour la forme, les jurés ont attendu une heure en tapant le carton dans la salle de délibération avant de rendre leur verdict. Déjà, les débats avaient laissé présager le pire. John Whitten, sous les yeux de la presse mondiale, accusait Mamie Till d'avoir fait tuer son fils pour toucher son assurance-vie. H. C. Strider, le shérif, niait avoir jamais procédé à l'identification du corps. Il avait par ailleurs fait secrètement coffrer un témoin important, Leroy Collins, l'un des cinq Noirs chargés par Bryant et Milam de ficeler et de surveiller Emmett tandis qu'ils le conduisaient, à l'arrière d'un camion, vers une grange éloignée. «Dans ce procès, a confié Whitten des années plus tard, nous nous battions moins contre les Noirs que contre le coup de force du Nord.»

 

Le «Nord», pour leur malheur, avait aussi le visage noir d'un Medgar Evers, fleuron du Mississippi. Le héros de la NAACP sillonnait la campagne à la recherche de témoins terrorisés. Il avait déniché le pauvre Willie Reed, un garçon de ferme de 18 ans qui, en passant à l'aube près de la concession de Milam, le 28 août, avait vu la brute sortir se rafraîchir à la fontaine, alors que des cris atroces provenaient de la grange. Willie avait été mis ensuite à l'abri, embarqué de nuit vers Detroit pour échapper aux vengeurs blancs. Evers était là, aussi, pour encourager le vieux Moses Wright. Lorsque, le 23 septembre 1955, le juge avait demandé à «l'oncle Moses» de montrer dans la salle l'homme qui avait frappé à sa porte la nuit du crime, il s'était levé et avait désigné Roy Bryant. Un silence de mort avait envahi le prétoire. Jamais, dans l'histoire du Mississippi, un homme noir n'avait témoigné contre un Blanc. La photo de l'événement, prise subrepticement par l'envoyé de Life Magazine, est partie dans la minute pour New York, avant de faire le tour du monde.

 

Milam et Bryant sont tous deux morts du cancer il y a près de vingt ans. Carolyn, divorcée de son mari depuis 1979, vit quelque part dans le Sud. Et Mamie Till-Mobley s'est éteinte à 80 ans le 6 janvier 2003, sans avoir vu se réaliser le souhait de sa vie: la réouverture de l'enquête sur la mort d'Emmett. Elle souhaitait moins passer les menottes aux possibles complices que laver les affronts posthumes infligés à son gosse. En 1956, par exemple, d'étranges fuites en provenance de l'armée avaient révélé que Louis Till, le père défunt d'Emmett, avait en fait été condamné, dans des circonstances douteuses, et pendu pour le meurtre et le viol d'une Italienne. Cette disgrâce avait ouvert les spéculations de la presse sudiste sur l'«atavisme déviant» de son fils. La même année, quelques mois après leur acquittement, Milam et Bryant, assurés à jamais de l'impunité, avaient vendu pour 4 000 dollars leurs confessions au magazine Look. Ils racontaient comment ils s'étaient relayés pour briser le visage d'Emmett Till avec la crosse d'un colt 45, avant de l'achever d'une balle. Jusqu' au bout, le Nigger boy avait refusé de s'excuser, disaient-ils. Alors, ils n'avaient pas eu le choix.

 

Emmett, plus qu'un héros, n'était qu'un enfant apeuré choisi par l'Histoire. Medgar Evers est mort un peu pour lui, en 1963, abattu par un raciste qui avait juré sa perte à l'issue du procès de Sumner. Et, le 1er décembre 1955, peu de temps après la relaxe de Milam et de Bryant, Rosa Parks avait lancé la révolution des droits civiques en refusant de s'asseoir au fond de son bus de Montgomery. A cet instant, a-t-elle raconté, face à la fureur des Blancs, elle avait pensé à Emmett Till.

 

Histoires extraordinaires

A la mémoire d'Emmett Till, 14 ans

Par Philippe Coste, publié le 16/09/2004 - mis à jour le 25/10/2005

http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=488899&k=14

 

Crédit photographique

fnewsmagazine.com/2005-feb/current/pages/10.shtml

 

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