Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le 18 septembre 1792, à bord du navire « Duke » ancré dans le port de Portsmouth, s'achève le procès d'une poignée de rescapés d'une mutinerie exemplaire. Mais qu'est devenu le reste de l'équipage ?

 

LE PROCÈS avait commencé six jours auparavant. La cour martiale était présidée par le très honorable Lord Hood, vice-amiral de la Flotte Bleue et commandant en chef des navires et vaisseaux de Sa Majesté à Portsmouth et à Spithead et composée de neuf membres. Elle avait à juger les mutins du Bounty que la frégate Pandora, partie à leur recherche avait réussi à récupérer et à ramener. Le jugement rendu par la cour martiale est le suivant : « Les charges ont été prouvées contre lesdits Peter Heywood, James Morrison, Thomas Ellison, Thomas Burkett, John Millward et William Mispratt ; la cour juge donc que chacun d'eux sera condamné à mourir en étant pendu par le cou à bord de l'un des vaisseaux de Sa Majesté, à telle heure et telle place que les trois commissaires faisant fonction de Lord Grand Amiral de Grande-Bretagne et d'Irlande, ou l'un d'entre eux, désigneront par écrit, de leur main. Mais la cour en considération de diverses circonstances, a humblement et de manière très pressante recommandé lesdits Peter Heywood et James Morrison à la clémence de Sa Majesté. Et la cour a d'autre part jugé que les charges n'étaient pas prouvées contre lesdits Charles Norman, Joseph Coleman, Thomas McIntosh et Michael Byrn ; elle a donc prononcé leur acquittement ».

 

Cinq semaines plus tard, le roi George III - par le truchement d'un décret de l'Amirauté - enverra effectivement à la pendaison Burkett, Ellison, Millward et Muspratt et rendra la liberté à tous les autres. Pour ces dix rescapés de la mutinerie du Bounty, d'une manière ou d'une autre, l'affaire était terminée. Cinq ans plus tard, la marine britannique allait être confrontée à une révolte généralisée et bien plus grave que l'histoire du Bounty, en fait, annonçait. Tout avait commencé le 3 septembre 1787. C'est ce jour-là que sortit des chantiers de Deptford une frégate de 250 tonneaux baptisée Bounty qui signifie générosité, munificence. Elle était destinée à une expédition scientifique d'un caractère un peu particulier : il s'agissait d'aller chercher à Tahiti des plants d'arbres à pain (ou jacquier) afin de les acclimater dans les Indes occidentales et plus particulièrement à la Jamaïque victime d'une disette endémique.

Chacun d'eux sera condamné à mourir en étant pendu par le cou

 

La construction du Bounty supervisée par la Royal Society, prestigieuse académie chargée de suivre les recherches scientifiques à l'exclusion formelle de la politique et de la théologie, avait pris du retard. En effet, le navire était conçu comme un véritable jardin flottant. Description par son capitaine, le fort controversé capitaine Bligh : « L'entrepont était divisé comme suit : la grande chambre appropriée à la conservation des plantes, qui s'étendent jusqu'à l'arrière de l'écoutille ; elle avait deux grands abat-jour et trois écoutillons de chaque côté pour obtenir de l'air ; outre cela, elle était munie d'un faux pont, plein de trous, pour y placer les pots dans lesquels on se proposait de rapporter les plants. Le pont était couvert de plomb, et aux extrémités de la chambre, il y avait des tuyaux pour faire couler l'eau des pots, dans les cuves placées en dessous, afin qu'elle ne se perdit pas et qu'elle pût encore servir ». Après quelques péripéties, la frégate - dûment approvisionnée pour dix-huit mois de navigation - put appareiller le 23 décembre en direction des îles de la Société via le cap Horn. Date trop tardive : c'était la mauvaise saison et d'entrée les incidents se multiplièrent ce qui ne sembla pas affecter William Bligh, le sémillant capitaine du Bounty qui avait, il est vrai, déjà navigué sous les ordres du célébrissime Cook, grand navigateur et explorateur des mers émérite. Il fallut relâcher aux îles Canaries, à Ténériffe, pour réparer et ensuite, tenter de gagner le cap Horn sans escale ce qui immanquablement se traduirait par une réduction des rations de pain. Le 10 janvier 1788, Bligh notait dans son journal : « Tout mon équipage est en bonne santé et a excellent moral ». Le 9 février, le Bounty franchit l'équateur, occasion festive s'il en est : vingt-sept matelots et officiers furent enduits de goudron et rasés avec un morceau de cercle de fer. De plus, note Bligh : « Les officiers durent payer deux bouteilles de rhum et les hommes une, dont je promis de me porter caution. Je fis distribuer une demi-pinte de vin à chacun dès que la cérémonie fut terminée, et les danses commencèrent ensuite ». Le capitaine, d'une extrême sévérité par ailleurs, prenait soin de la santé de ses hommes... Au début du mois d'avril, la frégate est au large du cap Horn mais en raison des sautes de vent et des tempêtes pendant près d'un mois, elle est dans l'incapacité de franchir le cap. Bligh décide alors le 22 avril de retraverser l'Atlantique (!) et d'atteindre le Pacifique par l'océan Indien. Le 23 mai, le Bounty arrive au cap de Bonne-Espérance où il relâche cinq semaines histoire de réparer ses avaries, permettre à l'équipage de se soigner ou de se reposer et de se réapprovisionner enfin. Le 1er juillet, la frégate appareille. Le 20 août, elle est en baie de l'Adventure en Tasmanie au sud de l'Australie. Le 26 octobre, elle touche au but : 50 163 km avaient été parcourus à la moyenne de 200 km par jour et l'on était enfin arrivé à Tahiti.

 

Après cette rude traversée, l'équipage allait vivre six mois de douceur tahitienne ce qui - paradoxalement - n'améliora pas, bien au contraire, les relations entre le capitaine Bligh et ses marins.

Bounty appareilla le 4 avril 1789, il avait à son bord quelque 1015 plants. Mais en janvier, Churchill, capitaine d'armes et deux matelots - Muspratt et Millward (déjà !) - avaient déserté. Quelque temps plus tard, lassés de fuir, ils s'étaient rendus sans opposer de résistance. Bligh prit alors une décision qui pesa lourd par la suite dans ses rapports avec l'équipage. Au lieu de faire preuve de mansuétude, il leur fit infliger un châtiment qui parut à chacun excessif : vingt-quatre coups de fouet à Churchill, quarante-huit aux deux matelots.

Tout mon équipage est en bonne santé et a bon moral

 

Par la suite, d'autres incidents vinrent encore dégrader un climat déjà détestable. Chaque fois, le capitaine Bligh accablait ses hommes de reproches voire de menaces, n'épargnant même pas ses officiers auxquels il ne manquait pas de souligner leur responsabilité : « Puisque cette affaire ne se serait pas produite sans (leur) négligence, il fallut bien que je leur fisse à tous une conférence à ce sujet, je m'efforçai donc de leur montrer que, bien qu'ils fussent pour l'instant exempts d'un châtiment analogue, ils se trouvaient également exposés, par les articles du règlement, à une punition exemplaire ». Le voyage du retour tourna à la catastrophe vingt jours après l'appareillage. Dans l'après-midi du 27 avril, Bligh - constatant que des noix de coco entreposées entre les canons avaient été volées - s'en pris à ses officiers et plus particulièrement à son lieutenant Christian Fletcher : « Dieu vous damne, canailles, vous êtes des voleurs et de connivence avec l'équipage pour me voler, je suppose que bientôt vous volerez mes ignames, mais je vous en ferai voir, gredins, et je ferai sauter la moitié d'entre vous par-dessus bord (...) ». Le soir-même, Bligh ayant invité Fletcher à dîner, s'étonna que celui-ci décline son invitation ! L'autre, ulcéré, ne pensait plus qu'à fuir et avait pris toutes ses dispositions : il s'en irait le lendemain. Il fut réveillé par la mutinerie fomentée par un petit groupe de huit marins, les autres - officiers ou matelots - semblant plus embarrassés que foncièrement décidés à se révolter. Les mutins se déclarant en sa faveur, Fletcher décida de se saisir du navire. L'opération fut rondement menée, Bligh étant neutralisé par son lieutenant, ce dernier faisait alors le choix des membres de l'équipage qu'il voulait garder avec lui, les autres étant embarqués sur une chaloupe. Bligh tenta alors d'intervenir auprès de Fletcher. Des deux relations contradictoires de ce dialogue, l'on retiendra plutôt celle du second-maître Morrison. Bligh : « Au nom du ciel, Monsieur Christian, réfléchissez à ce que vous faites. Renoncez à votre entreprise, et il ne sera plus question de rien ». Fletcher : « C'est trop tard commandant ». Bligh : « Non, il n'est pas encore trop tard. Je vous jure sur l'honneur que je ne dirai rien à personne de cette affaire. Je vous donne ma parole qu'on n'en entendra plus parler ». L'autre : « Non, capitaine Bligh, si vous aviez eu quelque honneur, les choses n'en seraient pas là. Vous savez bien que vous m'avez traité comme un chien durant tout le voyage. Depuis ces quinze derniers jours, ma vie a été un enfer et je suis décidé à ne plus le supporter ». Dans des conditions inhumaines, les dix-neuf hommes désignés par Fletcher qui avaient pris place dans la chaloupe, arrivèrent finalement à Timor au terme d'une navigation de quarante et un jours : ils avaient réussi à parcourir 8334 km et personne n'avait péri. Mais les privations subies firent des ravages par la suite. Bligh se hâta de regagner l'Angleterre où il n'eut aucune difficulté à expliquer qu'il n'était en rien responsable de la mutinerie. Il publia le récit de son aventure et l'Amirauté envoya la frégate de guerre Pandora à la recherche des « pirates ». Qu'étaient devenus ces derniers ? Fletcher avait fait jeter tous les plants à la mer, et, empruntant des routes maritimes peu fréquentées, s'était mis à la recherche d'une île jusque là inconnue, où lui et ses compagnons pourraient s'établir. Un moment, installés sur l'île de Tubuai où ils édifièrent même un fortin puis de retour à Tahiti, les hommes s'éparpillèrent. Seul neuf d'entre eux - parmi les plus impliqués dans la mutinerie - appareillèrent en secret dans la nuit du 21 septembre.

Ma vie a été un enfer et je suis décidé à ne plus le supporter

 

Les autres furent capturés l'année suivante par l'équipage de la Pandora et traités impitoyablement. Las, la Pandora fit naufrage et une partie des mutins que l'on n'avait pas voulu détacher, périt. Ce sont les rescapés qui passèrent en jugement l'année suivante. Qu'étaient devenus Christian et ses huit compagnons ? Accompagnés de huit Tahitiens et de douze Tahitiennes, ils avaient accosté en janvier 1790 sur une île déserte où subsistaient des vestiges d'une ancienne civilisation. Des dissensions entre Tahitiens et Anglais se terminèrent par l'extermination des premiers et d'une partie des seconds dont Christian Fletcher. Finalement, en 1798 ne restaient plus sur l'île que les dénommés Adams, Young, Quintal et McCoy, dix Tahitiennes et quelques enfants. L'alcoolisme eut raison de McCoy, Quintal - devenu dangereux - fut abattu. Vingt ans après le procès en cour martiale, un navire américain relâcha près de l'île de Pitcairn. Le capitaine Folger qui le commandait rencontra Adams, ultime rescapé du Bounty, devenu une sorte de patriarche inculquant aux enfants nés sur l'île (dont le fils de Fletcher surnommé Jeudi Octobre) de sains principes d'éducation religieuse. Il mourut en 1829. En 1838, Pitcairn fut officiellement rattachée au Royaume Uni. La révolte des mutins du Bounty avait depuis longtemps commencé à hanter les imaginations dont celle, particulièrement exaltée, de Lord Byron.

 

Les révoltés du Bounty

Texte : Edouard Boeglin

Illustration : Christian Heinrich

Edition du mardi 3 octobre 2000 – L’Alsace

http://www.alsapresse.com/jdj/00/10/03/MA/4/article_13.html#

 

28 avril 1789 - Mutinerie à bord du Bounty

http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=17890428

 

 

Film d'aventures

 

Date de diffusion : dimanche 14 juin 2009

 

Horaire : 20:45 - Durée : 2h50 

 

Acteur : Marlon Brando, Richard Harris, Trevor Howard

Réalisateur : Lewis Milestone

 

Histoire : Mutinerie à bord d'un navire anglais en route vers la Polynésie, dont l'équipage ne tolère plus le régime tyrannique que lui impose son capitaine.

 

Résumé : En 1787, le navire anglais Bounty fait route vers Tahiti pour charger des plants d'arbres à pain. Pressé d'atteindre son but, le capitaine Bligh soumet l'équipage à une discipline de fer. Il n'hésite pas à infliger des châtiments corporels à ses hommes. Fletcher Christian, son second, n'approuve pas ses méthodes. Pour gagner du temps, Bligh décide de passer par le cap Horn au lieu de suivre l'itinéraire prévu. Le navire doit affronter les éléments déchaînés avant de reprendre la route habituelle. A bord, la révolte couve. Le Bounty arrive enfin à destination, mais à la mauvaise saison. Les arbres à pain se révèlent intransportables. L'équipage doit attendre une période plus clémente, ce qui est loin de satisfaire le capitaine Bligh. La mutinerie est proche …

.

Critique : Spectaculaire remake du film de Frank Lloyd, tourné trente ans plus tôt. Marlon Brando vaut évidemment le détour.

 

Cinéma : la fiche du film Les Révoltés du Bounty

 

Crédit photographique

http://www.linternaute.com/television/programme-tv/programme/2705464/les-revoltes-du-bounty/

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article