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Archives de presse / Problèmes d'approvisionnement, trafics, vols... Les rapports de gendarmerie relatent en détail les difficultés de la France occupée. Ils soulignent aussi l'exaspération montante de la population

 

Répartis dans leurs brigades à travers tout le pays et partageant les difficultés de l'époque avec les habitants des communes où ils sont implantés, les gendarmes se révèlent être des observateurs particulièrement attentifs à l'état d'esprit des Français et à son évolution au fil de la guerre. Ils retracent également les difficultés d'approvisionnement, le marché noir ou le profond désarroi d'une population parfois réduite aux dernières extrémités et même, pour survivre, à la prostitution.

 

Le 9 avril 1941, le gendarme Guernet, commandant de poste à Blainville-sur-Orne (Calvados), explique: «La débauche de femmes de soldats prisonniers existe partout où les troupes sont cantonnées. Des filles de moins de 20 ans se livrent à la prostitution.» Il poursuit: «Ces délits présentent une certaine difficulté à être relevés par les agents de la force publique, étant donné la présence des Allemands aux côtés de certaines femmes.»

 

 

Mais ce sont surtout les problèmes d'alimentation qui occupent les gendarmes. Le capitaine Piozin, en poste dans l'Isère, rapporte ainsi que: «Le ravitaillement en lait de la région de Froges, Lancey continue à être assuré de telle façon qu'il provoque un mécontentement violent dans la population. Seuls en effet les enfants de moins de 6 ans […] reçoivent une partie de la ration qui leur est allouée. Un tract distribué dans la nuit du 16 au 17 décembre a provoqué un début de manifestation aussitôt dispersée par la gendarmerie.»

 

A Bastia, le lieutenant-colonel Barachot, commandant de la compagnie indépendante de la Corse, s'inquiète du prix du pain: «Il m'a été signalé par le préfet que certains boulangers vendaient le pain à 30 francs le kilo […] vous prescrirez aux commandants de brigade d'exercer une surveillance particulière pour relever toute infraction.» Toujours de Corse, cette autre note: «Il m'a été signalé que de nombreux éleveurs abattaient clandestinement des porcs. La gendarmerie ayant fait un recensement de ces animaux, vous prescrirez aux commandants de brigade de dresser procès-verbal des infractions constatées.»

 

Les vols se multiplient: «Cinq individus masqués et armés sont entrés dans le bureau de poste et se sont emparés de 230 paquets de tabac et de 30 paquets de cigarettes», rapportent les gendarmes de Grenoble. Des vols se produisent même dans les champs. Le gendarme Guernet précise ainsi: «Les vols de pommes de terre ont tendance à prendre de l'extension et même les coupes d'herbe dans les prés avaient pris récemment des proportions importantes et seule la répression active paraît avoir empêché les incidents entre les délinquants et les propriétaires lésés.»

 

De la pénurie naîtront le marché noir et les vols. Le capitaine Flouquet, commandant de la section de gendarmerie de Lyon, en rend compte: «Le 27 juin 1943, trois individus ont été arrêtés pour le vol d'une génisse dans un pré et abattage clandestin.» «Le 16 juin, la brigade de Suchet a dressé PV contre un individu qui vendait clandestinement aux prix suivants: miel 400 francs, chaussures 1 950 francs, huile 575 francs, […] chaussettes de coton 80 francs la paire, tabac 1 950 francs.» Plus loin, il remarque: «La plus grande partie des légumes va aux restaurants […] ou encore aux collectivités […]. Par ailleurs, il est certain que les Allemands en prennent une bonne partie.»

 

L'arrestation de Jean Moulin est notifiée entre deux informations: l'attaque de la mairie de Saint-Cyr-au-Mont-d'Or et une «recrudescence sensible des vols dans les champs». Témoins des difficiles conditions de vie de la population, les gendarmes rapportent également l'évolution de son état d'esprit, et particulièrement son «rapport» à Vichy. Le 13 novembre 1943, un chef d'escadron précise, non sans courage: «Au milieu des préoccupations générales, le gouvernement Laval n'occupe plus qu'une place assez faible. Toujours détesté, toujours considéré comme félon, ce gouvernement n'est plus guère l'objet de conversations des gens, qui le considèrent maintenant comme définitivement classé au rang des objets insignifiants ne tenant plus que grâce à l'occupation allemande, mais qui s'évanouira automatiquement et sans efforts dès que cette occupation cessera.»

 

Les militaires scrutent également l'activité du Parti communiste. En Saône-et-Loire, le chef d'escadron Simane informe sa hiérarchie d'un mouvement de défection subi par la formation de Thorez. «La plupart des communistes ont abandonné le Parti à la suite de circonstances diverses[…]. La crainte d'arrestations ou internements survenus depuis l'armistice a rejeté du Parti les hésitants, les fonctionnaires soucieux de garder leur emploi et les ouvriers chargés de famille ou qui veulent vivre tranquillement du fruit de leur travail.» Le chef d'escadron Barthuet est plus directif. Le 21 décembre 1940, il écrit: «Depuis quelque temps, les membres de l'ex-Parti communiste manifestent leur activité par la distribution de tracts et l'affichage de papillons faisant l'apologie de l'ex-Parti communiste et critiquant jusqu'à l'injure le gouvernement français. Je sais que la tâche est difficile, ce n'est pas une raison pour rester passifs. Les commandants de brigade concernés devraient redoubler de vigilance en vue d'arriver à des résultats positifs.»

 

Si la répression fait rage, la résistance de la population ne tarde pas à être perçue par les gendarmes. Le capitaine Flouquet, de la section de Lyon, ne rapporte-t-il pas, en juillet 1943: «La population fait preuve de plus en plus de lassitude et d'énervement. Par principe, elle critique toutes les initiatives du gouvernement et prête une oreille bienveillante à toutes les nouvelles diffusées par la radio anglaise ou dissidente. Elle considère l'Allemand comme l'ennemi n° 1.»

 

Du coup, d'autres gendarmes, certainement plus proches du gouvernement de Vichy, sonnent l'alarme. Le chef d'escadron Albert-Gondrand en appelle même à un ressaisissement: «Il semble qu'il y aurait intérêt à ce que le Maréchal prenne la parole pour dissiper le doute qui règne dans tous les esprits et qu'une propagande vigoureuse soit entreprise pour cristalliser les bonnes volontés et créer un courant d'opinion salutaire. Il n'est pas douteux que, si cet effort n'est pas tenté, le pays sombrera définitivement dans l'anarchie et le désordre.»

 

Mais, avec les premières actions «militaires» de la Résistance, les gendarmes vont devoir affronter directement la population, dont il s'agira, souvent, de tirer des informations sur les «terroristes». Dès décembre 1943, le «doute» a laissé place à l'animosité. Le capitaine Piozin, dans l'Isère, remarque: «De plus en plus, le terrorisme marque des points, la population n'ose pas trop parler et les victimes de menées terroristes elles-mêmes n'osent plus révéler les attentats qu'elles ont subis. Les cas se multiplient et les attentats sont révélés avec un retard préjudiciable à l'enquête. […] En ce qui concerne les troupes d'occupation, la population marque une réserve terriblement accrue et n'ose plus manifester à haute voix ses opinions de par la crainte qu'inspire actuellement la police allemande, dont l'activité s'est révélée considérable pendant le mois écoulé.»

 

Du coup, les gendarmes eux-mêmes ne savent plus comment se conduire face à cette résistance. Le capitaine qui se trouve à la tête de la section de Bonneville (Haute-Savoie) retransmet, en juillet 1944, les interrogations de ses hommes: «Cette situation [...] met les militaires de cette section dans une alternative morale très délicate - ou bien obéir aveuglément aux ordres donnés et exposer leurs familles et leurs biens aux représailles certaines du maquis, ou bien continuer à servir loyalement, mais en adoptant une attitude en quelque sorte passive […] Comme ces militaires ne possèdent pas tous le caractère nécessaire pour adopter une attitude conforme à la première alternative, j'estime que, dans l'état actuel des choses, la seconde alternative est malheureusement la seule acceptable.»

 

Et, même dans ces conditions, la vie quotidienne des gendarmes reste difficile. Pour preuve, cette note du chef d'escadron Rejou, commandant de la compagnie de Saône-et-Loire, à sa hiérarchie concernant un gendarme puni: «A compromis sa dignité et son indépendance en se rendant chez un individu jouissant d'une bonne réputation, mais qui s'est révélé, à la suite d'une affaire judiciaire, comme un dangereux terroriste, pour participer au dépeçage d'un veau abattu clandestinement par son propriétaire et dans le but de ravitailler sa famille…»

 

 

Le long périple du «carnet B»

 

On le croyait définitivement perdu, emporté dans le maelström de la Seconde Guerre mondiale. Dès la fin du XIXe siècle, la gendarmerie est chargée d'alimenter le «carnet B», un fichier ultraconfidentiel de suspects qui pourraient se livrer à des activités d'espionnage au profit de l'Allemagne. Au début du XXe siècle, les meneurs communistes, anarcho-syndicalistes et pacifistes sont aussi répertoriés. Mais, en 1940, les Allemands s'emparent des fichiers tenus par plusieurs compagnies, dont celles de l'Aube et de la Moselle: le «carnet B» prend la route de Berlin, où il est épluché par l'Abwehr. En 1945, les Russes le dérobent à leur tour et l'emportent à Moscou, où le KGB l'exploite. Il faut attendre la fin de l'année 2004 pour que la Russie restitue ce document exceptionnel à la France. Il n'a pas encore été entièrement inventorié. Mais parmi les noms célèbres figurerait celui de Pierre Laval: le vice-président du Conseil sous le régime de Vichy commença sa carrière comme avocat d'extrême gauche…

 

 

«Courber l'échine ou résister»

 

Quand les circonstances le permettront, il sera nécessaire de relater les services abusifs et déshonorants que les préfets ont voulu imposer à notre arme…» Le chef d'escadron Guillaudot, patron de la compagnie du Morbihan, ne mâche pas ses mots dans le rapport qu'il expédie le 8 janvier 1942 à sa hiérarchie. Ce gendarme, héros de la guerre de 1914, plusieurs fois blessé, décoré - à l'époque - par Pétain, s'engagera d'ailleurs bien vite dans la Résistance. Ce qui lui vaudra d'être déporté en 1943. Il en réchappera et sera nommé compagnon de la Libération. Défenseur acharné de «l'honneur et de la dignité de l'arme», Marcel Guillaudot se montre prophète: «De cette situation nouvelle, on peut conclure que l'officier de gendarmerie digne de ce nom est désormais placé devant le dilemme suivant: ou courber l'échine et accepter sans sourciller d'accomplir les besognes les plus viles qui nous déshonoreront pour longtemps vis-à-vis de la population ou résister et être automatiquement sacrifié» …

 

Vie quotidienne et marché noir

par Laurent Chabrun, Eric Pelletier, Jean-Marie Pontaut, Romain Rosso, publié le 06/10/2005 - mis à jour le 04/10/2005 dans l’Express

 

Crédit photographique

© Musée de la Gendarmerie - Contrôle routier par la gendarmerie.

 

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