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L’aspirateur (extrait) -Mécanique des catastrophes… Mécanique des catastrophes… C'est ce que les rails ânonnent, au tempo de leurs jointures. Enfin, c'était autrefois. La direction, c'est par là. Allons-y. Tous. En train. Refrain. Ballast. Talus. Hauts chardons en candélabres desséchés. " Petites secousses érotiques au franchissement des aiguillages ", c'est la formule de Maupassant. L'esprit divague, bat la campagne, vibrant aux spasmes des fils électriques qui fouettent les fenêtres. Vibrations. Poussière. Cendres. Aspire. Aspirateur. Il passe l'aspirateur, des heures. À quatre-vingts balais. Deux jambes arquées, deux prothèses en acier vissées aux genoux pourtant. Il passe et repasse, avec l'œil d'un gypaète. Il n'y a plus la moindre miette nulle part, mais il continue obstinément. Qu'aspire-t-il ? Avec ce vieil appareil à deux moteurs : un à l'avant, sur la brosse, un autre à l'arrière, au cul du traîneau, avec des fils qui traînent entre les deux. Une curiosité, un monstre électroménager. Une saloperie de machine qui se manœuvre mal. Mais ils font équipe ensemble. Il aspire sa vie, ses souvenirs, des souvenirs rétractiles et craintifs comme des antennes d'escargot qui s'affolent au premier effleurement. Le ronronnement de l'appareil le berce et le mécanise. La poche de poussière, une manière d'organe interne, se remplit mollement. Machine pour empêcher de penser, vrombissement anesthésiant. Délicieux. Hypnotique. Mécanique.

 

Il est vraiment lui-même quand il passe l'aspirateur. Hier pourtant, il a appelé comme pour un deuil. " Voilà, il est cassé. " Il reconnaît aussitôt : " Dix-neuf ans, il avait. Je ne peux pas me plaindre. " De toute manière, il ne se plaint jamais. Un jour pourtant, pour varier des corvées ménagères, il a dit qu'il écrirait l'histoire de ce rôti de veau passé par la fenêtre, avant même que personne n'y ait touché. Sa mère Thérèse avait couru dans la cour. Elle l'avait ramassé et essuyé, comme un enfant qui vient de se blesser aux genoux, sans un mot de réconfort. Mais, il n'a pas donné la suite du récit. Est-ce qu'ils l'ont mangé ce rôti de veau qui manquait de sel ? dans un silence de mort ? La viande pourtant, on avait du mal à en trouver. C'était la guerre. Guerre dedans. Guerre dehors.

 

L'histoire, c'est moi qui vais la raconter. Je prendrai le temps qui faut. J'irai les voir, les quatre survivants… les quatre enfants de Ferdinand, chacun leur tour.

 

Il aspire, aspire et comme il est sourd d'une oreille, il n'entend plus rien si on lui parle. Le rôti de veau, lui, il en avait parlé, il n'y a pas si longtemps, en rigolant. De tout le reste, non.

 

Béatrice Fontanel est née à Casablanca en 1957. Elle est l'auteur d'une soixantaine d'ouvrages, destinés aux enfants comme aux adultes, parmi lesquels Nous étions des Hommes 1914-1918, (La Martinière). L'Homme barbelé est son premier roman

 

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle

61, rue des Saints-Pères 75006 Paris

http://www.grasset.fr/chapitres/ch_fontanel.htm

 

L'homme barbelé

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-30857674.html

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