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Des noms d'acteurs ou de réalisateurs français «compromis» sous l'Occupation, nous en connaissions tous. René Chateau, lui, a fait un véritable travail d'historien qui se traduit par 528 pages d'affiches, de photographies et de documents, souvent inédits. Un album irrécusable.

 

Saviez-vous que Fernandel et Elvire Popesco souriaient aux côtés de Goebbels à Berlin, en 1939? Que Martine Carol fut découverte par le «mystérieux Dr Greven», patron de la firme allemande Continental à Paris? Que le 2 décembre 1940 Vichy créa le COIC, ancêtre du Centre national de la cinématographie, dont certains collaborateurs, comme Robert Buron et Christine Gouze-Rénal, résistèrent à partir de 1944? Qu'en novembre 1939 Jean Renoir publia un projet de réorganisation du cinéma français où il déclarait: «Quant aux producteurs en "ich" ou "zy", on ne veut pas les chasser, mais les employer à titre étranger»? Que Louis Daquin, principal épurateur communiste à la Libération, débuta en 1941 avec Nous les gosses, film patronné par Georges Lamirand, secrétaire général à la Jeunesse?

 

Des révélations de ce genre, l'album de René Chateau, Le Cinéma français sous l'Occupation (1940-1944), en apporte ou en confirme beaucoup, dérisoires, infâmes, petites et grandes. Elles sont d'autant plus irrécusables que l'auteur intervient à peine, préférant reproduire, en les mettant efficacement en page, près d'un millier d'affiches, de photographies et de documents, souvent inédits, d'articles de presse. L'ensemble est captivant parce qu'il donne à voir, presque au jour le jour, l'évolution d'un cinéma qui fleurit sous la botte, utilise tous les talents (les dialogues de Nous les gosses sont de Marcel Aymé) et, malgré quelques «épurés» notoires, sort de la guerre sans trop de dommages.

 

Pourquoi René Chateau, distributeur des films de James Dean et de Bruce Lee, ancien associé de Belmondo et éditeur, en vidéo, de La Mémoire du cinéma français, est-il devenu historien? «Pour y voir clair, répond-il. Depuis plus de vingt ans, j'accumule des documents. J'achète des affiches à Drouot. On m'envoie des raretés de partout. J'ai aussi rencontré des témoins. Aucun, sauf Louis-Emile Galey, qui dirigea le COIC, ne m'a vraiment parlé. Amnésie? Honte? Pierre Chenal, Suzy Delair, Louis Daquin, Arletty et beaucoup d'autres n'avaient que de vagues souvenirs. Daquin, à qui je rappelais qu'il s'était porté volontaire en 1941 pour diriger les actualités de Vichy, avoua sa ?naïveté?. Jean-Paul Le Chanois, qui, bien que juif et communiste, travailla à la Continental, affirmait qu'il était là pour "rouler" les Allemands!»

 

Un ami de Göring Au-delà des anecdotes, l'ouvrage traite en détail des structures de la production française. On y apprend ainsi qu'en 1940 Tobis-Films, une maison allemande liée dès l'avant-guerre au cinéma français, a produit Nuits de feu, de Marcel L'Herbier, et Remontons les Champs-Elysées, de Sacha Guitry. «On ne comprend rien à cette histoire, insiste Chateau, si l'on ignore les liens étroits entre Berlin et Paris. Un homme joue un rôle déterminant. C'est Alfred Greven, un ami de Göring. Il a été le producteur du Domino vert, d'Henri Decoin, réalisé à Berlin en 1935, avec Danielle Darrieux, la vedette la mieux payée sous l'Occupation, et Charles Vanel, qui recevra la francisque. Le producteur français de ce film, Raoul Ploquin, sera l'un des plus actifs de 1940 à 1944. Le décor est planté. Ces gens s'apprécient déjà et font des affaires juteuses. La guerre va leur permettre d'écarter la concurrence des studios américains et des "métèques".»

 

220 films furent produits sous l'Occupation. Chateau en publie la liste complète. Il a acquis les droits vidéo d'une centaine d'entre eux. Pense-t-il, comme certains critiques, que ce fut un âge d'or pour le cinéma français? «A lui seul, Greven a produit la moitié des meilleurs films français de cette époque. Il a "acheté" des gens comme Darrieux, Albert Préjean, Henri-Georges Clouzot, Simenon, Pierre Fresnay. Il a permis à Clouzot de réaliser Le Corbeau, qui, jusqu'en septembre 1947, sera dénoncé par Joseph Kessel. Quand on lui a demandé d'introduire de la propagande dans ses productions, il a répliqué: "La propagande, ce seront les Français qui la feront." Il s'est même passé quelque chose d'étonnant, que je signale. Lorsque la Centrale catholique et le Cartel d'action morale ont voulu faire interdire de nombreux films "immoraux"... la profession s'est retranchée derrière la juridiction de la Propaganda Staffel.»

 

Une photographie inédite résume les sentiments que provoque, en fin de compte, ce long voyage à travers quatre ans de cinéma occupé. C'est plutôt la honte qui domine: à Berlin, le 19 mars 1942, Suzy Delair, René Dary, Junie Astor, Danielle Darrieux, Albert Préjean, Viviane Romance, souriants, les bras chargés de fleurs, sont accueillis par des Allemands en uniforme. «Vous avez vu, elle traîne partout, la photo de leur départ gare de l'Est. Celle que je donne avait été publiée avec des retouches: on avait maquillé les uniformes et remplacé les casquettes militaires par des chapeaux tyroliens. Le document est bien emblématique. L'épuration n'a pas épargné tous les visiteurs de Berlin, mais elle a frappé durement des acteurs moins habiles: Arletty, Le Vigan. Des victimes, le cinéma français, à ma connaissance, n'en a eu que trois: Aimos, tué sur les barricades à la libération de Paris, Robert Lynen, l'enfant de Poil de carotte, mort en résistant sous la torture, et le pauvre interprète de Mermoz, Robert Hugues-Lambert, arrêté pour homosexualité et déporté. Quant aux archives de la Continental, on les cherche encore.»

 

Sous la botte, le cinéma français

Par Raphaël Sorin, publié le 04/01/1996 - mis à jour le 17/12/2003 – L’Express

http://www.lexpress.fr/actualite/politique/sous-la-botte-le-cinema-francais_492483.html

 

 

Le Cinéma français sous l'Occupation (1940-1944), par René Chateau. Editions La Mémoire du cinéma, 528 p., 690 F.


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