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On s’attendrait à ce que l’appel du 18 juin ait fait l’objet de recherches historiques. D’autant que quelques auteurs ont fait état depuis longtemps de variations dans la formulation du texte. Des pétainistes ont parlé de "falsifications", d’autres auteurs "d’embellissements", dès les années 1950-60.

 

Or la recherche sérieuse, ou du moins sa publication, n’a commencé qu’en 1990. Des érudits de La Ferté-Bernard ont mis en lumière l’existence de trois textes : l’un, publié dans les journaux anglais du 19, correspond à un détail près à la version classique ; l’autre, répercuté par la presse française du même jour, en diffère sensiblement ; le troisième est plus près du deuxième que du premier et lui seul fait foi de ce qui a été dit au micro, car il procède d’une écoute des services secrets suisses.

 

La différence principale concerne le début. La version bien connue porte :

 

Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.

 

Or les journaux français et, à un mot près, l’écoute suisse, débutent ainsi :

 

Le gouvernement français a demandé à l’ennemi à quelles conditions pourrait cesser le combat. Il a déclaré que si ces conditions étaient contraires à l’honneur, à la dignité, à l’indépendance de la France, le combat devrait continuer.

 

(l’écoute suisse comporte, dans la première phrase, l’épithète "honorables" après "conditions")

 

Première conclusion, indubitable : de Gaulle, au micro, a traité Pétain en homme d’honneur... en contradiction avec tout ce qu’il allait déclarer par la suite, et dès le lendemain, dans la version des journaux anglais.

 

Curieusement, nos érudits du Maine, qui avaient passé des années à tirer les choses au clair, ont renoncé près du but : ils ont livré tel quel le dossier des variations, sans faire le moindre effort pour tenter de les interpréter.

 

Du coup, les choses ont continué leur bonhomme de chemin. La version classique de l’appel est restée la seule, pour des dizaines de milliers d’auteurs à travers le monde. Une poignée de scrupuleux se sont mis à parler de "plusieurs versions, dont une officielle". Votre serviteur a été le premier, et jusqu’ici,à sa connaissance, le seul, à se lancer dans le commentaire des documents et dans de nouvelles recherches, destinées à les éclairer. Le livre Churchill et les Français (1939-40), en 1993, s’est étendu sur les relations franco-britanniques devant le danger nazi, pour aboutir à une narration renouvelée du 18 juin et des débuts du mouvement gaulliste. Ceux qui n’ont pas eu le réflexe de se le procurer en temps utile devront attendre sa réédition, prévue au printemps prochain. Cependant les pages sur le 18 juin viennent d’être reprises, remaniées et considérablement augmentées dans un livre qui sort chez Grasset, L’appel du 18 juin 1940.

 

Il est bien sûr impossible d’en rendre compte dans le cadre d’un article - sinon je n’aurais pas fait un livre. Disons, pour en donner tout de même une idée, que le général veut d’emblée proclamer que Pétain est déshonoré et qu’aucun Français ne doit lui obéir. Une esquisse de l’appel, datée du 17 juin, l’établit sans discussion, de même que sa décision immédiate de gagner Londres quand il apprend la nomination de Pétain. Je fais donc justice, définitivement j’espère, des bruits suivant lesquels il n’était qu’un instrument du général anglais Spears, ou un officier aux préoccupations étroitement militaires. Non seulement je reconstitue (avec des lacunes dues à une documentation très fragmentaire) quand et comment certains fonctionnaires britanniques, aidés du Français Jean Monnet, ont édulcoré à plusieurs reprises la fière esquisse du 17, mais je montre que la version connue, que de Gaulle a réussi à faire prévaloir dans les journaux anglais du lendemain, porte des traces de censure presque à chaque ligne.

 

Dans ce processus, le ministre des Affaires étrangères, lord Halifax, joue un rôle essentiel. Longtemps il a trompé son monde. On pensait, sans trop approfondir la question, que l’ancien bras droit de Chamberlain avait fini par se dégoûter de Hitler et par se rallier au point de vue de Churchill, fût-ce en traînant un peu les pieds. Depuis une dizaine d’années, des travaux pionniers, encore très marginalisés, ont commencé à montrer qu’il avait conservé longtemps une énorme capacité de nuisance, par rapport au bellicisme churchillien qu’il jugeait ruineux et aventuriste. Pour la période du 17 juin au 2 juillet 1940, je le prends plusieurs fois la main dans le sac, en train d’explorer les voies de la paix par l’intermédiaire de l’Espagne et de la Suède. Il gère son Foreign Office de façon très personnelle, rendant compte au cabinet de guerre quand cela l’arrange, avec des déformations et des omissions gigantesques. J’ai notamment obtenu la levée d’une censure dans les archives, portant sur sa suggestion, repoussée par le cabinet, de promettre Gibraltar à Franco pour le dissuader d’entrer en guerre. Or elle a été faite par deux fois, les jours précisément (18 et 26 juin) où Churchill était absent de la réunion. Ce qui tend à prouver, Franco ne cachant rien alors à Hitler et Halifax ayant toutes raisons de s’en douter, que cette offre, si Halifax avait réussi à en faire approuver l’envoi, avait surtout pour fonction d’avertir l’Allemagne que la direction britannique était plus disposée à négocier qu’elle n’en avait l’air.

 

Cela ne veut pas dire que Halifax soit un traître et un pro-nazi. Il est seulement défaitiste, et n’envisage que des moyens diplomatiques pour tenter de contenir l’hitlérisme militairement triomphant. Et il n’est pas le seul. N’est -ce pas aussi le cas de Roosevelt ? Cet homme est très secret, comme Hitler, comme Pétain, comme Halifax et beaucoup de joueurs de cette partie. Cependant, on peut se faire une idée des pensées de Roosevelt en comparant ses propos et ses silences. Il entretient avec Churchill une correspondance nourrie, par laquelle il l’encourage à maintenir son pays dans la guerre. Or il ne lui écrit rien entre le 15 juin et le 3 août, soit précisément au moment crucial où l’abandon de la lutte par la France menace d’entraîner celui de l’Angleterre.

 

L’accablement planétaire de juin 1940 devant les triomphes de Hitler est un objet neuf, quasiment vierge. Il rend bien plus éclatante encore l’action de Churchill, celle de De Gaulle, et celle de tous les obscurs qui refusent de se résigner et font l’objet de mon dernier chapitre, du moins lorsqu’ils recherchent un contact avec de Gaulle, ce qui est le cas d’hommes aussi différents que Bernanos et Marceau Pivert.

 

  Lire le premier chapitre du livre sur le site des éditions Grasset

le site de la fondation Charles de Gaulle

Le chapitre qui suit fait partie d’un "dossier Paul Reynaud" à consulter ici

le 15 octobre 2004

 

 

On s’est étonné peut-être de lire plus haut le nom de Reynaud dans une énumération des personnes défavorables au geste gaullien du 18 Juin. Il ne l’a en effet jamais désavoué publiquement, ce qui permet à son biographe récent et unique, Raymond Krakovitch, d’adopter une position agnostique devant les témoignages de Pomaret et de Baudouin qui déclarent l’avoir entendu condamner la dissidence du général, respectivement le 21 et le 23 juin. Aucune mention dans les souvenirs de l’intéressé, écrit-il, ne confirme ou n’infirme ces propos. C’est là déjà un indice, puisque Reynaud lit de près tout ce qui se publie sur mai-juin 1940 et, se souvenant sans doute de sa carrière d’avocat, répond lorsqu’il est mis en cause chaque fois qu’il croit tenir un bon argument. Il juge sans doute plus à propos de ne pas s’appesantir sur cet antigaullisme initial qui a été peu remarqué.

 

Mais on peut établir avec certitude son peu d’enthousiasme devant l’attitude du général même en se passant des témoignages de Baudouin (devenu son ennemi) et de Pomaret (resté son ami pendant toute la guerre, avant de prendre quelque distance devant les fantaisies de ses mémoires). L’acceptation de l’ambassade de Washington, sous condition d’un armistice " non déshonorant ", y suffit. Elle trahit les deux sc"narios qu’il a en tête : soit un armistice excluant la livraison de la flotte, acceptable par Washington, prolongeant le pouvoir de Pétain jusqu’à la conclusion d’une paix générale et faisant de l’ambassade française aux Etats-Unis un poste presque aussi intéressant que la présidence du conseil pour préparer le traité ; soit le rejet des conditions allemandes, la démission de Pétain, son propre retour au pouvoir et une résistance en Afrique du Nord, faute de mieux, en espérant moins la " victoire finale " qu’un assagissement général, à Londres comme à Berlin, devant l’impossibilité d’une décision militaire.

 

Voilà où conduit la priorité donnée au souci, non d’en découdre avec le nazisme, mais de maintenir contre vents et marées l’unité française. Reynaud, dont on dit souvent qu’il a été circonvenu par son entourage, tant politique qu’affectif, comme s’il avait été en voyage aux antipodes au moment où on choisissait pour lui l’un et l’autre, s’est en fait laissé engluer par Hitler. Certes, il voulait le combattre, mais au moment décisif il en était venu à surestimer sa puissance, ainsi que son appétit envers l’Occident. Certes, il ne voulait pas abandonner la lutte avant l’Angleterre, mais, connaissant les divisions de son cabinet de guerre, il ne manifestait pas la moindre foi dans la capacité de Churchill à dominer Halifax. Certes, il parlait beaucoup, et même un peu à tort et à travers, de transférer son gouvernement en Afrique du Nord, mais les amis qu’il y avait introduits pour évincer le clan Daladier se liguaient, à l’exception d’un secrétaire d’Etat bien isolé, avec le commandant en chef qu’il avait nommé en remplacement du daladiériste Gamelin, pour rendre ce départ sans objet en ne faisant pas la moindre objection au mot d’ordre de Weygand d’une " lutte sur place sans esprit de recul " suivie d’une " cessation des hostilités après épuisement des moyens de combattre. Il est difficile de savoir ce que Reynaud avait exactement en tête, mais on peut affirmer ce qui n’y était pas : la foi dans la victoire.

 

Il faut prendre au sérieux l’espoir qu’il manifeste, le soir de sa démission, que les conditions allemandes amêneront le sursaut qu’il n’a su, tant qu’il était au pouvoir, provoquer. Depuis le conseil des ministres du 15, il est aux prises avec la " proposition Chautemps " : ce cacique du parti radical et de la République, qui avait succédé à Blum en 1937 et porte alors, comme Pétain, le titre de vice-président du conseil, fait prévaloir l’idée que, pour maintenir l’unité du gouvernement -toujours le sempiternel souci- il convient de faire demander à Hitler ses conditions. Auquel cas, si elles sont dures, et Chautemps s’en déclare persuadé, personne ne pourra faire d’objection au passage en Afrique. Reynaud demande alors aux Anglais l’autorisation de s’enquérir de ces conditions, tout en les avisant que, faute d’accord, il démissionnera et qu’un autre gouvernement s’enquerra à sa place. Le 16 au matin, le cabinet britannique, dans une séance des plus confuses, décide de donner à la France l’autorisation demandée -une intervention de Churchill faisant ajouter à cette idée, émise par Chamberlain et approuvée par Attlee, une condition : la mise à l’abri de la flotte française dans des ports britanniques " pendant la durée des négociations ". D’où deux télégrammes, qui vont devenir fameux, de Halifax à l’ambassadeur Ronald Campbell, posant ladite condition.

 

Par delà l’épisode du projet d’union franco-britannique, c’est bien sur la proposition Chautemps, réactivée pendant le conseil de l’après-midi, que Reynaud démissionne. On va demander à l’Allemagne ses conditions et Reynaud ne peut s’y résoudre sans l’accord britannique, qu’il n’a lui-même pas facilité en répondant à Campbell qu’il avait besoin de ses bateaux pour affronter la flotte italienne. Toujours est-il que, passant ensuite une heure à son hôtel avec des amis dont le journaliste Philippe Barrès, fils de l’écrivain et directeur du Matin, qui l’a raconté en pleine guerre sans être jamais démenti,

 

"(...) Il était très calme, mais si étrange que cela paraisse, il me sembla qu’il ne mesura (sic) pas toute la gravité de la situation. Il parlait encore de revenir au pouvoir, de reprendre une politique de résistance, et cela dans les prochaines journées ! Ne savait-il pas qu’à ce même moment les avant-gardes allemandes avaient largement dépassé la Loire" Je dois cependant ajouter à sa décharge qu’il considérait comme tout à fait invraisemblable que le gouvernement Pétain pût accepter les termes d’armistice qu’exigerait Adolf Hitler. Il se voyait donc rappelé au pouvoir par un sursaut de l’esprit de résistance. Mais comment ne comprenait-il pas qu’il était trop tard et que la marche des Allemands allait écraser ces frêles spéculations de dernière seconde ? C’est plus tôt qu’il fallait agir."

 

On ne saurait mieux suggérer que Reynaud est lui-même un adepte de la proposition Chautemps. Il a créé de ses mains une situation où plus aucune action ne lui apparaît possible, sinon sous le choc opératoire de dures conditions allemandes, et il est assuré qu’elles seront. Voilà bien un pari, chez un chef de gouvernement, peu responsable et, chez un antinazi, une bien imprudente façon de laisser la main à Hitler. Il le hait, certes, il tient sa barbarie pour égale à celle de Gengis Khan (il l’aurait, d’après lui-même, objecté à Pétain lors d’un des derniers conseils), mais il n’a pas la moindre idée de son habileté.

 

Pas plus qu’il ne fait fond sur Churchill. Celui-ci est sa croix. Il ne comprend rien à son obstination. De là à penser qu’il espère sourdement sa chute sous les coups de Halifax, en conséquence de sa propre démission, et que c’est l’une de ses grandes raisons pour spéculer sur son proche retour au pouvoir -l’ouverture d’une négociation générale rendant inutile l’intérim du grand vieillard qu’est Pétain- il n’y a pas un abîme. C’est peut-être la raison de son attitude des jours suivants : il reste à Bordeaux, en attente, prônant dans la coulisse, à l’inverse du clan Laval, le maintien des amitiés anglo-saxonnes, mais ne sachant s’il va prendre, les jours suivants, le chemin d’Alger, avec les sceaux de la République, ou celui de Washington, pour être, dans l’esprit d’un Pétain resté en France et au pouvoir, le meilleur contrepoids de Laval, ou encore celui de Paris, si l’Angleterre se décide à négocier.

 

Son comportement, ajouté aux témoignages de Baudouin et de Pomaret, achève donc de prouver que le choix gaullien est pour lui, au mieux, une péripétie secondaire et une agitation superficielle.

 

Nous en avons, subsidiairement, une preuve financière : l’un de ses derniers actes gouvernementaux est de faire remettre à Jean Laurent, par Dominique Leca, une somme prélevée sur les fonds spéciaux pour financer le voyage de De Gaulle à Londres, après en avoir convenu avec le général lors de leur dernière et brêve entrevue, le 16 au soir. Sur ce poste doté de plusieurs millions le prélêvement n’est que de 100 000 francs. C’est peu pour faire du donateur, comme ses partisans l’ont tenté par la suite, l’un des parrains, voire le parrain, de la France Libre. Cela ressemble plutôt au geste d’un politicien qui diversifie ses mises -et le montant de celle-ci dénonce le faible rendement qui en est attendu.

 

Les deux billets tracés d’une écriture fébrile, au même moment, l’un à destination de Churchill, l’autre de Halifax, jusqu’ici inédits, en apportent une confirmation. Ce n’est que dans le premier qu’il rappelle le projet d’union franco-britannique :

 

"Mon cher Winston Churchill, Le projet d’union franco-britannique est digne de votre imagination et de votre audace. C’est là qu’est l’avenir pour nos deux pays. En quittant mes fonctions, je vous redis ma foi dans la victoire finale, ma fidélité inébranlable à la cause commune et mon amitié."

 

En revanche, s’adressant à Halifax, il est moins épique... et plus vague sur l’issue du conflit :

 

"Mon cher Lord Halifax, Au moment où je quitte mes fonctions, je veux vous dire le souvenir ému que je garde de mes entretiens avec vous et ma foi dans l’avenir de collaboration de plus en plus étroite entre nos deux pays. Veuillez croire, mon cher Lord Halifax, à ma sincère amitié."

 

Halifax, lui, solidarité formelle du cabinet oblige, injecte dans sa réponse une dose d’espoir en la victoire. Le destinataire va jusqu’à partager une foi que l’expéditeur n’a pas exprimée ! Il est vrai qu’il situe cette victoire dans un avenir nébuleux :

 

"(...) Je partage avec vous la foi dans le triomphe ultime des causes pour lesquelles nos deux pays ont été si étroitement liés ensemble et dont je prie pour que nous partagions la récompense."

 

Le projet d’union franco-britannique, dont l’initiative revenait à Jean Monnet (cf. infra), avait été porté à bout de bras par de Gaulle dans l’après-midi du 16. Il avait convaincu Churchill de le présenter au cabinet, avait collaboré à sa mise au point pendant la séance à partir d’un bureau voisin et s’en était ouvert à Reynaud au cours de deux conversations téléphoniques. La seconde est attestée par une écoute. Le général fait preuve du mépris le plus total :

 

"Aux Etats-Unis on se demande si vous allez être l’homme de la guerre ou si vous allez faire comme la reine Wilhelmine ou comme Léopold" Si vous êtes celui qui se débine pour que les autres capitulent ? Mais l’atmosphère de Bordeaux n’est pas celle de l’Europe, ni même celle de la France."

 

Reynaud reçoit la nouvelle, en même temps que le texte, du projet d’union, avec un grand enthousiasme, dont témoigne Spears, présent à ses côtés : sur ce point, son journal recoupe son livre. Etait-ce pure complaisance envers les interlocuteurs du moment ? Ou conviction sincère, modifiée ensuite par des conversations avec Baudouin, Villelume ou Leca ? Toujours est-il que lors du conseil qui s’ensuit, il présente le projet sans beaucoup d’énergie (cf. supra, le récit fait à Spears suivant lequel il l’avait lu deux fois et " ça n’allait pas "), comme s’il avait compris de lui-même la difficulté de faire avaler d’un trait cette " union " d’un pays envahi avec une nation encore debout : cela reviendrait en gros à faire cadeau au valide de la flotte et des colonies du paralytique. Les adeptes de la proposition Chautemps étaient plus curieux des conditions allemandes que des initiatives de dernière minute d’une Angleterre perçue comme défaillante. Du coup, si on peut, tel Raymond Krakovitch, s’indigner que le projet d’union n’ait pas été soutenu par les " bellicistes " attitrés comme Mandel ou Campinchi, force est de relever que Reynaud lui-même n’a guère ferraillé en sa faveur (comme le confirment les extraits cités plus haut du journal de Spears), et qu’il a eu au contraire du mal à cacher qu’il le tenait pour une nouvelle lubie churchillienne, plutôt hors-sujet.

 

Voilà qui explique qu’il ne rappelle ce projet que dans la lettre à Churchill, comme pour s’excuser de l’avoir laissé échouer, et non dans celle à Halifax -ce qui prouve bien que pour lui il y a deux cabinets britanniques, l’un enthousiaste, épique, auquel il aimerait bien croire et auquel il renvoie de Gaulle muni d’un léger viatique, l’autre réaliste, sérieux et sans doute plus riche d’avenir immédiat.

 

Le désaccord le plus révélateur entre Reynaud et de Gaulle, en juin 1940, n’a jamais été mis en relief car le second a observé un silence charitable : il concerne le mot d’ordre de " capitulation " que Reynaud oppose, à partir du 14 juin, à celui d’armistice, peu après que Weygand est venu devant les ministres prôner cette solution. Il l’a tellement répété qu’il n’a pu s’en cacher ensuite et que ses apologistes ont dû épouser cette querelle -en dépit des arguments de choc qu’elle offrait à l’adversaire vichyste. Ainsi donc des gens qui ensuite se sont prétendus résistants et se sont vantés d’avoir lutté jusqu’au bout pour empêcher l’avénement d’un gouvernement de collaboration, luttaient contre l’armistice au nom de la capitulation. Voilà qui suffit à montrer l’originalité de l’homme du 18 Juin, et à expliquer sa solitude.

 

Pour comprendre l’enjeu, revenons à la conversation téléphonique citée il y a un instant. Ce qui s’affronte, lorsque Reynaud-la-capitulation s’oppose à Weygand-l’armistice, c’est un modèle belge ou mieux encore danois : le roi restant dans le pays occupé (tout seul dans le cas belge, avec son gouvernement dans le cas danois), et un modèle hollandais : la reine Wilhelmine prenant le bateau pour Londres après quatre jours de combats et laissant le général Winkelman donner un ordre unilatéral de cessez-le-feu.

 

Si de Gaulle vomissait, comme le montre cette conversation, l’une et l’autre solution, c’est non seulement parce qu’on le voit mal se faire l’apôtre d’une capitulation, mais surtout parce que, dans son esprit, la France ne se compare pas à la Hollande. Elle ne saurait, comme un petit pays, se résigner à l’occupation tout en protestant par l’installation symbolique d’un gouvernement à l’étranger. L’existence même du second empire colonial et de la quatrième flotte imposent de ne pas quitter la métropole n’importe comment, d’y embarquer le maximum d’hommes et de moyens -tandis que (contrairement, là encore, aux Pays-Bas ou au Danemark), l’étendue du territoire et son relief permettent de retarder sérieusement l’ennemi, fût-ce par ces " actions de guérilla " que Churchill faisait miroiter, en ces mêmes jours, à son cabinet, en disant depuis le 9 que de Gaulle pourrait en être le maître d’oeuvre. Les vichystes ont bien raison, contre Reynaud, de dire qu’avec sa solution la situation du pays eût été pire (même s’ils oublient de dire que ce n’est pas grâce à eux, mais à Churchill, sans lequel il y aurait eu une paix générale que l’histoire aurait sans nul doute regardée comme une capitulation des puissances entrées en guerre le 3 septembre) : l’armée aurait été entièrement capturée (alors qu’il y eut environ 2 millions de prisonniers sur 3,5 de combattants) et la métropole entièrement occupée -toutes choses qui eussent bien affaibli le pouvoir de négociation procuré par la flotte et les colonies. A cet égard, Vichy peut effectivement dire qu’il " sauve " beaucoup de choses. Certains défendent Reynaud en disant qu’il ne s’agissait que d’autoriser des capitulations, au coup par coup, de troupes encerclées, pendant que d’autres auraient effectué ou protégé des embarquements. Cette justification postérieure néglige les faits. Quand Reynaud se dit en conseil des ministres, le 15 juin, " prêt à donner l’ordre au général Weygand de cesser le combat ", et envoie Pétain le lui expliquer, c’est bien de reddition générale qu’il s’agit. Dans cette hypothèse, le repli vers l’Afrique prôné par ce même Reynaud eût été limité au gouvernement : on était bien dans la solution " Wilhelmine ", et dans une situation qui ne pouvait s’éterniser sans un immense dommage pour le pays. Son unique justification est donc la même que celle des tenants de l’armistice : le caractère écrasant de la victoire hitlérienne, qui donnait à penser que l’Angleterre elle-même céderait bientôt. La différence est sérieuse : ceux qui demandent l’armistice et entrent dans le gouvernement Pétain acceptent, si précautionneux que soit leur langage et si solennelles leurs assurances, une rupture périlleuse avec l’Angleterre (mais sans doute beaucoup escomptent que l’armistice français va, avant toute dispute sérieuse, être imité par la puissance alliée) ; ceux qui refusent l’armistice font passer avant tout la solidarité interalliée. Cependant, faute de lever le petit doigt pour sauvegarder et redéployer aux colonies le maximum de potentiel militaire, ils limitent leur solidarité à la sphère diplomatique. De Gaulle est la seule personnalité de niveau gouvernemental qui cherche à maintenir une solidarité militaire, dans la façon même de quitter le territoire.

 

A lui seul, ce mot d’ordre de " capitulation " prouve que Reynaud était tout entier guidé par la perspective de négociations de paix immédiates ou prochaines -et combien son idée d’un repli en Afrique présageait, non une laborieuse reconquête, mais un petit délai permettant d’attendre que l’Angleterre se décide à négocier.

 

Entendons-nous bien. Reynaud ne mérite pas qu’on l’accable, du moins sur son rôle en 1940. Sa façon de le retracer après la guerre requiert certes, de la part des historiens, une sévérité sans faille (mais après tout, celle de De Gaulle aussi). Le 18 juin 1940, il n’est pas plus perdu, désespéré, déboussolé par le triomphe hitlérien que Roosevelt, Staline ou Pie XII. Et il est sans doute, à Bordeaux, l’un de ceux qui agissent le moins mal pour sauvegarder les intérêts de la France, dans l’hypothèse d’une paix générale suivant un baroud anglais de courte durée.

 

L’indulgence dont il est l’objet dans les balances des auteurs favorables à la Résistance, entre 1945 et 1990 (de Kammerer à Duroselle), tient à des raisons un peu triviales. De Gaulle d’une part, les partis qui gouvernent à la Libération de l’autre -communistes, socialistes, démocrates-chrétiens du MRP-, ont eu intérêt à minorer l’accablement général de juin 1940 et à majorer les ambitions et les intrigues qui auraient conduit une minorité à imposer un armistice dont une majorité n’aurait pas voulu. De cette réécriture, l’homme qui a préféré démissionner plutôt que de signer l’armistice est naturellement le premier bénéficiaire. Certes, il faut expliquer qu’il n’ait pas fait le geste fort simple, qui aurait mis ses actes en accord avec ses intentions, de transférer son gouvernement en Afrique. L’indécision, la fatigue et une compagne envahissante sont là pour y pourvoir, et ajourner l’analyse de son comportement. De Gaulle s’est exprimé sur son compte, par écrit, à trois reprises : dans ses mémoires (1954) et dans deux lettres adressées, en pleine guerre, à des journalistes amis pour tempérer leur sévérité. Dans les mémoires, il parle d’une " grande valeur broyée par des événements excessifs ", ce qui procède plus d’une indulgence tactique que de la conception gaullienne de l’homme de valeur. On peut regarder sous le même angle la lettre adressée en février 1941 à André Labarthe. Ayant sollicité le général de raconter, pour la revue La France Libre qu’il vient de fonder, son expérience ministérielle du mois de juin précédent, il se voit répondre :

 

"(...) ce n’est pas le moment d’ouvrir des procès. La seule chose que je tienne à dire sur un tel sujet, c’est que j’ai conservé entière ma respectueuse estime pour celui qui fut, dans ce drame, mon chef et mon ami, le président Paul Reynaud. S’il fut finalement submergé par la vague, cet homme lucide et courageux n’a pas une minute, je l’atteste, cessé de travailler et d’agir pour l’honneur et l’intérêt de la France. On ne jette pas la pierre au nageur que ses forces trahissent avant qu’il ait atteint le rivage."

 

Cet écrit a une valeur officielle puisque, d’une part, Labarthe le publie aussitôt -on peut penser que c’est avec l’agrément de l’auteur- et que, d’autre part, le passage cité est repris dans un communiqué du 26 juin 1945, pour faire pièce à la publication, désavouée, elle, d’une interview de 1943 où le général tenait des propos peu charitables pour Reynaud, notamment sur l’influence politique de sa compagne. Voilà bien la preuve d’une ligne de clivage, entre l’opinion de De Gaulle sur Reynaud et ce qu’il croit bon qu’on en connaisse.

 

Il n’est sans doute pas insincère quand il médit de son entourage : il s’était heurté, dès mars 1940, au défaitisme d’une bonne partie de ses conseillers et il pensait, comme beaucoup, que la comtesse Hélène de Portes, avec qui Reynaud vivait de la plus maritale façon et qu’il faut une bonne dose de muflerie partisane pour traiter, comme on le fait continuellement, de " maîtresse ", avait sur sa politique une grande emprise -on peut en trouver encore en 1964, dans l’entretien avec Amouroux, un écho irrévérencieux. Mais dans les lettres écrites à l’époque à l’intéressé, c’est bien lui qui était pris à partie. Qu’il occupe ou non un poste auprès de lui, de Gaulle ne cesse de le secouer et de s’impatienter de ses atermoiements.

 

La date de l’écrit dans lequel, après juin 1940, de Gaulle se montre le plus enthousiaste envers les qualités d’homme d’Etat de Reynaud est révélatrice. Il s’agit d’une lettre adressée, le 17 mai 1943, à André Giraud dit Pertinax, un journaliste réfugié aux Etats-Unis et sympathisant de la France Libre (après une tiédeur initiale dont il sera question plus loin). Il vient alors de publier sur la drôle de guerre et la débâcle son ouvrage "Les Fossoyeurs", une charge plus ou moins bien venue contre les dirigeants politiques et militaires de la Troisième finissante -un deuxième tome étant dirigé contre Pétain. De Gaulle non seulement plaide pour Reynaud, mais va jusqu’à l’assimiler à Clemenceau :

 

"(...) s’il avait trouvé sous ses pieds le tuf solide sur quoi s’appuya le Tigre, il aurait joué un magnifique rôle national."

 

De Gaulle serait-il mû par le souci d’excuser ou de dissimuler le fait qu’il ait misé une fortune, avant guerre, sur un cheval qui n’a pas démontré, devant l’obstacle, des qualités exceptionnelles ? Le contexte suggère une autre explication : il est alors à la lutte avec Giraud, que les Américains ont intronisé en décembre précédent comme chef des forces françaises qui reprennent le combat. De concert avec Jean Moulin, de Gaulle s’efforce de rameuter le plus de concours politiques possible pour persuader Roosevelt de revoir sa position. Il n’a pas le choix et doit recruter tout ce qui, dans la République agonisante, avait l’air de s’opposer à Pétain, pour faire pièce à un rival qui, si la captivité lui a épargné d’avoir à se prononcer sur la collaboration, est un admirateur notoire de la politique intérieure du maréchal (même s’il l’a condamnée verbalement le 14 mars, après s’être fait beaucoup prier par les moins droitiers de ses amis -dont Jean Monnet). De ce point de vue, le livre de Pertinax est, dès son titre, fâcheux, en mettant le régime antérieur à la dictature du maréchal dans le même sac que celle-ci. Pour de Gaulle, si la Troisième avait une constitution mauvaise, Vichy est le mal absolu et, pour équilibrer ceux qui les identifient, il est prêt à en rajouter dans l’autre sens. Ainsi, la même lettre contient des jugements sur Daladier et sur Gamelin, moins enthousiastes que sur Reynaud, mais moins accablants que ceux de Pertinax.

 

Le livre du capitaine Guy confirme le caractère circonstanciel de ces proses. Le 1er mars 1949, alors que Pierre Billotte lui fait part de bruits selon lesquels Churchill est gâteux, le général répond qu’il n’en croit rien, à lire ses mémoires. La conversation roule sur ce livre. Guy est frappé, à le lire, par le travail sournois de Weygand, qu’il estime avoir poussé Pétain sur la mauvaise pente. De Gaulle rétorque qu’au contraire, Pétain se servait du général pour faire avancer l’idée d’armistice sans trop se compromettre, puis prête à Reynaud une attitude analogue :

 

"-La vérité, c’est que Reynaud, de son côté, se satisfaisait de voir Weygand convaincre ses ministres. Ah ! Quelle aubaine !... Un grand général français, qui fait autorité, vient supplier le gouvernement d’arrêter le combat ! Et par sa bouche c’est la voix de Foch qu’on croit entendre : une voix qui prend la responsabilité de présenter la capitulation comme inévitable, alors que le gouvernement de Paul Reynaud n’osait assumer cette responsabilité devant l’Histoire."

 

Il y a un monde entre l’image d’un Reynaud bien intentionné mais un peu faible devant son entourage et celle, qui se dégage ici, d’un hypocrite qui joue un rôle actif dans la capitulation tout en fuyant ses responsabilités. En vérité, de Gaulle se prend pour un oracle tout à fait nécessaire, de son temps, à la bonne tenue de la France et il est bien persuadé que sans lui personne n’aurait, en 1940, joué ce rôle, mais, soucieux de ne pas trop s’isoler politiquement, il ne le dit pas aussi clairement en public. Là encore, les notes de Guy sont lumineuses. Dans ces conversations dont il sait qu’elles sont prises en note, il n’hésite pas à se comparer lui-même à Clemenceau, comme à Jeanne d’Arc. Il avoue aussi qu’il s’est toujours vu arriver un jour à la tête du pays. Le mépris dans lequel il tient les partis, les bourgeois, les diverses élites, est, par suite, teinté d’indulgence. Tout le monde n’a pas la chance d’être de Gaulle. Si dans sa propagande, notamment pendant la guerre, il avance volontiers la thèse d’un complot pour expliquer l’effondrement politique de 1940, dans ses confidences il incrimine surtout un esprit général d’abandon, d’ un " systême " qui ne favorisait pas l’émergence de l’homme de caractère... une autre façon de marquer sa distance avec Reynaud, comme avec tous ceux qui ne l’ont pas suivi. Ainsi lâche-t-il, le 25 octobre 1948 :

 

"Il n’y a rien à faire avec ce pays, c’est la même " vachardise " qu’en 40, ou qu’en 44. (...) Car enfin, en 1940, si certains souhaitaient que quelque chose se fît, combien d’entre eux l’ont réellement voulu ? C’était le 15 juillet. Je répète : le 15 juillet ! Je veux dire : depuis l’armistice signé, il y avait quinze jours qu’on savait à quoi s’en tenir. Une quarantaine, sans doute, refusèrent les pleins pouvoirs. Notez qu’il y avait parmi eux certains hommes attachés au destin de leur patrie. Il y avait... le président Jeanneney par exemple... Paul Reynaud même... et d’autres dont il est impossible de dire qu’ils se soient jamais désintéressés du sort du pays. Eh bien, parmi ces hommes, il n’en est pas un qui ait considéré, en refusant les pleins pouvoirs, qu’il se désolidarisait de l’armistice. (...) Et pourtant, pourtant ! Depuis quinze jours la preuve était faite, les Anglais poursuivaient la lutte, les Anglais poursuivraient la lutte."

 

On n’est pas obligé de partager la croyance unanime en la mémoire des dates qu’aurait eue le général. Ou plutôt, si on en croit les témoignages admiratifs, et si on suppose que quelques auditeurs étaient assez compétents pour juger de l’exactitude de ses improvisations, on n’en sera que plus sensible aux erreurs et à ce qu’elles révèlent : probablement incollable sur les batailles de Napoléon, de Gaulle l’était beaucoup moins sur les siennes. Il se les remémorait comme une épopée dont la trame était suffisamment claire pour que le détail pût être approximatif. Peu importe que le 15 juillet soit tombé non pas deux semaines après l’armistice, mais vingt jours après son entrée en vigueur et vingt-trois après sa signature ; peu importe que l’assemblée dite nationale à laquelle il fait référence se soit tenue, à Vichy, le 10 juillet et non le 15, que les opposants aient été au nombre, par ailleurs fameux et, pour une autre mouvance, emblématique, de quatre-vingts, et que ni Reynaud, ni Jeanneney n’aient pris part au vote. La démonstration n’en souffre pas : ces gens qui prennent leur temps pour condamner Pétain, et ne le font que sur sa politique intérieure, alors que la guerre continue, sont atteints de " vachardise ".

 

Enfin, si on veut des textes d’époque, il en est un, déjà cité, qui coupe court à toute question, l’ébauche datée du 17 juin :

 

"La défaite française a été causée par la force mécanique, aérienne et terrestre des Allemands. L’action foudroyante de la force mécanique a fait effondrer le moral du commandement et du gouvernement. A la suite de cet effondrement, deux voies étaient ouvertes (...)."

 

Le moral de Reynaud est ici assimilé, sinon à celui de Pétain, du moins à celui de Weygand.

 

Reste que Reynaud était, dans le personnel de la Troisième, l’un des esprits les plus indépendants et les plus aptes à prôner une politique sans s’embarrasser de considérations électoralistes -l’un des plus gaulliens donc. Mais sa versatilité n’incitait certainement pas de Gaulle à le ranger sincérement parmi les hommes " de caractère " et on reste confondu devant la lettre à Labarthe où il se voit adoubé, et ce pour la période critique de 1940, du titre de " chef ".

 

L’appel du 18 juin 1940


OUVRAGE ÉDITÉ CHEZ GRASSET - 2000 (ISBN 2-246-59931-8)

 

Une interview de l’auteur au moment de la parution

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