Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les premières femmes, arrivées à Bourbon à la fin du XVIIe siècle, sont des pionnières. Peu nombreuses, elles sont d’autant plus recherchées. Mais être une femme esclave n’est pas une sinécure. Si aujourd’hui le sexe dit faible bénéficie, de ce fait, de certains avantages, il n’en va pas du tout de même aux XVIIIe et XIXe siècles. Moins nombreuses et naturellement différentes des hommes, elles prennent pourtant une part importante aux travaux dans les plantations. Punitions, brimades, humiliations font aussi partie de leurs vies. Alors, comme les hommes, les femmes se font marronnes, poussées par la soif de la liberté

 

Avant d’aborder véritablement le sujet qui nous intéresse, livrons-nous à un rappel de ce qu’ont été les débuts du peuplement féminin de Bourbon. Bien que restée longtemps déserte, notre île est connue depuis le Moyen-Age et désignée sous différents noms : Dina Morgabin, Mascarin, Santa Appolonia, England’s Forest. Il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que l’isle Bourbon accueille ses premiers habitants et ce n’est qu’à partir de 1663 que l’on atteste d’une présence féminine. C’est cette année-là que débarque Payen, accompagné d’un compatriote et de dix Malgaches dont trois femmes. Ce sont ces femmes qui ont fondé les premières familles bourbonnaises. En 1667, un second contingent de colons aborde l’île (le premier est arrivé en 1665). Parmi les survivants (la majeure partie a été décimée par la maladie) on compte six femmes. En 1671, ce sont treize nouveaux colons qui débarquent dans la colonie. Cinq d’entre eux sont accompagnés de leurs épouses malgaches. Cependant, la pénurie des femmes est signalée dès 1674. « Les malheureux colons demandent des femmes, la plupart ayant été contraints d’épouser des négresses, leurs esclaves »... Des filles « recrutées » à l’Hôpital général de la Salpêtrière et jugées « aptes pour les isles » se retrouvent embarquées pour la colonie. En novembre 1678, quatorze jeunes filles en provenance de l’Inde s’installent dans l’île et se font très vite épouser. Elles mettront au monde pas moins de cent neuf enfants. Et puis, pendant près de trente ans, l’apport féminin à Bourbon sera nul. A l’aube du XVIIIe siècle, la population bourbonnaise totalise deux cent quatre-vingt dix-sept femmes sur un ensemble de sept cent trente-quatre habitants. Pour la mise en valeur de l’île et en particulier pour le développement de la culture du café, la Compagnie a besoin d’une nombreuse main-d’œuvre. Comme il lui est impossible de se la procurer en France et comme cette main-d’œuvre est insuffisante sur place, elle décide d’avoir recours à la traite des esclaves. Bravant de ce fait un édit royal de 1664 interdisant formellement cette pratique. Il existe donc bel et bien un esclavage de fait à Bourbon. Mais le terme « esclave » n’est que tardivement employé, on a parlé longtemps de « serviteurs », « domestiques », ou « Noirs ». Cette traite négrière, inaugurée en 1718, s’intensifie et devient massive à partir de la prise en main de l’île par le gouverneur Benoît Dumas. En un peu moins de cinq ans, la colonie compte cinq mille cinq cents esclaves hommes et femmes sur une population de sept mille cinq cents habitants. Mais lors de ces traites, quelle est la part de l’élément féminin dans cette cargaison humaine ? Le souhait de la Compagnie est que « chaque Noir ait sa négresse pour les marier dans l’île ». Cependant il y a toujours eu une différence entre le nombre d’hommes et le nombre de femmes : en 1708, soixante et onze femmes esclaves contre cent quatre-vingt dix-sept hommes. Puis, grâce à la proportion grandissante des serviles créoles, cette disproportion va en s’atténuant : en 1779, neuf mille deux cent cinquante-deux femmes pour quatorze mille trois cent soixante-neuf hommes. Mais en 1804 la tendance s’inverse et on compte trois femmes pour un homme. Tendance que l’on retrouve aujourd’hui. Alors d’où viennent ces femmes ? Souvenons-nous que les premières venues dans l’île ont été amenées contre leur gré. De quelle façon sont-elles enlevées et emmenées loin de leurs villages et de leurs familles ? Pndant longtemps la Compagnie s’approvisionne à Madagascar et plus particulièrement dans la baie d’Antongil. Les esclaves, originaires de cette région vivent déjà en état de servitude. En effet les roitelets, qui se font souvent la guerre, ont pour habitude de réduire en esclavage leurs ennemis vaincus et de les revendre par la suite aux négriers. Il en va de même pour les esclaves venant de l’Inde, notamment de la côte de Malabar, de l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, côte de Guinée) ou de l’Afrique de l’Est (Mozambique, Zanzibar).

 

LA TRAITE DES FEMMES

 

Et ce n’est que le triste spectacle d’hommes, de femmes et d’enfants enchaînés marchant d’abord jusqu’au territoire du vainqueur, ployant sous les coups de fouet, puis vers les lieux de traite où les attendent les navires en partance pour les colonies. Une fois arrivées sur ces lieux, ces « misérables victimes » sont soumises au marché dégradant où on les considère comme du bétail. Par les volontés exprimées très précisément par la Compagnie, nous avons des renseignements relativement exacts quant aux conditions dans lesquelles sont vendus les asservis. Il y a en premier lieu l’âge : « Le commandant devra prendre des Noirs et négresses en observant qu’aucun n’ait atteint vingt ans, préférant ceux depuis douze à dix-huit ans à tous autres ». En ce qui concerne la future génération d’esclaves, les Noirs, comme nous l’avons déjà signalé, doivent avoir leur négresse et il y a obligation de les « faire visiter avant que de les acheter, s’ils sont propres à la génération ... pour plus de profit ». Les tarifs équivalent pour tout esclave mâle ou femelle à vingt piastres. Mais la Compagnie a plus souvent recours au troc. La liste des marchandises à emporter de France comprend entre autres des armes, des balles, de la poudre, des perles d’émail ou de verre, etc. Si trois Noirs « jeunes et bien faits » valent deux fusils, deux négresses s’échangent contre un fusil. Pendant le transport de la « marchandise », un sort spécial doit être réservé aux femmes. « Le capitaine empêchera son équipage de les maltraiter ; il mettra les négresses à part, veillera sur tous ceux de son bord afin qu’on n’en abuse point ». Et elles sont effectivement séparées des hommes. Ces derniers sont « logés » dans l’entrepont tandis qu’elles voyagent près du gaillard arrière, enchaînées deux par deux. Se trouvant près des logements de l’équipage, il est monnaie courante que tous les membres dudit équipage choisissent les plus belles, histoire de rendre la traversée sinon moins longue ou au moins plus divertissante. Les officiers de vaisseau font néanmoins attention à leur cargaison puisqu’ils sont directement intéressés. Il est précisé dans les instructions adressées aux capitaines de navires qu’« un écu pour chaque tête de Noir ou de négresse qu’il remettra en cette isle en bon état, comme à M. son capitaine en second trente sous » leur sera accordé. Or ces cargaisons sont souvent décimées pendant le voyage et certains décèdent même avant que l’ancre ne soit levée. Dès leur arrivée dans l’île, les esclaves sont divisées en deux groupes, d’un côté les malades, dirigées vers l’hôpital, de l’autre les plus vaillantes, emmenées dans une nègrerie où elles sont remises sur pied avant d’être vendues aux enchères publiques. Au moment de ces enchères, les pauvres esclaves sont soumises à des traitements pour le moins humiliants, doivent obéir aux ordres des acheteurs (marcher,courir, s’accroupir) et subir les visites les plus intimes. Dans l’ensemble des ventes les femmes sont plutôt bien cotées, mais ne font pas « le poids d’argent d’un esclave mâle ». Pour en témoigner cet extrait d’un procès- verbal d’encan : « Un négrillon âgé d’environ quinze ans adjugé pour quatre-vingts piastres ... Une négresse d’environ quinze ans pour quarante et une piastres ». Notons qu’ici il n’est absolument pas question de troc mais bien d’espèces sonnantes et trébuchantes. Si la Compagnie répugne à débourser, c’est tout le contraire lorsqu’il s’agit d’encaisser. Les esclaves, rappelez-vous le chapitre précédent, reçoivent le baptême avant d’être confiés aux « bons soins » de leurs acquéreurs. Les femmes sont indifférements appelés Suzanne, Catherine, Marianne, Sabine... Et les voilà parties pour leur nouvelle vie. La condition des esclaves est régie par une législation qui a évolué au cours de la période esclavagiste. Le premier statut apparaît en 1723. Selon ce statut, l’esclave n’est pas moins considéré qu’un meuble. A ce titre, il peut être vendu, échangé, saisi, légué en héritage... Il ne possède rien qui ne soit à son maître et n’a aucun droit civique. Le mariage entre esclaves est soumis à l’approbation du maître et dans le cas où homme et femme appartiennent à deux maîtres différents, on leur applique le même règlement que pour le bétail et le produit du couple appartient au propriétaire de la mère. C’est ainsi qu’un enfant né d’un père libre et d’une mère esclave sera esclave. En revanche, si sa mère est libre et son père esclave, l’enfant naît libre. Voici un exemple qui se passe de commentaire et dont les termes sont plus que savoureux : « Victor Rivrain, ayant une négresse, Isabelle Moine, âgée de vingt ans, en fait don à Gilles Launay pour qu’il l’accouple à un de ses Noirs nommé Maximin, âgé de vingt-deux ans. En retour, Victor Riverain recevra une petite négresse de six ans et les deux premiers enfants qui proviendront desdits Noir et négresse à terme et vivants ». Les unions entre Blancs et Noirs sont interdites sous peine de punition. Par l’ordonnance de 1767, les maîtres sont tenus de subvenir aux besoins en habillement et en nourriture de leurs esclaves et ce sous formes de rations précises c’est-à-dire deux livres de maïs par jour pour l’homme et la femme adulte, une livre pour le négrillon ou la « négritte » ou leur équivalent en riz ou en manioc. La même ordonnance apporte un certain allègement concernant les tâches exigées sur les plantations. Les négresses ne portent plus que des sacs de café, maïs et autres grains limités à cinquante livres seulement. Les rapports entre maîtres et esclaves ont de même subi une évolution. Dans les premiers temps de la colonie, ceux-ci sont exempts de racisme, du fait du mélange issu de nombreux mariages entre colons français et femmes malgaches, indiennes et indo-portugaises. Mais ces unions s’inscrivent tout de même dans un certain rapport de domination puisque ces unions se font toujours à sens unique : Blancs-femmes de couleur. Hélas avec l’accroissement de la population noire du fait de la traite, d’une part, et à la fin du siècle de nouveaux colons issus de familles nanties, venus faire fructifier leurs capitaux, d’autre part, la société va évoluer vers un racisme de moins en moins voilé. Dans la société esclavagiste, les femmes ont des tâches spécifiques. Tout d’abord celle d’être la nourrice du maître et de nombreux enfants blancs ont été élevés au même sein que les enfants noirs. Les Africaines sont particulièrement recherchées pour cet emploi. Bon nombre d’esclaves créoles et indiennes sont recrutées pour les activités domestiques bien que la cuisine reste un domaine masculin. Certaines travaillent en tant que « mandares » c’est-à-dire tresseuses de sacs et de nattes en vacoa, d’autres comme « bazardières ». D’autres encore partagent le tavail des champs avec les hommes. Elles s’occupent plus spécialement de l’enlèvement des mauvaises herbes dans les champs de canne à sucre. On trouve également des « négresses de cour », des « cultivatrices » et même des « négresses de pioche ». Il serait inutile de nier l’existence d’un certain paternalisme envers les femmes, employées pour beaucoup dans les travaux domestiques. La vie des esclaves est très dure. Hommes et femmes et filles et garçons, dès leur treize et quinze ans, travaillent dans les habitations du lever au coucher du jour, sous l’il vigilant des commandeurs armés de chaboucs. A la fin des travaux aux champs ou dans les maisons, les femmes regagnent les « camps » faits de « cases de torchis ou de bois, recouvertes de feuilles de lataniers ; ni porte ni fenêtres, la terre pour plancher et pour ameublement quelques nattes de vacoa... » Ce sort difficilement supportable aura pour conséquence, nous l’avons vu, une résistance au système qui va se traduire par le marronnage auquel les femmes prendront aussi part.

 

 

LES FEMMES DANS L’ÉPOPÉE MARRONNE

 

Ce titre, emprunté à Boris Gamaleya, semble parfaitement adapté pour illustrer cette époque marquante de notre Histoire et le rôle qu’y ont joué les femmes. La résistance a pris plusieurs formes, notamment celle de l’avortement volontaire. Les autorités encouragent les mariages et la fécondité des femmes par des récompenses. En 1769, Dorothée reçoit une pièce de toile bleue « en considération des jumeaux qu’elle a faits pendant trois années consécutives ». Mais cet exemple est peu suivi et plutôt que de « mettre au monde des enfants aussi malheureux qu’elles » les esclaves préfèrent « détruire leur fruit ». Elles ont également recours au suicide, échappatoire au châtiment excessif, à l’humiliation, au désespoir né de la servitude. Nous avons ainsi l’exemple de Frasie, âgée de seize ou dix-sept ans, arrivée de l’Inde depuis quinze jours qui s’est pendue après que son maître lui a fait « donner bien légèrement vingt-cinq coups de fouet » pour un prétendu vol. Mais là où les femmes ont véritablement montré leur refus de l’asservissement c’est, à l’instar des hommes, dans le marronnage. Les grands marrons s’enfuient par petits groupes, hommes et femmes ensemble, après avoir soigneusement préparé leur évasion. Des campements regroupant d’une dizaine à une soixantaine de cases se constituent à Cilaos, Tévelave, la plaine des Cafres. Il est vrai, cependant, que toutes ne les suivent pas de leur plein gré et des esclaves récalcitrantes ont été assassinées. Toutefois, dans l’ensemble, elles sont en accord avec la cause des marrons et les accompagnent dans leurs retraites pour partager leur vie. Si les hommes ont marqué de leur nom la toponymie de l’île, Anchaing, Cimendef, Dimitile ou baptisé certains lieux dans leur langue (Tévelave, en malgache : le grand défriché ; Cilaos : le pays où ne vont pas les lâches), il n’en va pas de même pour les femmes. Les seuls toponymes que nous avons et qui attestent de leur participation à cette épopée sont le Bras de Jeanne, du nom de la femme d’un chef marron. Ce lieu est situé dans le cirque de Cilaos et ses cavernes profondes servent d’abri en cas d’alerte. Autre nom, celui de la crête de Marianne, au pied du Cimendef, dans le cirque de Mafate ; ou encore le nom d’une autre Marianne, femme du chef Fanga, resté au côteau sur lequel elle a été tuée dans le cirque de Cilaos. Malgré cette absence de repères, il est indéniable que ces femmes marronnes ont montré autant de courage que les hommes et ont affronté dignement l’ennemi esclavagiste. Dans le récit de « La prise de Cilaos par François Mussard » retranscrit à partir de procès-verbaux des détachements, il est mentionné les femmes marronnes prises ou tuées au cours de chaque chasse. Mais seules huit d’entre elles sont désignées nommément. La mort de Marianne, femme de Fanga, est relatée de façon relativement détaillée. Elle a été prise en 1740 alors que son compagnon a réussi à s’enfuir. Cependant un détail reste surprenant dans ces faits ; sans qu’il soit fait une quelconque allusion à une tentative de fuite de la part de Marianne, Edouard Robert, membre du détachement commandé par François Mussard, déclare : « Ayant tiré sur Marianne et la trouvant sur le point d’expirer, il lui demanda si elle était baptisée ; sur sa réponse négative, il l’ondoie ». Ce témoignage semble bien confirmer que, parfois, les esclaves marrons sont froidement abattus. Parmi les autres victimes nous avons Suzanne, marronne depuis quatorze ans ; Soya, « marronne depuis dix à douze ans, tuée raide sous les yeux de son compagnon Grégoire, mortellement blessé, et de leur fils, âgé de huit ans,... desquels noir et négresse morts on a coupé les mains droites... lesquelles par ordre de M. Brenier, conseiller-commandant en ce quartier de Saint-Paul, ont été attachées au lieu accoutumé... » Les femmes marronnes subissent un sort identique à celui des hommes : un fois reprises, elles doivent être enchaînées et ramenées. En ce qui concerne les esclaves morts, nous l’avons vu, les chasseurs coupent leur main droite utilisée comme preuve auprès des autorités et leur permettant ainsi de bénéficier de primes. Ces mains, par la suite, sont soit exposées en place publique, soit exposées chez les chasseurs en guise de trophées. Maints récits ont été écrits, relatant cette épopée marronne. Récits dans lesquels se mêlent réalité et légende. Plusieurs noms de femmes y sont mentionnés. Tout d’abord nous avons Héva, figure légendaire de notre histoire et semble-t-il l’une des premières à avoir rejeté le joug de la servitude. Elle a été pendant vingt-cinq ans la compagne d’Anchaing, celèbre marron qui a laissé son nom à un piton dans le cirque de Salazie, et il a donné huit filles. Deux d’entre elles sont évoquées : Smangavole, épouse du chef Matouté auprès de qui elle siège au conseil des chefs marrons, et puis « la terrible Marianne », femme de Cimendef (en malgache, qui ne peut être esclave). La dernière marronne célèbre citée dans les récits est Rahariane, compagne du chef sorcier Mafate. Elle est tuée en même temps que lui en 1751.

 

La femme au temps de l’esclavage

CLICANOO.COM | Publié le 1er janvier 2005

 

Cette page a été imprimée à partir de l'adresse :

http://www.clicanoo.com/index.php?page=article&id_article=97549

 

Crédit photographique : Cosmographie de Mallet 1685

www.mi-aime-a-ou.com/histoire_ile_reunion_bou...

 


Femmes dans la société (43)

Commenter cet article