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Comment un jeune juif allemand, réfugié aux Etats-Unis, s'est retrouvé affecté à Fort Hunt. Où il a contribué à «retourner» l'un des grands physiciens du régime nazi

 

« Alors, tu parles couramment allemand?» En répondant par l'affirmative à la question du major Hanson, ce matin d'octobre 1944, le soldat John Dean ne sait pas encore qu'il vient d'être recruté pour l'une des plus étonnantes missions de renseignement de la Seconde Guerre mondiale.

 

Tandis que ses camarades de régiment s'apprêtent à quitter Fort Belvoir (Virginie) pour combattre en Europe, Dean, 18 ans et demi, engagé volontaire, se voit remettre un jeton de téléphone. «Une camionnette va te déposer en ville. Là, tu appelleras ce numéro, poursuit l'officier. On viendra te chercher.»C'est ainsi que Dean se retrouve affecté, le jour même, à Fort Hunt, près de Washington. Un lieu identifié sous cette seule adresse postale: «PO Box 1142.» Durant deux ans il va, dans le cadre d'un programme ultrasecret, écouter et enregistrer les conversations de prisonniers allemands de haut rang, dont quelques-uns des meilleurs physiciens, chimistes et biologistes du IIIe Reich...

 

« Nous étions plusieurs dizaines de jeunes gens de bonne famille, cultivés, très patriotes, se souvient John Dean, 81 ans, qui vit aujourd'hui à Paris. Avec un point commun: nous savions rester discrets.»

 

Le jeune militaire n'est pourtant pas une recrue comme les autres. A sa naissance, le 24 février 1926, à Breslau (aujourd'hui Wroclaw, en Pologne), John Dean se nomme Günther Dienstfertig. Son nom signifie «service terminé» en allemand: il est issu d'une famille de la bourgeoisie intellectuelle juive installée en Silésie depuis des siècles. Josef, son père, est président de la communauté juive de Breslau, avocat et homme d'affaires. Mais en 1938, les Dienstfertig doivent fuir l'Allemagne nazie, quelques semaines après la Nuit de cristal. Réfugiée aux Etats-Unis, la famille change son nom en Dean. Günther, 12 ans, choisit John comme premier prénom. En 1944, enfin majeur, il n'a qu'une idée en tête: servir son pays d'adoption. Le voilà bientôt à Fort Hunt.

 

«J'espionnais les conversations des prisonniers grâce à un appareil d'écoute branché sur les cellules. Dès qu'ils abordaient un sujet intéressant, poup! j'appuyais sur le bouton d'enregistrement, poursuit-il en mimant le geste. J'ai encore en mémoire ce jour de novembre 1944 où j'ai entendu un détenu prononcer le terme Atomzertrummerung: fission de l'atome! A l'époque, nous n'étions pas nombreux à connaître ces mots. Moi, j'en comprenais à peu près la signification: mon oncle Otto Stern a eu le prix Nobel de physique en 1943.»

 

Dans cet univers clos, le jeune soldat Dean fait la connaissance de personnages hors du commun. Comme Gustav Hilger, diplomate du Reich, spécialiste du monde russe. Ou comme le physicien Heinz Schlicke, l'inventeur du système de détection à infra-rouge…. Schlicke avait été capturé le 14 mai 1945 à bord de l'U-234, un sous-marin allemand qui faisait route vers le Japon pour mettre en sûreté les dernières avancées technologiques du régime nazi: avions à réaction, missiles balistiques et... uranium enrichi.

 

« Dans toute cette histoire, ma principale contribution a certainement été de tenir compagnie à Schlicke, reprend l'ancien soldat. Nous étions tous les deux sportifs et c'était un homme sympathique. Je ne me souciais pas de savoir s'il était un nazi convaincu….» Dean joue au tennis avec lui, fait de l'équitation en sa compagnie et l'accompagne en ville, «pour boire un café et manger des petits gâteaux». Au bout de quelques mois, Heinz Schlicke accepte de travailler pour les Etats-Unis. A une condition: que l'on aille chercher sa femme et ses deux enfants, restés en Allemagne occupée. Et que cette mission soit confiée à Dean. C'est ainsi que le jeune homme se retrouve en mission secrète en zone soviétique. «Lorsque j'ai abordé Mme Schlicke en pleine rue, les deux gamins se sont mis à pleurnicher: maman, pipi!»

 

John Günther escorte la famille jusqu'en Bavière, où Schlicke les attend. Le physicien, décédé en 2006, poursuivra toute sa carrière aux Etats-Unis. Promu sergent, décoré de la Distinguished Service Medal, John Günther Dean sera démobilisé en août 1946. Il entamera par la suite une brillante carrière diplomatique. Ambassadeur des Etats-Unis, il servira, notamment, au Laos, au Cambodge et au Liban.

 

La prison secrète des savants nazis

L'incroyable destin de John Günther

Par Boris Thiolay, publié le 17/01/2007 - mis à jour le 18/01/2007

L’Express

http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=478737&k=23

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