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Le 19 février 1957, Maurice Garin s'éteint à Lens, à sept heures du matin. Il était né quatre-vingt-cinq ans et onze mois auparavant, dans le Val d'Aoste. Qui se souvenait qu'il avait été, un demi-siècle plus tôt, le plus grand champion cycliste de l'époque ?


Pourtant en juin 1953 ­ pour fêter le cinquantenaire du Tour de France ­ il avait été invité à la reconstitution du départ de la course. Les Actualités cinématographiques firent découvrir au public des salles obscures un petit homme encore très vigoureux, doté d'une belle paire de moustaches. Sous les applaudissements du public, il monta sur son vélo et parcourut un bout de route... Maurice Garin avait été le vainqueur du premier Tour de France cycliste. Il avait quitté la compétition après le deuxième, dans des circonstances assez lamentables. Dans les années 50 à Lens, qui le connaissait encore ? Il avait tendance à perdre la mémoire. Quelquefois, on le retrouvait loin de chez lui, marchant au hasard.

Un petit homme encore très vigoureux, doté d'une belle paire de moustaches

Il cherchait, disait-il, le commissaire. Quelqu'un se présentait pour l'aider, l'amenait au commissariat de police, mais c'était en fait le commissaire de course qu'il cherchait. Ultimes souvenirs d'une gloire passée, qui avait fait d'un petit ramoneur issu d'une pauvre famille du Val d'Aoste un grand champion dont la France, et plus particulièrement le pays minier du Nord et du Pas-de-Calais, pouvaient être fiers. Maurice Garin est né à Arvier, un village situé à 780 mètres d'altitude, à 14 km d'Aoste, sur la route qui mène à la France. Arvier compte aujourd'hui quelque 800 habitants ; en 1875, il y en avait environ 1250, répartis sur 224 familles. Certaines d'entre elles étaient particulièrement nombreuses. C'était le cas de celle de Maurice Clément Garin, un modeste laboureur qui, en 1864, à l'âge de trente-six ans, avait épousé Maria Teresa Ozello, une jeune fille âgée de dix-neuf ans, qui travaillait dans l'unique hôtel d'Arvier. Le couple eut neuf enfants : quatre filles et cinq garçons, dont deux jumeaux. Le futur champion naquit le 4 mars 1871, à 8 h du matin ; il était l'aîné des garçons. Deux de ses frères ­ Ambroise, né quatre ans après lui, et César, plus jeune de huit ans ­ s'illustreront également sur un vélo. L'on a quelque idée ­ théorique ­ de ce que pouvait être en ce temps-là la vie d'une famille pauvre dans une vallée pauvre, où le tourisme n'avait pas encore fait son apparition. Souvent l'émigration apparaissait comme la seule échappatoire possible. Il en alla ainsi pour la famille Garin, qui décida, en 1885, d'aller chercher du travail au-delà des Alpes. L'on ne sait trop de quelle manière se fit ce départ. Par la route du col du Petit-Saint-Bernard, ouverte depuis 1872 ? Ou clandestinement, par le col du Mont, à 2600 mètres d'altitude ? En bloc ou individuellement ? Selon certaines sources, le futur champion, alors âgé de quatorze ans, aurait été emmené par l'un de ces rabatteurs qui venaient au Val d'Aoste recruter les petits ramoneurs. Maurice aurait, en quelque sorte, été troqué contre une meule de fromage... Si l'anecdote n'est pas forcément véridique, il n'en reste pas moins qu'elle est plausible. En effet, à la même époque, le sous-préfet d'Aoste avait fait parvenir une circulaire aux maires afin de leur enjoindre de « refuser absolument ou, tout au moins, à accorder, avec les plus diligentes précautions, le certificat que la loi prescrit pour obtenir le passeport pour l'étranger. » Et de mettre en garde contre « des spéculateurs avides (qui), sous prétexte de faire apprendre un métier aux jeunes enfants, celui notamment de ramoneur, cherchent à séduire leurs parents par des promesses et par des faux espoirs et (qui) obtiennent les enfants... pour en tirer un large profit à leur avantage, en exploitant la fatigue, la misère et quelquefois la vie même. »

Il devint son propre mécanicien

En tous les cas, Maurice Garin ­ à l'âge de quinze ans ­ est déjà à Reims : ramoneur naturellement. On le retrouve ensuite en Belgique, à Charleroi. En 1889, il est à Maubeuge, toujours ramoneur, et vient de s'acheter sa première bicyclette.

La même année, Joseph-Isidore, le deuxième garçon, ramoneur lui aussi, meurt à Noyon, une petite ville située à une centaine de kilomètres au nord-est de Paris. Car la famille s'est dispersée : le père est retourné au Val d'Aoste pour y mourir... En 1892, Maurice, âgé de vingt et un ans, est majeur et obtient la nationalité française. Il commence à participer aux courses cyclistes. Trois ans plus tard, il déménage à Roubaix, où il ouvre, avec deux de ses frères ­ François et César ­ un magasin de cycles. Le vélo ne le lâchera plus. En 1902, il s'établit à Lens, qu'il ne quittera plus et où, grâce à l'argent qu'il aura gagné sur les routes, il ouvrira une station-service dont l'enseigne ­ représentant un cycliste de l'époque ­ proclamera fièrement « Au champion des routiers du monde ». Il n'en est pas encore là lorsque, en 1889, il achète sa première bicyclette. Elle lui coûte 405 F, le double de ce que gagne mensuellement l'ouvrier d'une forge en travaillant douze heures par jour, six jours sur sept. Maurice n'est pas intéressé par la compétition. D'ailleurs, il n'aurait guère le temps de s'entraîner. Mais il aime rouler vite et à Maubeuge, bientôt tout le monde le surnomme « le fou ». Petit ­ il mesure 1,63 m ­, mince ­ il pèse 62 kg ­, il fait montre d'une énergie diabolique : c'est du moins ce que les journalistes, plus tard, diront de lui. En 1892, le secrétaire du Vélo-club maubeugeois arrive à convaincre le ramoneur valdotain de s'inscrire à Maubeuge-Hirson-Maubeuge, une course de 200 km. Ce premier résultat ­ malgré un coup de soleil, il termine cinquième de l'épreuve ­ l'encourage à persévérer. Désormais, tout en continuant à exercer son métier de ramoneur, il va s'entraîner tous les jours, faisant 50, 100, 150 km, rentrant souvent chez lui au coeur de la nuit. En 1893, il vend sa bicyclette, trop lourde, et en achète une autre qui valait 850 F, plus légère, mais pesant tout de même plus de 16 kg et... dotée de pneus. Il gagne sa première course ­ la classique belge aller-retour Namur-Dinant-Givet, longue de 102 km ­ dans des conditions assez rocambolesques. A Dinant, alors qu'il est largement en tête, il crève. Qu'importe : il pose sa bicyclette contre le parapet d'un pont, fait main basse sur celle d'un soigneur qui attendait le passage des coureurs et prend le large sous les hurlements de l'autre. A Namur, où il arrive avec une avance de dix minutes, il rendra le vélo à son légitime propriétaire. A Dinant, le lendemain, il retrouve sa bicyclette là où il l'avait laissée. Autres temps, autres moeurs...

La célébrité ne devait pas tarder : Hymans, un bon coureur belge lui ayant lancé un défi sur un parcours de 800 km d'un seul tenant (!), il l'emporta, rafla une prime royale et devint celui qu'il fallait à tout prix inscrire sur les tablettes d'une épreuve. Lui, pourtant, se refusait à passer professionnel, excellait dans les épreuves de longue durée, bricolait avec ingéniosité son matériel. Franco Cuaz, grand amateur de vélo et l'un des biographes de Garin : « Les jantes en bois qu'il utilisait se fissurèrent, les rayons sautèrent. Il devint son propre mécanicien et apprit à monter ses roues. Il trouva des jantes plus solides et tendit les rayons pour les rendre plus résistants, même sur les chaussées les plus déformées. Il rendit moins vulnérables les chambres à air en collant à la toile des pneus une mèche de lampe à pétrole. C'était curieux, mais efficace. » Maurice Garin passa finalement professionnel dans des circonstances assez amusantes. Il avait décidé de participer à un circuit à Avesnes-sur-Helpes, à 25 km de Maubeuge. Las, la compétition était réservée aux professionnels. Qu'importe, notre ramoneur n'en a cure. Le départ lancé, il surgit derrière le peloton, dépasse tout le monde, tombe deux fois et, totalement déchaîné, l'emporte avec une avance considérable, sous les applaudissements d'un public enthousiaste et... les vociférations des organisateurs. Il est naturellement exclu du classement, mais en lieu et place des 150 F attribués au vainqueur, se voit remettre 300 F, fruit d'une collecte spontanée organisée par les spectateurs. C'est décidé : il deviendra professionnel !

Ce coureur qui avait gagné toutes les courses qui comptaient

Le néo-pro commence l'année 1895 en courant les 24 heures de Paris sur piste, épreuve organisée par «Le Vélo, le journal quotidien de la vélocipédie» aux Arts libéraux qui se trouvaient au Champ de Mars. Cela se passait au début du mois de février, en pleine vague de froid. La course, comme presque toutes celles de cette époque, avait lieu derrière des « entraîneurs » : le coureur pédalait dans le sillage d'entraîneurs à bicyclette, tandem ou triplette. La course fut absurde et, in fine, dramatique. Le froid avait découragé les (rares) spectateurs ; les heures s'écoulaient, monotones. Les coureurs, littéralement gelés, s'arrêtaient les uns après les autres. Garin, lui, augmentait sans cesse son avance sur des concurrents de moins en moins nombreux. Il l'emporta ­ ayant parcouru 701 km en 24 heures ­ avec 49 km d'avance sur l'unique coureur encore en piste, l'Anglais Williams. Et l'on s'interrogea sur les raisons de son succès. En fait, il avait su mieux se protéger que les autres, s'était alimenté plus correctement que ses concurrents, évitant le gros rouge, ce vin fort dont les coureurs usaient et abusaient à l'époque, mais absorbant 19 litres de chocolat chaud, 7 litres de thé, 8 oeufs au madère, une tasse de café avec de l'eau-de-vie de champagne, 45 côtelettes, 5 litres de tapioca, 2 kg de riz au lait et des huîtres ! Bref, Maurice Garin acquit ce jour-là la réputation d'avoir à la fois la tête et les jambes, titre de l'ouvrage d'un certain Henri Desgrange, qui parlait en connaissance de cause : c'est lui qui, le 11 mai 1893, avait parcouru la prodigieuse distance de 35,325 km en une heure sur la piste du vélodrome de Paris-Buffalo, devenant le premier détenteur du plus prestigieux des records du cyclisme. Huit ans après la publication de son livre, Desgrange, devenu fondateur, directeur général et rédacteur en chef du journal sportif L'Auto ­ féroce concurrent du Vélo ­ organise le premier Tour de France. Entre-temps, Garin s'était illustré sur toutes les routes de France. Il avait notamment gagné Paris-Mons ; Paris-Cabourg, Paris-Royan, Paris-Roubaix (deux fois), Bordeaux-Paris et en 1901, un certain Paris-Brest-Paris, parcourant 1200 km en 52 heures 11 minutes. Il démontra d'une manière éclatante, lors du premier Tour de France en 1903, son extraordinaire résistance en gagnant les deux étapes les plus longues ­ la première avec ses 467 km et la sixième ­ et en remportant l'épreuve longue de 2428 km en 94 heures 33 minutes, à la moyenne de 25,679 km, sur une bicyclette à roue fixe de 16 kg et sur les routes de l'époque. Maurice Garin remporta également le Tour 1904, mais fut disqualifié par l'Union vélocipédique de France ­ la FFC de l'époque ­ ainsi que onze autres coureurs sur les vingt-sept arrivés à Paris au terme de l'épreuve. Garin fut-il l'objet d'une injustice ? Ce n'est pas impossible. Mais la rigueur des sanctions s'expliquait alors par le discrédit dans lequel était (déjà !) tombé le cyclisme professionnel. Il fallait faire un exemple et donc frapper un champion. Or Maurice Garin était incontestablement le « plus fort coureur de ces années-là. » C'est donc lui qui fut frappé, prioritairement. Il avait trente-quatre ans. La suspension de deux ans qui lui fut infligée interrompit sa carrière. On ne le vit plus jamais à la tête du peloton « ce coureur petit et trapu, à la régularité formidable... qui avait gagné toutes les courses qui comptaient », ce coureur « intelligent, rusé, instinctif et calculateur, le petit ramoneur d'Arvier, en Val d'Aoste, tout près du Mont-Blanc » (Cuaz dixit).

La mort du petit ramoneur

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

Edition du mardi 20 février 2001 - Alsace Presse

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Philippe Vandenbergh 26/07/2015 00:57

Article très fouillé, merci. Dommage que vous ne citez pas plus vos sources.

Bien à vous

Ph.Vdb.

Maurice Garin 27/09/2011 16:33


en 2004, Franco Cuaz, qui est sans conteste le meilleur biographe de Garin, explique dans les colonnes du quotidien sportif "La Gazzetta dello Sport", qu'il a dégoté l'acte de naturalisation de
Garin à Châlon-sur-Marne, et que celui ci est daté de 1901, soit 9 ans après la date supposée.

Cette information qui a depuis été vérifiée, a quelque peu du mal à circuler en France et nombreux sont les sites et les écrits qui prétendent encore que Maurice Garin a réalisé toute sa carrière
cycliste en étant français. les deux victoires de Garin dans Paris-Roubaix (1897 et 1898) ainsi que toutes les autres victoires de la première partie de sa carrière doivent être portées au crédit
de l'Italie, et non de la France.


27/09/2011 19:40



Laissé par : Maurice Garin aujourd'hui à 16h33



Email : maurice.garin@wanadoo.fr