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Jusqu'à son dernier souffle, celle qui transforma sa caméra en un instrument de propagande hitlérienne disait regretter sa complicité artistique - seulement - au service de la barbarie. Repentance formelle ou prise de conscience sincère d'une fanatique du "beau" à l'oeuvre à jamais entachée ?


Au lendemain de l'Armistice de 1945, un soldat américain frappe à la porte d'un chalet de montagne dans le village autrichien de Kitzbühel. Une femme paraît : « Qui êtes-vous ? demande le sergent.


 

- Je suis Leni Riefenstahl, répond-elle.


 

- Qu'est-ce que vous faites ?


 

- Je joue, j'écris et je produis des films.


 

- Ma jolie ! Je vais au cinéma depuis longtemps et je n'ai jamais entendu parler de vous. »


 

En partie dépitée que l'Américain ne la connaisse pas, en partie rassurée qu'il ne sache pas qu'elle a été une star du IIIe Reich et une intime d'Adolf Hitler, la cinéaste, impassible, s'entend signifier : « Nous avons besoin de votre maison. » Réquisitionnée par l'armée américaine, sa grande demeure est transformée en centre de repos pour les GI. Il va s'écouler un certain nombre d'années avant qu'elle s'y réinstalle.


 

Quelque cinquante ans plus tard, pour ses 95 ans, une petite galerie de Hambourg expose ses oeuvres photographiques, essentiellement des Noubas africains. Sur la façade de l'immeuble, une banderole informe les visiteurs oublieux de l'Histoire : « La photographe de Hitler est toujours active. En 1936, la propagande. En 1997, le business. » Même Hollywood s'intéresse à cette femme, centenaire lorsque l'actrice Jodie Foster, en août 2002, envisage de tourner un film sur sa vie.


 

Soixante-dix ans ont passé depuis son premier grand succès cinématographique, Das blaue Licht (La Lumière bleue), qui bat alors tous les records de fréquentation. Le 9 mai 1934, dans le New York Herald Tribune, on peut lire : « Avec quelle intensité cette jeune femme, qui joue le rôle principal, a écrit et dirigé ce film, accomplit sa tâche avec perfection ! » Le film avait remporté deux ans auparavant la médaille d'or du festival de Venise. Beau parcours pour cette fille d'un industriel berlinois qui a débuté sa carrière dans la danse avant de tenir la vedette dans les films de montagne d'Arnold Fanck, La Montagne sacrée (1926), Le Grand saut (1927), Tempêtes sur le Mont-Blanc (1930).


 

En avril 1933, un journaliste du New York Times recueille les confidences d'Adolf Hitler : « Je veux me servir du cinéma comme d'un instrument de propagande. ». Le congrès du parti a lieu à l'automne, à Nuremberg, dans un faste particulier puisque Hitler s'est installé à la Chancellerie le 30 janvier. Cette même année, Leni est présente au palais des sports de Berlin où Hitler tient meeting. « C'était la première fois de ma vie que j'assistais à une réunion politique, confie-t-elle au cinéaste Ray Müller dans le documentaire Leni Riefenstahl, le pouvoir des images (1995). C'était impressionnant pour moi, je me suis laissée emporter par l'atmosphère. Hitler m'a fait ce jour-là un effet absolument fascinant. » Et c'est sur le coup de cette émotion qu'elle décide de lui écrire. Un aide de camp vient la chercher : « Le Führer a été émerveillé par votre danse dans La Montagne sacrée.» Goebbels, dans son journal, mentionne souvent le nom de Leni Riefenstahl au cours de l'année 1933 : « 17 mai : après-midi, Leni Rienfenstahl. Je lui propose de faire un film sur Hitler. Elle est enthousiaste » ; « 16 juin : trajet en voiture avec Hitler en fin de journée. Ensuite, à la maison. Philip von Hessen et Leni Riefenstahl. Très agréable » ; « 14 juillet : chez Hitler, regardé un film de Hans Albers : épouvantable navet. Leni Riefenstahl, Gerda Maurus et Maria Winkelstern. Trois belles femmes. »


 

Au printemps 1933, après avoir terminé son dernier film en tant qu'actrice, SOS Eisberg d'Arnold Fanck, Leni Riefenstahl tourne - à la demande de Hitler - un court-métrage sur le congrès du parti nazi intitulé Sieg des Glaubens (La Victoire de la foi), dont la première a lieu le 2 décembre 1933. Le lendemain, le London Observer espère : « [...] que ce film sera projeté à l'étranger afin que le monde entier comprenne à quel point l'intoxication est, de nos jours, répandue en Allemagne ». A l'issue de la projection, Hitler offre à Leni Riefenstahl un bouquet de fleurs - un cadeau qui lui reviendra comme un boomerang après la chute du dictateur. Hitler demande alors à la cinéaste de filmer le congrès de 1934 à Nuremberg. Ce sera Triumph des Willens (Le Triomphe de la volonté).



Au début de 1934, le Führer a ordonné à Albert Speer, son architecte attitré, de redessiner l'esplanade Zeppelin à Nuremberg, l'un des lieux où se dérouleront les principaux épisodes du congrès. C'est lors de ces travaux que Speer côtoie Leni Riefenstahl. Dans ses mémoires, Au coeur du troisième Reich (Livre de poche), Albert Speer raconte : « Au cours des préparatifs du congrès, je rencontrais une femme qui, déjà du temps de mes études, m'avait beaucoup impressionnée. Il s'agissait de la star de célèbres films de montagne ou de ski, Leni Riefenstahl. Elle avait été chargée par Hitler de faire des films sur les congrès. Seule femme remplissant une fonction officielle dans les rouages du parti, elle va souvent se heurter à l'organisation du mouvement, qui, au début, tente de fomenter une révolte contre elle. Cette femme, avec [...] son art de diriger sans complexes un univers masculin et d'arriver à ses fins, est une provocation permanente pour les dirigeants politiques de ce mouvement traditionnellement misogyne. Pour la renverser, on monte des intrigues. Pourtant, après le premier film, [...] les attaques cessent. »


 

En ce mois de septembre 1934, Leni Riefenstahl est donc à Nuremberg avec près de deux cents personnes sous ses ordres. Son équipe comprend neuf cameramen de prises de vues aériennes à partir d'un dirigeable, une bonne soixantaine de cameramen d'actualités, dix-sept ingénieurs éclairagistes, deux metteurs en scène... « En 1934, les actualités étaient statiques, expliquait la cinéaste à Ray Müller. Il n'y avait que des prises de vues fixes, pas de déplacement de la caméra. Et je me suis dit que le plus important était d'animer la prise de vues pour que les plans soient plus intéressants. » Pour cela, elle fait creuser des fosses devant l'estrade où se tiendront les orateurs, installer des pistes pour que les cameramen puissent exécuter des travellings et des ascenseurs pour filmer la foule en plongée. Elle fait poser un rail circulaire autour de Hitler : de stature moyenne, le Fürher n'est pas impressionnant, mais la mise en scène va le transfigurer. « Une fois dans la chambre de montage, je dus faire face au travail le plus difficile de ma vie, se souvient-elle dans une interview accordée aux Britanniques en 1972. Je m'y consacrais jusqu'à dix-huit heures par jour, car il me fallait trouver une manière de rendre ce film intéressant. » Au tout début du film, sur une musique de Wagner, on entend ces mots : « 5 septembre 1934, vingt ans après le début de la Grande Guerre, seize ans après la crucifixion de l'Allemagne, dix-neuf mois après le commencement de la renaissance allemande, Adolf Hitler s'envole vers Nuremberg pour y passer ses fidèles en revue. » Le spectateur voit alors l'avion de Hitler apparaître à travers les nuages et survoler l'armée du Reich. La caméra descend dans les rues emplies de colonnes en marche. L'avion se range devant une énorme foule de partisans au bras levé. Et nous voici dans le gigantesque hall du congrès. C'est Rudolf Hess qui parle le premier : « Mon Führer ! Autour de vous sont rassemblés les drapeaux et les bannières du national-socialisme. » Une dizaine d'orateurs interviennent ensuite avant que Hitler lui-même prenne la parole : « [...] La grande misère de notre peuple nous a blessée, elle nous unit dans le combat, nous a fait combattre pour devenir plus forts. » Hitler est filmé de face, de dos, de côté, par-dessus, par-dessous. Les plans en contre-plongée donnent une impression de puissance.


 

Triumph des Willens est projeté pour la première fois le 28 mars 1935. Le 18 mai, les services de Goebbels publient dans la presse le texte suivant : « Le ministre de la Propagande et de l'Information a donné en exclusivité à la SARL Olympic Film, société dirigée par Leni Riefenstahl, le droit de porter à l'écran les Jeux olympiques d'été de 1936. » Les deux documentaires précédents ont été une sorte de répétition générale au grand oeuvre de Riefenstahl : Olympia (Les Dieux du stade). Ce documentaire sur les Jeux olympiques de Berlin, sera l'avant-dernier film de sa carrière de réalisatrice. Le 30 janvier précédent, l'expert budgétaire du ministère de la Propagande, Karl Ott, rédige la note suivante : « La SARL Olympic Film a été créée à la demande du gouvernement, elle est financée par le gouvernement. Cette société a été fondée parce que le gouvernement ne veut pas que le public sache qu'il a produit le film. » Une oeuvre de propagande donc, censée diffuser l'idéologie nazie à travers le monde, assortie d'une performance technique.


 

Leni Riefenstahl est en effet la toute première à expérimenter et à fixer les normes de la prise de vues pour les retransmissions sportives. En athlétisme, lors des courses de cent mètres, une caméra longe la piste sur des rails. Pour les épreuves d'équitation, un objectif automatique est posé sur la selle d'un autre cheval et rend compte des mouvements des cavaliers. Lors des épreuves de plongeon, un cameraman saute en même temps que l'athlète. « J'ai fait le découpage en fonction du mouvement, disait Riefenstahl à Ray Müller, parce qu'on aurait vraiment dit des oiseaux en plein vol. » La cinéaste s'attarde aussi sur l'athlète noir américain Jesse Owens, la révélation des Jeux. Celui dont on vante alors la « beauté féline » est pour elle un sujet idéal. Hitler s'en offusque mais cette fanatique du « beau » n'en a cure. Elle impressionne plus de 400 000 mètres de pellicule et s'arrange pour terminer cette oeuvre immense juste avant l'anniversaire de Hitler (49 ans), le 20 avril 1938. Début mai, Olympia reçoit en Allemagne le prix d'Etat décerné au meilleur film de l'année puis remporte le grand prix de Paris, le prix Polar en Suède et le premier prix au festival de Venise.


 

Le 1er février 1939, la Revue belge publie une interview de la cinéaste : « Vous croyez que Hitler est fou, sanguinaire et fanatique. Vous devriez le voir la nuit, à son balcon, admirant le ciel étoilé, parlant de Wagner, sans un mot sur la politique... Lorsque quelque chose l'émeut, il a des larmes dans les yeux, mais l'instant d'après il est méconnaissable dans sa fureur. Il parle sans arrêt, mais ne discute jamais. Pourtant, moi, il m'écoute lorsque je lui expose mes projets de films. » Hitler aime les femmes mais il a avec elles des relations compliquées. De son côté, Leni Riefenstahl a une vie affective bien remplie. L'un des premiers hommes qui a compté dans sa vie, Luis Trenker, est une vedette du cinéma très appréciée du public allemand. Elle tourne avec lui en 1926 et 1927. Puis c'est le grand amour - cinq années de vie commune - avec Hans Schneeberger, un opérateur de prises de vues de grand talent. Lorsque celui-ci la quitte pour une autre, elle est anéantie. Par la suite, elle se marie avec un militaire, Peter Jacob, en 1944. Ils sont invités par Hitler à passer leur nuit de noces dans son repère de Berchtesgaden. Trois ans plus tard, ils divorcent. Mais son ex-mari la soutiendra longtemps matériellement alors que tous l'auront abandonnée.


 

Et avec Hitler ? En 1934, elle a reçu de lui une maison à Dalhem ; le Führer peut y venir sans rendez-vous. Dans ses Mémoires, sorte de longue autojustification, elle raconte que Hitler s'est laissé aller une fois à passer ses bras autour d'elle et à l'attirer vers lui. « Lorsqu'il remarqua combien j'étais distante, il me lâcha immédiatement. C'est ce soir-là [Noël 1935, NDLR] que je compris à quel point Hitler me désirait comme femme. » Si Leni Riefenstahl paraît faire partie du premier cercle des intimes, il semble qu'elle n'ait jamais été la maîtresse du dictateur. En revanche, elle l'admire. Quand les troupes allemandes entrent dans Paris en 1940, la partisane lui envoie ce télégramme : « C'est avec une joie indescriptible, et profondément émue par la reconnaissance que nous vous portons, que nous avons vécu, grâce à vous, mon Führer, la plus grande victoire de l'Allemagne, qui est aussi la vôtre : l'entrée des troupes allemandes dans Paris. Vous avez réalisé un exploit qui dépasse l'imagination humaine. »


 

Leni Riefensthal s'essaie un temps au reportage de guerre et suit l'avancée des troupes allemandes lors de l'invasion de la Pologne initiée le 1er septembre 1939. Mais à la suite d'un massacre perpétré par des soldats de la Wehrmacht à l'encontre de la population juive du village de Konsky, en Pologne, elle reste traumatisée et décide de mettre un terme à son expérience de reporter de guerre [lire encadré ci-contre].


 

Lorsqu'a eu lieu la Nuit de cristal, le 9 novembre 1938 (les SA détruisent alors les magasins juifs et les synagogues), Leni Riefensthal était en voyage à Hollywood pour présenter Olympia. Ce sont les journalistes qui lui ont rapporté les événements, dès son arrivée aux Etats-Unis. Sa seule réaction a été de demeurer incrédule. A la fin du film que lui a consacré Ray Müller, elle insiste : « Quelle faute ai-je commise ? Je peux regretter, je regrette d'avoir fait le film du congrès du parti en 1934, Le Triomphe de la volonté. Je regrette, mais je n'y peux rien si j'ai vécu à cette époque-là. » Irvin Rosembaum est l'un des officiers américains qui fut chargé de son dossier. Juif allemand émigré aux Etats-Unis à l'âge de dix-sept ans, il connaissait parfaitement la cinéaste. « Enfant, j'avais vu ses films de montagne. Mais la femme que nous devions interroger à présent était l'auteur de tristement célèbres films de propagande des nazis... Elle paraissait bouleversée, à bout de nerfs. » Au cours des quatre procédures de dénazification (1er décembre 1948 ; 6 juillet 1949 ; 16 décembre 1949 ; 21 avril 1952), elle n'a jamais varié dans ses dénégations : « c'est parce qu'on l'y a forcé » qu'elle a tourné les films sur les congrès du parti. A deux reprises, un non-lieu est prononcé. Au terme de la troisième procédure, elle est classée parmi les « suivistes », le niveau le plus bas dans la hiérarchie établie par les Américains, avant de bénéficier d'un dernier non-lieu le 21 avril 1952.


 

La page obscure de la guerre se tourne. Elle termine Tiefland, une histoire de montagne et de nature commencée en 1940 et sorti en 1954 dans l'indifférence générale. Alors, elle s'oriente vers la photo et travaille sur le peuple nouba. Elle s'intéresse aussi aux fonds sous-marins et triche sur son âge pour passer son brevet de plongée à 71 ans... Son instinct de vie est donc plus fort que l'instinct de mort de l'homme qu'elle admira le plus au monde dans sa jeunesse. Et plus elle avance en âge, plus elle semble se flageller. Dans une interview au Times, en 2002, à l'occasion de ses cent ans, elle déplore d'avoir « fait la connaissance de Hitler. C'est la plus grande catastrophe de ma vie ». Auprès de Ray Muller, elle insiste : « Regretter, c'est trop peu dire. C'est une telle ombre sur ma vie que la mort sera pour moi une délivrance. »Elle s'éteint dans son sommeil à l'âge de 101 ans le 8 septembre 2003.

 

 

Repères

 

1902
Naît à Berlin
1932
Réalise son premier film : La Lumière bleue.
1934
Tourne Triumph des Willens, documentaire sur le congrès du parti nazi à Nuremberg.
1936
Filme les JO de Berlin dans Les Dieux du stade (Olympia).
2003
Meurt à Pocking en Bavière.

 

Les avant-premières de Berlin

 

Hitler adore le cinéma et remarque Leni Riefenstahl - et ses talents de danseuse - dans le rôle qu'elle tient dans La Montagne sacrée d'Arnold Fanck en 1926 (photo). Tous les soirs, le Fürher se fait projeter les actualités et un ou deux films qu'il choisit avec Goebbels. Selon son architecte, Albert Speer, souvent présent à ces soirées, Hitler préfère les divertissements sans prétention et les films d'amour. Il veut voir le plus tôt possible tous les films où jouent les grandes actrices et les grands acteurs allemands. Les revues où l'on montre des jambes nues sont assurées d'avoir du succès auprès de lui. « Il nous arrive aussi, écrit Speer, de voir des productions étrangères, même de celles qui étaient interdites au public allemand. » En revanche, il n'y a presque jamais de films sur le sport ou l'alpinisme, sur les animaux ou les paysages. Il n'a aucun goût non plus pour les films comiques de Keaton et Chaplin.


 

Joseph Goebbels, son frère ennemi ?

 

D'après Leni Riefenstahl, Joseph Goebbels (1897-1945) était son ennemi personnel : il se dressa contre tous ses projets ; et voilà pourquoi elle aurait demandé la protection d'Adolf Hitler. Selon les historiens, Goebbels s'ingénia à aider la cinéaste pour complaire à Hitler. Nommé ministre de la Propagande et de l'Information en 1933, Goebbels connaissait le goût immodéré de Hitler pour le 7e Art. Aussi, il fit en sorte de contrôler totalement le cinéma allemand. Quand il convoque Fritz Lang pour lui dire que Hitler apprécie beaucoup Metropolis et pour lui offrir son soutien, le cinéaste précise que sa mère est juive. Goebbels lui répond qu'il est prêt à oublier ce détail en raison de son talent. Fritz Lang demande vingt-quatre heures de réflexion et prend le soir même un train pour Paris... Lors de la première conférence du film international, en avril 1935 à Berlin, Goebbels décerne le prix du meilleur film à Triumph des Willens de Leni Riefenstahl. Le jour où le chef du secrétariat du ministère lui présente un dossier sur les dépenses somptuaires de Riefenstahl pour Olympia, le ministre de la Propagande écrit en marge : « Ne soyons pas mesquins ! » A Venise, où est présenté le documentaire, la cinéaste et Goebbels apparaissent bras dessus, bras dessous, sur la terrasse de l'hôtel Exelsior. Des ennemis ? Plutôt des frères ennemis...


 

Témoin du futur pacte germano-soviétique

 

Leni Riefenstahl date exactement, dans ses Mémoires (Grasset, 1994), le moment où Hitler décide du pacte germano-soviétique avec Staline. En août 1939, elle est invitée à une projection à la Chancellerie. Des images d'actualité montrent Staline, en gros plan et de profil, passant des troupes en revue. « Je pus alors observer Hitler, écrit-elle, se pencher en avant pour examiner ces images avec la plus grande concentration. » A la fin de la séance, il demande à les revoir. Lorsque Staline réapparaît, Hitler murmure : « Cet homme a une bonne tête. On devrait pouvoir négocier avec lui ». Deux jours plus tard, Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères, s'envole pour Moscou. « J'ai gardé la très nette impression, écrit Riefenstahl, que la décision de Hitler de s'arranger avec Staline avait été prise soudainement, à l'instant même où il avait pu voir les gros plans de ses profils dans la bande d'actualités. »


 

Hitler ne l'a pas conquise

 

Dans les années de conquête du pouvoir, Goebbels et sa femme Magda font en sorte que Hitler rencontre les femmes célèbres de l'époque, au cours de réceptions et de concerts. Hitler tombe amoureux d'une danseuse à Munich, et de l'actrice Renata Müller, qui ignore ses avances. Quand celui-ci apprend qu'elle a un amant juif, il ordonne à Himmler de la faire surveiller. Terrorisée, elle se suicide. Geli Raubal, blonde voluptueuse, fille de la demi-soeur de Hitler est près de vingt ans plus jeune que son oncle. Avec lui, elle entretient une relation amoureuse. Selon les Mémoires de Leni Riefenstahl, Geli se tue quelques heures après avoir trouvé une lettre d'amour d'Eva Braun dans l'imperméable de Hitler. Celui-ci avait rencontré Eva à l'époque où elle travaillait dans un magasin de photographie à Munich (1929). Eva avait vingt-trois ans de moins que Hitler. Mais les apparitions en public de son amant avec d'autres femmes la dépriment : Hitler ne veut pas que les Allemands sachent qu'il a une maîtresse. Dans la nuit du 1er novembre 1932, elle se tire une balle dans le cou. Un médecin intervient à temps. Le 29 mai 1935, elle récidive en avalant des médicaments. Par chance, sa soeur lui rend une visite inopinée. Elle se suicide finalement avec Hitler lors de la prise de Berlin. La veille, le Führer l'avait épousée.

 

 

L'oeil de l'exploit

 

Tournage des Dieux du stade aux JO de Berlin (1936). La documentariste utilise des techniques cinématographiques révolutionnaires : caméra subjective, vues aériennes et sous-marines, objectif posé sur rails ou dans des fosses, décomposition des mouvements.


 

Poursuivie et innocentée...

 

Arrêtée en mai 1945 par les Américains, la cinéaste est internée jusqu'au 3 juin. Entre le 1er décembre 1948 et le 21 avril 1952 (ci-contre à Berlin), elle répond à quatre procédures de dénazification.

Classée comme "suiviste", elle obtient au final un non-lieu.


 

Face à l'horreur

 

En septembre 1939, Leni Riefenstahl, alors reporter de guerre, est à Konsky (Pologne), aux côtés de la Wehrmacht. Elle assiste à une fusillade, déclenchée par un officier allemand, qui fait dix-neuf victimes juives. Sur cette photo - difficilement interprétable - prise lors du massacre, la "journaliste" semble effrayée. A la suite de cette tuerie, elle renonce à son poste de correspondante.


 

Son autre vie

 

Comme un exutoire à sa compromission avec le régime nazi, elle va passer, dès les années 1950, plus de vingt ans en Afrique à photographier les Noubas et les Massaïs.

 

En complément

 

Riefenstahl. Eine Deutsche Karriere, de Jürgen Trimborn, (Aufbau Taschenbuch Verlag, 2005).

 

© Historia mensuel - 01/11/2006 - N° 719 - Rubrique Biographie - P 78 - 2515 mots - Dossier:

 

 

Leni Riefenstahl : L'esthète fourvoyée

Par François Quenin

 

Crédit photographique

faculty.smu.edu/.../Class1/Leni.htm


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