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Jean-Luc Einaudi est surtout connu pour ses travaux sur la guerre d’Algérie et notamment pour La bataille de Paris, 17 novembre 1961 (Seuil, 1991). Mais nous le connaissons aussi comme responsable du centre d’exposition historique de la Protection judiciaire de la jeunesse à Savigny-sur-Orge, fonction qu’il a exercée de 2001 à 2005. C’est là qu’il découvrit, oublié dans un grenier, le registre d’écrou du centre d’observation des mineurs de la rue de Crimée (à Paris) du temps de l’Occupation.

De 1941 à 1944, 2 404 adolescents, dont 54 juifs ou désignés comme tels, sont passés par le centre d’orientation, sur ordre de juges d’instruction parisiens. Jean-Luc Einaudi a retrouvé trace de la déportation de 20 d’entre eux. De cet ensemble, il a extrait une soixantaine de fiches tirées du registre d’écrou (dont il donne reproduction), accompagnées, pour certains adolescents, d’une brève biographie et parfois de textes qu’ils ont rédigés lors de leur séjour au centre. Il en a retrouvé quelques-uns, dont il livre le récit. Celui de Simon Abelansky (p. 89-111), « rescapé de l’enfer », par exemple, recueilli en juin 2004, et qui s’exprime pourtant sans haine.

Selon toute apparence, les fonctionnaires du centre (qui dépendait de l’Education surveillée) ont appliqué sans état d’âme la législation raciale, reportant soigneusement la mention « juif » sur les fiches, livrant les jeunes aux autorités allemandes sur demande, indifférents au sort qui serait le leur : 19 d’entre eux sont morts en déportation.

Cela ne pouvait être fait qu’avec plus que l’approbation de l’administration, c’est-à-dire selon ses consignes. Après la Libération, nul n’a effectué de recherches sur la collaboration effective de cette administration et Jean-Luc Einaudi s’étonne à juste titre que l’on ne se soit pas avant lui posé la question de la traduction de la politique raciale de Vichy dans le secteur de l’enfance délinquante.

Maintenant qu’il a ouvert la voie, on ne peut que souhaiter lui voir traiter cette question dans son ensemble : les autres centres d’orientation ont-ils fonctionné à l’image de celui de la rue de Crimée et avec quels effets ? Plus largement, comment à cet égard a fonctionné l’ensemble du système, du commissariat de police à ces centres en passant par les cabinets des juges d’instruction ? Quelles consignes ont reçu les fonctionnaires et comment les ont-ils appliquées ? En un mot, quelle a été la politique, ou les politiques si elles ont varié dans le temps ?

Vincent Peyre, « Jean-Luc Einaudi, Traces. Des adolescents en maison de redressement sous l’Occupation », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » [En ligne], Numéro 8 | 2006, mis en ligne le 06 février 2007, Consulté le 24 juin 2009. URL :

http://rhei.revues.org/index386.html

 

Présentation de l'éditeur

 A partir des registres d'écrou d'une "maison de redressement", située au 19 rue de Crimée, à Paris, pendant l'Occupation, Jean-Luc Einaudi enquête sur le sort d'adolescents remis à la police française ou aux Autorités allemandes. Pourquoi ont-ils été arrêtés ? Que sont-ils devenus ? Identité, religion, raison de l'emprisonnement, rédaction qu'on leur demande d'écrire, etc. Les documents administratifs, dont des fac-similés sont reproduits dans le livre, dévoilent une terrible machinerie. Certains de ces adolescents seront assassinés dans les camps nazis. D'autres ont survécu et témoignent. Livre de mémoire, Traces n'en pose pas moins la question toujours actuelle de la conscience et de la responsabilité personnelle.

Educateur, Jean-Luc Einaudi est aussi l'auteur de nombreux ouvrages, notamment sur la période de la guerre d'Algérie. La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil, 1991) a permis de faire connaître ce crime commis lorsque Maurice Papon était préfet de police.

Traces : Des adolescents en maison de redressement sous l'Occupation 

Jean-Luc Einaudi (Auteur)

Broché: 258 pages

Editeur : Editions du Sextant (25 mai 2006)

 

 

 

 

L'auteur de La bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil, 1991), Jean-Luc Einaudi, dont les écrits ont mis en lumière, de façon magistrale, le rôle de l'État français dans la répression des luttes pour l'indépendance algérienne, s'est éteint, samedi 22 mars, à Paris, emporté par un cancer fulgurant. Né le 14 septembre 1951, Jean-Luc Einaudi a travaillé toute sa vie comme éducateur, auprès des jeunes – auxquels il consacra un livre, Les mineurs délinquants (Fayard, 1995). Il venait, il y a deux ans, de prendre sa retraite.

Mais ce sont ses nombreux ouvrages sur l'Algérie, fruits de recherches « méticuleuses et opiniâtres », selon les termes de l'historien Gilles Manceron, qui l'ont fait connaître du grand public. « Je ne revendique pas le titre d'historien. J'écris sur ce qui me paraît important », confiait-il, le 9 février, dans un entretien – le dernier – accordé à Berbère Télévision. Bien qu'âgé de onze ans au moment de l'indépendance de l'Algérie, en 1962, ce fils unique, issu d'une famille modeste, devenu militant maoïste dans l'après-1968, s'était intéressé très vite aux combats anticolonialistes – du Vietnam à l'Algérie.

Rédacteur « bénévole » à l'Humanité Rouge, journal fondé par Jacques Jurquet, son aîné et ami, le jeune militant du Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF) fit alors, dans les années 1970 et 1980, la rencontre de plusieurs grandes figures du mouvement anticolonialiste, parmi lesquels Claude Bourdet, Georges Mattéi et Pierre Vidal-Naquet – lequel rédigea la préface du premier livre de Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple. L'affaire Fernand Yveton (L'Harmattan, 1986).

Il fit également la connaissance, dès cette époque, de responsables algériens du FLN – lesquels lui ouvriront bien des portes, plus tard. L'étude des différents aspects de la répression française, exercée contre les Algériens, en particulier, en octobre 1961, à Paris, à l'occasion de la désormais fameuse manifestation organisée à l'appel du Front de libération nationale (FLN), allait transformer Jean-Luc Einaudi en enquêteur hors pair – et en pionnier, souvent solitaire, du travail de mémoire.

Son livre La bataille de Paris levait le voile sur l'une des pages les plus sombres de l'histoire franco-algérienne, sur laquelle l'université ne s'était, jusque là, guère penchée. Le 17 octobre, et dans les semaines qui suivirent, « plus de cent cinquante personnes sont mortes ou disparues », révélait Jean-Luc Einaudi, pointant du doigt la responsabilité des forces de l'ordre – alors dirigées par le préfet de police Maurice Papon.

Cet ouvrage allait provoquer un véritable choc dans la société française – et connaître un succès retentissant. Une nouvelle édition augmentée, Octobre 1961. Un massacre à Paris (Fayard-Pluriel), a été publiée en 2011. Jean-Luc Einaudi allait néanmoins longtemps payer son courage et sa détermination. En 1999, Maurice Papon, alors poursuivi pour crimes contre l'humanité, portait plainte contre Jean-Luc Einaudi, dont les déclarations devant la cour d'assises de Bordeaux l'avaient ulcéré. L'ancien préfet de police fut finalement débouté. Mais cette bataille laissa des traces – avec, notamment, la « mise au placard », durant de longues années, de deux conservateurs des archives de Paris, « victimes de sanctions dissimulées », s'indigna Jean-Luc Einaudi.

BRISEUR DE TABOU ET HÉROS MORAL

Passionné d'histoire, l'éducateur de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse, au sein du ministère de la justice) s'intéressa aussi aux « petites gens », à ces « militants sans défaillance, qui lui ressemblaient », relève l'historien René Galissot. Du père Georges Arnold, curé du Prado, à Baya Allaouiche, en passant par Lisette Vincent, Maurice et Odette Laban, la liste est longue de tous ceux – et celles, surtout – auxquels Jean-Luc Einaudi prêta sa voix, leur rendant hommage à travers des biographies.

Briseur de tabous, ne craignant point de s'attaquer à plus puissant que lui, que ce soit en France ou en Algérie – qu'il sillonna longuement, en 1987 – cet auteur atypique fut un « héros moral », souligne l'historien algérien Mohammed Harbi. Derrière son apparence de rugbyman bourru, Jean-Luc Einaudi cachait une immense sensibilité. On la retrouve, intacte, comme sa colère face à l'injuste, dans son dernier ouvrage, Le dossier Younsi. 1962 : procès secret d'un chef FLN en France (Tirésias, 2013), un livre dérangeant et rare, à l'image de l'auteur.

Les funérailles de Jean-Luc Einaudi auront lieu cette semaine, au cimetière parisien du Père Lachaise.

Catherine Simon
Journaliste au Monde

Décès de l'historien Jean-Luc Einaudi, l'auteur de la bataille de Paris...
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