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Analyse historique et sociologique de la place des domestiques féminines dans les familles parisiennes de 1900. A la fois servantes, cuisinières, femmes de ménage, mais aussi confidentes et témoins de la vie bourgeoise, personnages totalement dévoués, parfois jusqu'à l'oubli de soi, les domestiques renseignent sur la vie à Paris en 1900.

Quatrième de couverture

 Elles balaient, font la cuisine, montent les seaux de charbon, vident les cuvettes et frottent l'argenterie, du matin jusqu'au soir. Elles n'ont point de vie à elles. Car ce sont les bonnes. Mais d'elles, on exige plus encore que l'accomplissement des tâches ménagères. Il faut qu'elles soient le dévouement incarné. Car elles sont les servantes.

Et si ce livre s'emploie, en détaillant leurs conditions de travail et d'existence, en décrivant les mentalités dans lesquelles elles étouffent, à dire quelle place est assignée aux bonnes par la moralité bourgeoise à la Belle Epoque, c'est dans le but d'exorciser le fantôme de la servante, qui hante encore la plupart des femmes d'aujourd'hui, lorsqu'elles rentrent à la maison.

 La place des bonnes : la domesticité féminine à Paris en 1900

Martin-Fugier, Anne

Perrin , Paris

Collection Tempus , numéro 58

Parution : février 2004

 

L’auteur du compte rendu : agrégée d’histoire et docteur en histoire médiévale (thèse sur La tradition manuscrite de la lettre du Prêtre Jean, XIIe-XVIe siècle), Marie-Paule Caire-Jabinet est professeur de Première Supérieure au lycée Lakanal de Sceaux. Elle a notamment publié L’Histoire en France du Moyen Age à nos jours. Introduction à l’historiographie Flammarion, 2002).


De petites bourgeoises au foyer ?

On connaît Anne Martin-Fugier et ses travaux sur la vie élégante, les salons de la IIIe République, ou encore les comédiennes de Mademoiselle Mars à Sarah Bernhard. La collection Tempus réédite aujourd’hui, sans ajout, ni modification, son livre paru en 1979 : La place des bonnes. La domesticité féminine à Paris en 1900, ouvrage pionnier à l’époque, qui avait alors rencontré un grand succès. Pour le lecteur d’aujourd’hui, le titre et le sous-titre annoncent des promesses qu’ils ne tiennent guère. Le lecteur vigilant peut en fait éprouver des doutes dès la couverture : l’illustration choisie par l’éditeur (Servante, 1872, de John Robert Dicksee), n’ayant, dans son élégance XVIIIe siècle, que de lointains rapports avec la figure courante de la bonne parisienne en 1900, au contraire de l’édition originale qui, elle, reproduisait l’image classique de la bonne 1900 en long tablier blanc et bonnet.

Un avant-propos de l’auteur inscrit le texte dans une histoire résolument féministe : «Faire le portrait des bonnes de nos grands-mères - si nos grands mères avaient des bonnes -, ce n’est pas tracer l’arbre généalogique des femmes de ménage actuelles, ce n’est pas évoquer avec nostalgie les familles bourgeoises du siècle dernier, mais c’est rendre visible la bonne qui vit en chacune de nous, restituer ses traits au fantôme pour le regarder en face et commencer à le congédier.» (p.13)

L’ouvrage se propose donc d’étudier les bonnes à Paris en 1900, ou plus exactement les «bonnes couchantes», c’est-à-dire logées à la maison, en trois points : l’espace de travail, l’espace imaginaire et les corps, la jouissance volée.

Dans une première partie («l’espace de travail») sont décrites les institutions chargées de placer les bonnes, les difficultés de l’arrivée à Paris (plus de 90% des domestiques sont d’origine provinciale), l’isolement et les démarches nécessaires (certificats, livret de travail…) qui peuvent donner lieu à des escroqueries, les différents pièges de la vie urbaine. On aurait aimé avoir des idées plus précises sur les flux, les origines provinciales autres que bretonnes, les réseaux … L’auteur note l’abondance du personnel dans les grandes familles bourgeoises (les Murat : 35 personnes dans leur résidence parisienne en 1906, les d’Harcourt une quinzaine en 1877, une famille d’officier de marine à la retraite, les Daniel : 3 domestiques ) ; même dans les familles modestes de la bourgeoisie, la bonne est présente, élément indispensable du mode de vie bourgeois, quitte à mettre en péril le budget familial. Des gages qui évoluent peu, les difficultés de la vie quotidienne, un travail éprouvant sous la surveillance constante d’une maîtresse de maison très exigeante... A titre d’exemple sont cités des manuels du bon domestique qui laissent peu de temps aux loisirs… Il s’agit d’un monde majoritairement féminin et dont la féminisation s’accentue au cours du siècle (69 % des domestiques sont des femmes en 1851, 83% en 1901). Le placement comme domestique peut d’ailleurs donner lieu à une promotion sociale et pour les filles de la campagne venues gagner leur vie à Paris, se conclure par un mariage et un établissement à leur retour au pays.

La seconde partie («l’espace imaginaire et les codes») insiste sur l’idéal chrétien de la servante dévouée, que cette société bourgeoise impose aux bonnes, idéal incarné par sainte Zite. La traduction caricaturale de cette figure exemplaire est le personnage bien connu de la bande dessinée de Caumery et Pinchon : Bécassine, simple d’esprit et entièrement dévouée, corps et âme, à sa maîtresse, la marquise de Grand Air, est somme toute assez proche, dans un registre différent, de la Félicité décrite par Flaubert dans Un cœur simple.

A. Martin-Fugier énumère alors diverses images : la servante pélican, la servante maîtresse, la réprobation qui entoure toute la sexualité des bonnes ; bonnes d’autant plus dangereuses qu’elles vivent au cœur de l’intimité familiale. La promiscuité obligatoire entraîne une intimité ambivalente qui peut bousculer codes et rapports sociaux. À la situation d’exploitation qui leur est imposée, les domestiques répondent par les formes de résistance dont ils disposent : menus larcins («faire danser l’anse du panier»…), snobisme (qui les conduit à porter un jugement sévère sur le comportement des maîtres lorsque ceux-ci s’écartent de leurs obligations), le syndicalisme leur étant assez peu familier et de toute façon peu approprié à leur mode de vie. Enfin le regard des bonnes souligne l’évolution de la société : de Bécassine qui ne place rien au dessus de la vertu à la Françoise de Proust qui ne vénère que la richesse.

Dans une troisième partie, A. Martin-Fugier décrit le regard ambivalent porté par la bourgeoisie sur les loisirs des bonnes : la lecture est tout à la fois souhaitée et redoutée; source d’édification morale mais aussi de perversion possible (une servante cultivée est une figure impensable par ce qu’elle suppose de subversion de l’ordre social). Les plaisirs de la table sont immédiatement assimilés à de la gloutonnerie. Enfin les fantasmes se déchaînent à propos de la vie sexuelle des bonnes qui en sortant d’un célibat exigé par le sacerdoce du service dû à la famille, s'ouvrent à toutes les dérives possibles : accouchements clandestins, faiseuses d’anges, infanticides, prostitution ; les sources judiciaires donnent des exemples de la dureté des tribunaux ayant à juger de ce type de cas et de la détresse de ces jeunes femmes seules, dans un environnement hostile.

La conclusion ouvre des voies diverses : comparaison avec les pays anglo-saxons, écoles ménagères, code chrétien de la domesticité… pour finalement décider que tous les personnages de bonnes entrevus dans le livre, «nourrice, bonne d’enfants, cuisinière, souillon…» se retrouvent dans le modèle de la petite bourgeoise au foyer». Conclusion dont on laissera la responsabilité à l’auteur.

Finalement, le livre refermé, le lecteur est partagé… On aurait aimé trouver davantage de références à des sources autres que littéraires, aux archives, et une réflexion mieux nourrie des travaux d’histoire sociale. Voir les bonnes presque uniquement à travers le regard de la bourgeoisie (et les romans…) est sans aucun doute réducteur. Plus qu’un livre sur les bonnes, c’est en fait d’une description de l’imaginaire bourgeois à leur sujet qu’il s’agit. Les exemples sont (trop) largement puisés aux sources littéraires de l’ensemble du siècle, de Balzac (Le cousin Pons) à Lamartine (Geneviève), Zola, les frères Goncourt, Caumery et Pinchon(Bécassine),la comtesse de Ségur, Proust, Mirbeau (Le Journal d’une femme de chambre)…, qui débordent très largement le cadre chronologique annoncé par le sous titre : la domesticité féminine à Paris en 1900. Plusieurs citations de Jean Genet constituent des anachronismes, même si elles suggèrent que le regard de la bourgeoisie sur ses domestiques a peu changé alors même que la bonne disparaît…

Cette surreprésentation des sources littéraires conduit à dresser un ensemble de passages attendus sur la figure de la bonne, ses indélicatesses, les amours ancillaires, ou la crise de la domesticité à Paris, autant de descriptions que l’on aurait aimé voir confrontées à d’autres sources. Certains jugements sont rapides pour ne pas dire naïfs comme la remarque sur le droit de vote («Jusqu’en 1848, les domestiques n’eurent pas le droit de vote - les hommes, s’entend, car les servantes, comme toutes les autres femmes n’étaient pas concernées.» - p.242). En fait ce qui écarte alors les domestiques du vote censitaire, c’est leur niveau de fortune insuffisant plus que leur condition (à la différence de l’Angleterre), et de toute façon puisque l’objet du livre concerne les femmes…

Bref, il s’agit d’un ouvrage daté, pas déplaisant à lire, et qui a le mérite d’être la seule synthèse sur le sujet ; mais rien n’interdit à l’esprit curieux d’aller directement aux sources utilisées ni de se plonger dans Caumery et Pinchon ou dans la Recherche selon le temps dont on dispose… pour y retrouver Bécassine ou Françoise et leur entourage bourgeois.

Marie-Paule Caire

(Mis en ligne le 10/03/2004) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2009

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